ADP: une mobilisation citoyenne réussie que le coronavirus ne peut éclipser

Si le contexte globalement défavorable a fini par faire reculer le gouvernement, le recueil de plus d’1 million de signatures dans des conditions clairement hostiles au bon déroulement de la mobilisation doit être salué et reconnu comme une immense victoire.

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Alors que la plateforme gouvernementale mise en place pour récolter les signatures a été sujette aux bugs à répétition, que sa complexité et son cruel manque de clarté en ont certainement découragé plus d’un, cette mobilisation ne peut en aucun cas être taxée d’échec. Pour SumOfUs, ONG spécialisée dans la mobilisation des citoyens en ligne (qui a participé à la mobilisation contre le projet de privatisation d’ADP), chaque jour témoin de la force que représente cette forme de mobilisation, réussir à recueillir plus d’un million de signatures dans ces conditions constitue même un énorme exploit. 

Alors que le gouvernement aurait facilement pu s’inspirer du modèle des Initiatives Citoyennes Européennes, qui sont des plateformes de signature de pétitions simples et accessibles, le site du gouvernement semble, lui, avoir été pensé pour inciter les citoyens à ne pas aller plus loin que la première page. Une maladresse ? En sciences comportementales, on appellerait plutôt ça un « nudge », ou en l'occurrence, ici un anti-nudge. Le nudge est une théorie « d’incitation douce » développée par le prix Nobel d'économie 2017 Richard Thaler. Une technique normalement utilisée pour pousser les gens à adopter le « bon comportement ». La plus connue étant sans doute celle des stickers mouches collés dans les cuvettes des urinoirs pour inciter ces messieurs à mieux viser et qui a permis, par exemple, de réduire de 80% les frais de nettoyage de l'aéroport d’Amsterdam Schiphol. 

Le gouvernement maîtrise parfaitement cette méthode puisque l’équipe de campagne de Macron l’a abondamment utilisée durant la présidentielle de 2017, méthode qui est désormais employée au sein même de l’administration française. Le gouvernement aurait alors parfaitement pu proposer une plateforme de signature très efficace. Or, le site qui a été mis en service nous a semblé rivaliser d’ingéniosité pour décourager les plus téméraires des utilisateurs à aller jusqu’au bout du processus de signature. L’utilisation des codes Insee à la place de nos traditionnels codes postaux, l’impossibilité même de trouver sa ville, un manque d’ergonomie total et la problématique des majuscules, ont été  autant de complications venues entraver les validations. Comment ne pas y voir une stratégie bien pensée du gouvernement ? D’autant plus qu’aucune véritable communication gouvernementale n’est venue informer les citoyens de ce projet.

Et pourtant, les Français, déterminés à se faire entendre, ont signé en masse et ont fini par remporter une victoire très importante contre le projet de privatisation tout azimut du secteur public porté par Macron. 

Prétendre le contraire revient à adopter un discours visant à la fois à discréditer la force des mobilisations citoyennes, mais également à faire oublier que le déclenchement d’un référendum dès les 1 million de signatures atteintes était l’une des promesses de campagne d’Emmanuel Macron. Une promesse qu’il n’a cessé de marteler depuis le début de son quinquennat, notamment lors du Grand Débat National, durant lequel le Président de la République avait exprimé son grand intérêt pour la démocratie participative et le dialogue entre citoyens et représentants politiques. 

Ces derniers mois, nous avons pu constater à quel point cet intérêt s’était fortement dissipé. Face au nombre de signatures contre ce projet qui a suscité le rejet à la fois au sein de la population et de la classe politique, la réponse de l’exécutif n’a pas été à la hauteur. Au lieu d’écouter et de prendre acte des nombreuses critiques et inquiétudes, Emmanuel Macron aura préféré les ignorer, balayant d’un revers de manche toute possibilité de négociations avec celles et ceux qui espéraient que l’initiative ouvrirait la porte à un vrai dialogue entre citoyens et décideurs politiques. 

C’est avec ce même mépris que le gouvernement a fini par annoncer la « suspension » de cette privatisation. Exit l’incroyable mobilisation citoyenne : l’exécutif a préféré utiliser le prétexte des conséquences économiques du coronavirus. Un aveu d’échec qui ne dit pas son nom. Mais aujourd’hui, le gouvernement  ne peut feindre de l’ignorer : plus d’un million de français se sont montrés déterminés à lutter contre ce projet, et c’est ce même million et leurs proches qui s’exprimeront dans les urnes ce dimanche. 

Cette victoire majeure doit être présentée comme telle et ne saurait être confisquée. Elle doit nous conforter, tous autant que nous sommes, dans notre capacité collective à construire des mobilisations puissantes et victorieuses face au règne du profit que veulent nous imposer Macron et consorts.

 

Leyla Larbi, chargée de campagnes senior chez SumOfUs


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