Le calvaire des migrantes soudanaises en Egypte (2)

Par Sarah B | Témoignages et analyses concernant la situation des femmes soudanaises en Egypte, à la suite de notre dernier article, sous forme d'entretien avec des militants soudanais au Caire (deuxième partie).

Cette enquête a été réalisée en deux temps. Tout d’abord, suite à une proposition ouverte de militants d’un centre communautaire soudanais basé à Faysal (un quartier populaire du Caire), 18 personnes Soudanaises et Sud-Soudanaises sont venues nous rencontrer lors d’une après-midi pour parler des différentes problématiques auxquelles elles sont confrontées en tant que réfugiées soudanaises. Il s’est avéré que toutes ces personnes étaient des femmes. Malgré leurs âges variés (une dizaine à une cinquantaine d’année) et la diversité de leurs situations juridiques (pas de titre de séjour, carte de demande d’asile avec titre de séjour à renouveler, « carte bleue » et en attente de relocalisation…), les expériences qu’elles exprimaient étaient relativement semblables. Nous avons complété cette enquête en assistant à des réunions au centre communautaire et en conduisant de longs entretiens avec des travailleur·euses humanitaires et/ou militant·es de la communauté soudanaise au Caire.

A l’exception de deux étudiantes et d’une travailleuse humanitaire, les femmes avec lesquelles nous avons discuté étaient toutes travailleuses domestiques dans des familles égyptiennes ou bien artisanes (henné). Elles vivaient au Soudan dans une situation de grande insécurité, liée au contexte politique ou familial. Une grande partie d’entre elles sont venues en Egypte seules avec leurs enfants. Elles racontent que c’est la présence au Caire des organisations internationales qui a motivé leur migration vers l’Egypte, dans l’espoir d’obtenir une protection qu’elles n’avaient pas dans leur pays.

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Le logement comme révélateur des discrimination économiques

Les étranger·es africain·es noir·es font également face à discriminations économiques au sein de la société égyptienne. Ces discriminations concernent l’ensemble des produits, y compris la nourriture, ce qui empêche plusieurs familles de subvenir à leurs besoins de base. Plusieurs personnes interrogées identifient cette habitude de monter les prix pour les étranger·es comme une attitude xénophobe de la part des vendeur·euses égyptien·nes.

« On achète et on loue pour des prix très élevés, même au marché, le prix des choses quotidiennes, ils l’augmentent exprès pour nous »

C., Faysal, 13/01/2020

Un militant du centre social ajoute :

« Il y a une discrimination, de la violence sociale entre les égyptiens eux-mêmes... parce qu’ils souffrent dans leur pays aussi, et du coup ils montent les prix. »

X., 12/01/2020

Toutes les femmes avec lesquelles nous avons discuté payent un loyer supérieur à 1000 livres égyptiennes, pour de petits appartements dans des quartiers populaires. Sept personnes ont exprimé leurs difficultés à payer le loyer, ce qui pour certaines à déjà abouti à des expulsions de logements précédents.

Au Caire, une partie des égyptien·nes ont des baux fixes datant des années 1960 dont les loyers sont bas (entre 100 et 300 livres par mois), et qui les protègent contre les expulsions. A l’inverse, les étranger·es payent des loyers aux prix exponentiels dont iels ne peuvent pas négocier le montant (Jacobsen et al., 2012, p. 37). Les propriétaires ont par ailleurs tendance à augmenter les prix pour les étranger·es ainsi que le montant de l’eau et de l’électricité.

Les personnes interrogées par N. Abdel Aziz en 2017 révèlent des discriminations structurelles dans l’accès au logement pour toutes les personnes qui n’ont pas de titre de séjour, document souvent exigé par les propriétaires. 95 % des personnes avaient déjà déménagé d’appartement à cause de problèmes de harcèlement, de chantage ou de violence de la part des voisins ou avec le propriétaire. Beaucoup avaient été expulsées pour n’avoir pas payé le loyer. L’une des femmes que nous avons rencontrées nous a également raconté avoir quitté son logement parce que son propriétaire exigeait d’elle des faveurs sexuelles, sans quoi il augmenterait le loyer à plus de 2000 livres par mois.

Dans l’enquête de N. Abdel Aziz, 1/3 des femmes vivaient chez leur employeur·euses pour réduire les coûts de logement, ce qui était également le cas de deux femmes que nous avons rencontrées. Elles sont ainsi doublement exposées au risque d’exploitation quand le·la propriétaire et l’employeur·euse sont la même personne, car toute tentative d’opposition met en jeu à la fois le travail et le logement. L’enquête de N. Abdel Aziz montre également que plusieurs femmes sans-papiers sont obligées, afin de pouvoir payer un loyer, de vivre avec des hommes violents de leur entourage afin d’éviter d’être à la rue.

Activités (cours d'anglais) organisées par Strong Wings Initiative au centre communautaire soudanais du Caire. / Photographie issue de la page Facebook du SWI. Activités (cours d'anglais) organisées par Strong Wings Initiative au centre communautaire soudanais du Caire. / Photographie issue de la page Facebook du SWI.

 La production politique de l’insécurité

La raison pour laquelle les agressions à l’encontre des personnes migrantes peuvent se multiplier est que les victimes de nationalité étrangère ne peuvent pas faire valoir leurs droits auprès de la police. Les agents de police exigent régulièrement les papiers d’identité des personnes qui portent plainte pour la remplir, ou alors demander l’identité ainsi que l’adresse précise de l’agresseur·euse. La même personne qui a fait une fausse couche suite à l’agression physique de son employeuse raconte que :

« Je suis allée voir la police. Ils ont refusé de remplir un rapport. Ils m’ont demandé l’adresse de l’appartement et après leurs questions ils ont fini par faire le rapport. Je suis allée 10 fois, et à chaque fois ils me demandent l’adresse alors que je leur ai dit que je ne pouvais pas venir parce que j’étais très fatiguée. »

C., Faysal, 13/01/2020

6 femmes nous ont raconté avoir tenté de porter plainte après avoir subi une agression, et s’être heurtée aux refus de la part de la police de remplir leur plainte. L’une d’entre elle s’indigne :

« Quand je suis allée voir la police et que j’ai dit que j’ai été violée ils m’ont dit : « Tu es Soudanaise ? Bon alors c’est comme ça ! » ».      

E., Faysal, 13/01/2020

Selon cette femme, les mauvaises expériences accumulées dans le contact avec les autorités décourage d’emblée les personnes de porter plainte - ce qui est évidemment dans l’intérêt des agresseur·euses. Les employeur·euses et les propriétaires savent ainsi qu’iels peuvent exploiter leurs employé·es ou locataires sans risquer de poursuites. 

« Quand on a des problèmes, on se tait parce qu’on a peur que quelque chose qu’on dise finisse par nous créer encore plus de problèmes, alors on préfère garder le silence. (…) Il n’y a toujours aucune aide de la part de Caritas, quand on leur dit de parler à la police. Je ne peux pas aller parler à la police parce que je sais qu’ils vont mal interpréter. On utilisera ce que j’ai dit contre moi-même. »

E., Faysal, 13/01/2020

Activités organisées par Strong Wings Initiative au centre communautaire soudanais du Caire. / Photographie issue de la page Facebook du SWI. Activités organisées par Strong Wings Initiative au centre communautaire soudanais du Caire. / Photographie issue de la page Facebook du SWI.

Il est possible de se tourner vers l’UNHCR (via le bureau de Caritas) quand on a subi une agression, mais il est rare que l’association réagisse immédiatement.

« J’ai été violée 4 fois. Et les autorités ont refusé de remplir un rapport pour moi. J’ai été interviewée pour la protection. La seule chose qu’ils m’ont dit c’est de changer d’appartement. »

B., Faysal, 13/01/2020

Il semble que le plus régulièrement, Caritas propose aux victimes de violence une aide pour déménager qui consiste à leur verser le montant du premier loyer. Cependant celles qui ont dû quitter un logement précédent à cause de menaces ou de violences qui visaient leur famille décrivent toutes que le déménagement n’a pas amélioré leur situation, car tous les quartiers où vivent les populations réfugiées font face aux mêmes problèmes.

 Cette relégation constante aux espaces marginaux où se concentrent les dangers et les difficultés produisent une forme d’enfermement à l’échelle de la ville, comme une assignation aux quartiers les plus pauvres et les moins sécurisés. Deux femmes protestent ainsi :

« Le problème c’est que j’ai demandé une protection particulière à cause du quartier où on vit, et à l’UNHCR ils m’ont dit de déménager. Ils m’ont aidée une fois (à déménager – pas les autres fois). Mais à chaque fois je me retrouve dans un quartier encore plus dangereux. Mes enfants ont tous des problèmes psychologiques. ».

« On veut de la protection générale. Dans tous les endroits où on va, où on vit, il n’y a pas de sécurité ici. Ici dans les quartiers on a le harcèlement, le hashish, et les : « vous êtes des poubelles, vous êtes étrangers »

I et L., Faysal, 13/01/2020

 L’insécurité produit une deuxième situation d’enfermement, cette fois à l’intérieur de l’espace privé, dans la mesure où beaucoup de personnes n’osent pas sortir de chez elles par peur de subir des violences. C’est ainsi que des femmes qui ont été agressées nous expliquent avoir peur de retourner du travail, peur de sortir le soir, ou peur d’envoyer leurs enfants à l’école. Une femme nous explique qu’elle est “devenue obsédée par la peur” et ne peut plus sortir de chez elle ; une autre que ses enfants ont tellement peur qu’iels lui demandent de les enfermer dans la maison. Enfermer ses enfants dans la maison, malgré les risques que cela présente, est une pratique par beaucoup de familles selon l’enquête de N. Abdel Aziz (2017)

L’autre facteur d’insécurité qui se superpose à celui des agressions dans la rue est la possibité d’être arrêté·e par la police de façon arbitraire. Les personnes sans domicile fixe sont particulièrement exposées à ce risque, soulignant encore une fois le caractère crucial de l’accès au logement. Une jeune femme raconte :

« On peut être arrêté·es n’importe quand. Un homme de ma famille a été arrêté et il est en prison (il avait le numéro sur la carte de l’UNHCR mais pas de titre de séjour). Les raids, ça arrive extrêmement souvent, même aux enfants, même à des filles, d’être arrêté·es. En général, s’il y a un problème dans la rue, ils peuvent contrôler tout le monde et prendre [les femmes], les bébé, ils s’en foutent. Ils poussent les femmes enceintes pendant qu’ils les arrêtent. Ca arrive aussi devant l’UNHCR, c’est justement très fréquent, et le plus fréquent c’est le lieu où on fait [renouveler] son titre de séjour, devant l’entrée du Ministère des Affaires Etrangères.»

H., Faysal, 13/01/2020

Merci à l'ensemble des personnes qui ont témoigné dans l'article. 

A propos de Strong Wings Initiative :

Notre projet est de fournir de l'aide directe et indirecte aux groupes de réfugiés vulnérables : les personnes atteintes de troubles traumatiques et psychologiques, les enfants et les femmes qui se trouvent dans des situations extrêmement difficiles. Notre objectif est de construire un accompagnement sur la durée, avec une prise en charge scolaire et éducative, ainsi que de travailler sur le renforcement des liens commentaires. 
Pour cela nous avons besoin : de liens directs avec le UNHCR, sans passer par les autorités égyptiennes, ainsi que des liens directs avec les ambassades des pays de re-localisation (France, Allemagne, Angleterre). Nous avons aussi besoin de sensibiliser des personnes ayant un pouvoir d'influence politique en France et à Genève, car le UNHCR n'est actuellement pas en mesure d'assurer notre protection et de fournir l'aide nécessaire et adaptée. Nous souhaitons enregistrer notre groupe à l'étranger, de travailler sur ces mises en relation et de lever des fonds afin de venir en aide en urgence aux personnes réfugiées au Caire, notamment pour sécuriser leur habitat et les soins urgents. 

Ouvrages consultés

Abdel Aziz, N., 2017. « Surviving in Cairo as a Closed-File Refugee : Socio-Economic and Protection Challenges », Center For Migration Studies (American University in Cairo), Paper n°10

Euromed Rights, 2019. EU-Egypt migration cooperation: At the expense of human rights.

Jacobsen, K., 2012. “The Economic Security of Refugees: Social Capital, Remittances, and Humanitarian Assistance”, in Khory K.R. (sous la direction de) Global Migration. Palgrave Macmillan.

Jureidini, R., 2009. « Irregular Workers in Egypt, Migrants and Refugee Domestic Workers », Interjournal on Multicultural Societies Vol 11 n°1

Miranda Paul, 2018. « Getting by on the Margins: Sudanese and Somali Refugees A Case Report of Refugees in Towns / Cairo, Egypt », Feinstein International Center.

Thomas, C., 2010. « Migrant Domestic Workers in Egypt: A Case Study of the Economic Family », in Global Context, Cornell Law Faculty Publications

Youssef, M., 2017. « Réfugiés syriens en Egypte, secteur associatif et reconfiguration étatique (2011-2013) », in Migrations vues d’Egypte, mobilisations et politique, Egypte monde arabe, n°15

 

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