ici #1 une saison de migration, du Soudan à Lyon

'"ici", c'est une petite série d'épisodes consacrée à la vie de la communauté soudanaise en France, qui aujourd'hui nous amène à parler exil et organisation, dans la ville de Lyon.

              « Saison de la migration vers le Nord », c’est le titre d’un célèbre roman de l’écrivain soudanais Tayeb Salih, et un ouvrage intéressant sur les rapports entre deux parties du monde, de la rencontre de cultures, les visions de l’Est dans les yeux de l’Ouest, et inversement. Dans le roman, le personnage Mustafa Saïd, un jeune intellectuel soudanais, nous emmène dans des cafés et quartiers de Londres, dans des soirées culturelles et rencontres intellectuelles, avant de rentrer dans son village au nord du Soudan, village isolé où il devient un simple paysan, sans parler à personne de "sa vie en Europe". Il finit par mettre fin mystérieusement à ses jours, mettant fin aussi à sa souffrance. 

Pris entre deux espaces et deux vies, en proie à un sentiment perpétuel de ne pas être au bon endroit, le personnage de Mustafa Saïd montre un peu de ce qu’est l’expérience de l’exil, avec ces liens entre les espaces, chargés de souvenirs, le rire de l’enfant encore innocent, et l’exil, un chemin sans point d’arrivée, une longue route de recherche de soi. Et, au bout, un sentiment d’avoir perdu à la fois les lieux de l’enfance, d’avoir perdu le pays lui-même, et de s’être perdu sur la route en essayant de se trouver une place.

        Petite histoire migratoire

On ne peut parler de la communauté soudanaise à Lyon, sans parler aussi de la diaspora soudanaise dans le monde entier, et parler aussi du passé, du présent, de l’histoire politique et culturelle du Soudan.

On pourrait d’abord rappeler que le Soudan est un pays important dans l’espace et le temps. C’est un des plus grands pays du continent africain, avec une superficie d’un million de kilomètres carrés – avant 2011 et la séparation du Sud-Soudan. Il occupe un emplacement stratégique dans l’est africain, avec le plus long fleuve du monde, le Nil, bordés par sept pays différents, et au bord de la mer Rouge. Le Soudan est aussi la région géographique ou est née la toute première civilisation humaine, comme en attestent nombre de découvertes scientifiques et archéologiques.

Cette position stratégique et cette importance régionale, en ont fait un pays qui de tous temps a accueilli de nombreux groupes humains qui ont migré vers cette région, ou à l’intérieur de cette région, formant la population du Soudan actuel. Cependant, de nombreux autres éléments ont fait que, récemment, l’instabilité politique et économique du Soudan a poussé des milliers de Soudanais à prendre la fuite et migrer hors du pays.

Historiquement, la migration des Soudanais vers l’Europe a commencé avec la colonisation anglaise : les administrateurs coloniaux et le système politique a envoyé de nombreux étudiants et futurs enseignants suivre des cours et formations en Grande-Bretagne, ou était formée une grande partie de l’élite soudanaise. C’était la première vague d’immigration soudanaise en Europe. La première migration soudanaise vers la France date, elle, plutôt des années soixante-dix. Depuis les années 2010, le chiffre des Soudanais en exil en France a alors beaucoup augmenté, la migration étant aussi motivée par des raisons différentes selon les personnes : des raisons politiques, économiques, professionnelles, ou autres.

          La communauté soudanaise à Lyon

La communauté soudanaise à Lyon est une force non négligeable, comme elle l’est aussi en France depuis les récents mouvements de migration. Cette communauté est amenée à devenir l’une des plus importantes communautés dans les grandes villes françaises. Cette communauté est aussi diverse que la société soudanaise au départ, et cela se voit dans le fait que les personnes arrivant en France ont des profils très différents et sont spécialisés dans de nombreux domaines : il y a des enseignants, des avocats, des étudiants, des employés, des fermiers, des ingénieurs, des médecins, des artistes, des politiciens, des journalistes… Cela permet aussi aux personnes de s’associer dans différents projets, permet leur présence dans tous ces domaines, et maintient la vitalité de la communauté.

A Lyon, il existe plusieurs associations formées par la communauté, notamment l’association Al-Nileen, qui cherche à faire le lien entre toutes les composantes et couleurs du spectre soudanais, et qui cherche à refléter et mettre en avant les aspects culturels, sociaux ou encore sportifs de la communauté soudanaise à Lyon. Dans le cadre de cette association, des manifestations sportives ont été organisées, des matchs de foot, avec notamment un tournoi entre différentes équipes africaines de la diaspora auquel une équipe soudanaise a participé. Des événements et programmes sociaux et culturels ont aussi été organisés pour tenter de mettre en valeur le patrimoine culturel soudanais – par la musique, l’art ou encore la nourriture.

Le RAS-Lyon, Réseau-Activistes-Lyon, s’est également formé à Lyon pour soutenir la résistance et les mouvements politiques et sociaux du Soudan, depuis notre position en exil. Ce réseau a pour objectif de coordonner des actions communes pour soutenir les camarades sur place et fournir du soutien moral, médiatique et matériel. Avec ce réseau, plusieurs manifestations ont par exemple été organisées à Lyon en témoignage du soutien et pour envoyer un message de soutien là-bas, notamment depuis le début des manifestations et avec les événements récents. Des manifestations et cortèges sont organisés, notamment le week-end. Au niveau des événements organisés par RAS-Lyon, il y a eu récemment une table-ronde le 1er mars 2019 avec le journaliste Rashid Saeed et la chercheuse Iris Seri-Hersch, des rencontres avec des collectifs et groupes politiques français, et une après-midi de discussion au café L'Amicale dans le septième arrondissement. 

Rassemblement au départ d'une manifestation Place Guichard, à Lyon, mars 2019. / RAS-Lyon. Rassemblement au départ d'une manifestation Place Guichard, à Lyon, mars 2019. / RAS-Lyon.

 

Vitrine peinte du slogan "tesgut bes", au café L'Amicale, qui a accueilli une après-midi de discussions le 24 mars. / RAS-Lyon Vitrine peinte du slogan "tesgut bes", au café L'Amicale, qui a accueilli une après-midi de discussions le 24 mars. / RAS-Lyon

 

 

 

 

 

 

 

   

 

 

 

  

Brochure réalisée dans le cadre des rencontres et discussions : "Quelle révolution en exil?" / RAS-Lyon. Brochure réalisée dans le cadre des rencontres et discussions : "Quelle révolution en exil?" / RAS-Lyon.
 

 

 

 

 

 

La communauté soudanaise de Lyon est une communauté où la solidarité, l’entraide, et les liens sont considérables, entre, notamment les générations anciennes, par exemple ceux arrivés dans les années 90, et les nouvelles, arrivées depuis les années 2010, et qui continuent à nous rejoindre. La communauté a aussi ses lieux à Lyon, notamment dans le quartier de Guillotière et autour de la rue Paul-Bert. Il y a plusieurs cafés et restaurants soudanais là-bas, il y a du passage toute la journée sans discontinuer, et c'est le lieu idéal pour se retrouver, passer du temps, échanger, au-delà des différences politiques et socio-économiques. 

On peut aussi dire que la société soudanaise à Lyon se caractérise par son ouverture, ses liens avec les autres communautés, et notamment par la participation des personnes à divers événements, projets, ou par des rencontres, des sorties, des réseaux d’amitié. C’est ce qui fait aussi que la société soudanaise fait parler d’elle, s’attire des amis et des soutiens en France, qui partagent nos joies et nos préoccupations.

S’il est difficile de parler de l’exil, on peut parler de la communauté comme une communauté avec ses lieux, ses associations, ses événements, qui participent à notre expérience de l’exil en France. Même dans la nouvelle société qui est la nôtre maintenant, on est pris dans des souvenirs, parfois de la nostalgie, aspirant à retourner un jour au pays du Nil et du désert, aspirant, comme le personnage de Mustafa Saïd, à retourner un jour auprès de notre peuple.

Par Hamad Gamal.

Sources -

Une Saison de migration vers le nord / Tayeb Salih, 1969.

Origine et développement du Nil, 2001 / Rushdi Saïd, Egypte, Dar Al Hilal.

Les origines nègres de la civilisation égyptienne / Sheikh Anta Diop.

L'effet de la migration des Soudanais qualifiés / article publié dans le journal Al-Rakouba du 03/04/2013.

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