Comment les « amis » de Mélenchon pratiquent la persécution fiscale et judiciaire…

…et autres considérations intempestives sur les effets pervers du tropisme équatorien et latino-américain du leader de La France insoumise et sur sa stratégie de polarisation hystérique et de guerre aux médias, accompagnées de quelques modestes suggestions aux militants de La France Insoumise.

Le 17 octobre dernier, Jean-Luc Mélenchon recevait un message de solidarité envoyé par l’ex président équatorien Rafael Correa, aujourd’hui exilé en Belgique, qui s’indignait des perquisitions de la veille au siège de La France Insoumise, au domicile de son leader et à celui de plusieurs de ses collaborateurs : « Jean Luc : C’est incroyable ce qui se passe. Voilà que la France ressemble à un pays sous-développé où on croit qu’en politique tout est permis. Reçois de ma part une forte accolade et tout mon soutien. RAFAEL Correa. »  Il y avait certes du renvoi d’ascenseur dans ce message, dans la mesure où en juillet dernier, Jean-Luc Mélenchon avait enregistré en espagnol un message vidéo adressé au peuple équatorien et prenant la défense inconditionnelle de son « ami » Correa, mis en cause par la justice dans plusieurs affaires en cours, dont une – l’enlèvement en territoire colombien par les services équatoriens d’un ancien député initialement proche de son gouvernement, puis passé à l’opposition – constitue un crime d’État[i].

Mais ce qui est le plus frappant dans cette touchante démonstration d’affection et de solidarité réciproques, c’est son caractère extraordinairement ironique, voire légèrement obscène : Rafael Correa est en effet connu en Amérique latine comme un des principaux pratiquants de la persécution judiciaire à l’encontre de ses adversaires politiques.

Si l’on ne s’en tient qu’au thème fiscal, on peut citer quelques exemples particulièrement parlants, comme celui de la députée de gauche et activiste des droits humains Martha Roldós, qui a vu le service des impôts équatoriens mettre les scellés sur son bureau en juillet 2008 en raison d’une « dette fiscale » de moins d’un dollar représentant la valeur du formulaire de déclaration d’impôts qui lui avait été délivré dans l’enceinte de l’Assemblée nationale. Combattante infatigable contre les abus du pouvoir, Martha Roldós était particulièrement détestée par Correa et dut subir pendant tout son mandat une persécution permanente, accompagnée de campagnes de calomnie ordurières dans les médias publics, d’agressions physiques sur la voie publique, de menaces de mort et de la suspension de ses droits politiques en 2010. Avec l’élégance qui le caractérisait, le régime corréiste accusa aussi Martha Roldós d’être un agent de la CIA et, de ce fait, d’être « complice morale » de la mort de son père le président progressiste Jaime Roldós, décédé en mai 1981 au cours de son mandat dans un accident d’avion suspect où beaucoup d’Équatoriens voient la main de Washington.

Toujours dans le registre fiscal, en juin 2009, quelques jours après qu’un quotidien de Guayaquil, l’Expreso, ait publié une enquête sur les contrats publics obtenus par l’homme d’affaires Fabricio Correa, frère du président de la République, un groupe d’inspecteurs des impôts débarquait inopinément dans les locaux administratifs du journal pour réviser l’intégralité de ses comptes. C’est le même type de mésaventure que connut le quotidien de Quito El Comercio, considéré comme trop critique par le pouvoir. Ses journalistes racontent que lors des contrôles fiscaux auxquels il fut soumis en 2009, 2010 y 2011, la demi-douzaine d’inspecteurs installés dans ses locaux avaient beau expliquer à leurs supérieurs hiérarchiques qu’ils avaient tout examiné et n’avaient rien trouvé de suspect, ces derniers insistaient pour qu’ils prolongent leur séjour et fassent sentir tout le poids de leur présence.

Mais ces péripéties fiscales sont des broutilles à côté du sort subi par plusieurs députés d’opposition, un sort qui devait intéresser Jean-Luc Mélenchon, puisqu’il vient de nous montrer qu’il est aussi passionnément attaché à l’inviolabilité – voire à la sacralité – de la fonction parlementaire. C’est ainsi qu’en 2014, Cléver Jiménez, député du parti de gauche alternative Pachakutik – lié au mouvement indigène et opposé à l’autoritarisme de Correa et à sa politique d’exploitation minière et pétrolière nuisible aux populations locales et à l’environnement –, fut destitué et condamné à 16 mois de prison pour soi-disant « injures au président ». Réfugié clandestinement dans la forêt amazonienne pendant plusieurs mois, pourchassé par les forces de l’ordre et soumis à une campagne de propagande calomnieuse permanente, il fut condamné en 2016 à une nouvelle sentence de prison pour « divulgation d’information réservée ». Il a finalement été déclaré innocent par la justice en février 2018, après que Correa ait quitté le pouvoir.

Quant à la députée indigène Lourdes Tibán, également élue de Pachakutik et connue pour son franc-parler face au pouvoir, elle a été agressée physiquement dans la rue à plusieurs reprises par les sbires de Correa : le 10 décembre 2009 – alors qu’elle était enceinte –, le 21 juillet 2011 et le 23 septembre 2015. Dans un mélange de cynisme et de méticulosité bureaucratique, cette dernière agression fut filmée par la SENAIN (Service national d’intelligence), la police politique du pouvoir[ii].

On n’aurait tort de ne voir là que des incidents isolés ou des « bavures » plus ou moins condamnables mais explicables par les mœurs politiques un peu rudes d’un pays en voie de développement. Un des grands paradoxes de la « Révolution citoyenne » – une étiquette que Jean-Luc Mélenchon s’enorgueillit d’avoir emprunté à ses « amis » équatoriens –, c’est que ce régime qui semblait initialement s’inspirer des grandes revendications des mobilisations anti-néolibérales des années 1990 et 2000 a été celui qui a exercé la plus forte répression judiciaire et policière contre les mouvements sociaux indigène, étudiant, féministe et écologiste qui avaient pourtant fait partie de la coalition qui l’avait porté au pouvoir. Comme le souligne Juan Cuvi, ex dirigeant du groupe guérillero Alfaro Vive Carajo dans les années 1980 et ancien membre de l’Assemblée constituante pour le mouvement de Rafael Correa Alianza País[iii], « l’impact du régime de Correa sur les organisations sociales et sur la gauche équatorienne a été plus dévastateur que toutes les expériences [gouvernementales] précédentes. Une rhétorique progressiste habilement gérée par les officines de marketing du pouvoir, et qui a même réussi à s’attirer reconnaissance et soutiens internationaux, a neutralisé et réduit à néant les mouvements sociaux qui, pendant des décennies, avaient défendu une alternative à l’horizon du capitalisme. […] La répression du mouvement indigène et des groupes écologistes a été systématique, en particulier dans le cadre des conflits territoriaux liés aux projets d’extraction minière. Acculé par la pénurie budgétaire, le gouvernement s’est ouvertement et frontalement aligné sur les intérêts des multinationales chinoises et canadiennes, allant jusqu’à violer les normes constitutionnelles [NdT : édictées par ses propres partisans] de protection de la nature. Dans le cadre de cette répression, près de 800 activistes sociaux et environnementaux ont été poursuivis et persécutés ; certains ont fini en prison, accusés de sabotage et de terrorisme. »[iv]

De fait, depuis l’ère de León Febres Cordero (1984-1988), président ultra-autoritaire ami de Ronald Reagan et porteur d’un agenda anticommuniste radical, l’Équateur n’avait pas connu une telle vague de criminalisation des moindres velléités de critique ou de protestation émanant des citoyens. Virtuose du « légalisme discriminatoire »[v] et de la chicane procédurière perverse, le gouvernement de Correa était devenu expert dans l’usage de procédures juridiques ou administratives spécieuses et télécommandées depuis la présidence. Comme le dit fort bien le député de La France Insoumise Éric Coquerel, « il n’est pas normal de traiter un groupe d’opposition politique comme s’il était un groupe terroriste ». Traiter des groupes d’opposition, femmes, indigènes, écologistes, syndicalistes, comme s’il s’agissait de groupes terroristes, c’est exactement ce que Rafael Correa a passé son temps à faire pendant des années.

C’est aussi bien entendu ce que fait constamment le régime de Nicolás Maduro au Venezuela. Comme le signale le directeur de l’édition Cône Sud du Monde diplomatique, José Natanson, « s’il est un pays en Amérique latine où la justice fonctionne comme un instrument du gouvernement, c’est bien le Venezuela. […] La persécution judiciaire des opposants est plus fréquente au Venezuela que dans tout autre pays de la région. »[vi]

Et dans le pays de Chávez, cette persécution s’accompagne presque systématiquement de tortures, de mauvais traitements, de chantages psychologiques inhumains contre les détenus et leurs familles et de conditions d’incarcération épouvantables, comme l’a bien documenté un rapport récent de plus de 250 pages de la Commission interaméricaine pour les droits humains de l’OEA[vii].

Mais pour Jean-Luc Mélenchon, bien sûr, « il n’y a pas de dérive autoritaire au Venezuela ». Car, en effet, entre le directeur argentin du Monde diplomatique et l’ancien plus jeune sénateur de France, qui connaît le mieux l’Amérique latine et qui est le mieux placé pour en parler ?

 

Guerre aux médias : la lutte des classes des imbéciles

 

Il n’aura échappé à personne que Jean-Luc Mélenchon a fait de la stratégie du « bruit et de la fureur » contre le « parti médiatique » une pièce centrale de son combat politique, et que cette stratégie est passée à la vitesse supérieure suite aux perquisitions du 16 octobre. Le leader de La France Insoumise vient par exemple de traiter Mediapart « d’officine de la police », une accusation injurieuse qui évoque malencontreusement des propos tout à fait analogues tenus par Alain Soral en 2014[viii]. Or, il y a là aussi une « Ecuadorian connection » qui mérite d’être analysée parce qu’elle est peu connue et très instructive.

Ce que les journalistes de Mediapart, de France Info ou d’autres médias vivent aujourd’hui en matière d’insultes, d’agression et de trollage systématique de la part de Jean-Luc Mélenchon et de ses thuriféraires, tous les journalistes équatoriens, qu’ils soient de droite, de centre, de gauche ou d’extrême-gauche, de la presse mainstream ou de la presse alternative ainsi que des médias communautaires liés au mouvements sociaux, l'ont vécu avec des similitudes stupéfiantes dans le comportement et le vocabulaire pendant dix ans (2007-2017) sous les mandats de Rafael Correa en Équateur.

Bien entendu, il y a une énorme différence : Correa était au pouvoir. Outre son hyper-présidentialisme, son mépris explicite de la séparation des pouvoirs, sa manipulation constante des institutions et son programme télévisé hebdomadaire imité du Alo Presidente de Hugo Chávez et converti en pipeline d’insultes et de calomnies tous azimuts et à jet continu, le président équatorien disposait, nous l’avons vu, d’un contrôle total sur un système judiciaire brutalement domestiqué, ce qui lui permettait de traduire ce harcèlement verbal en persécutions et condamnations tant contre les mouvements sociaux que contre les journalistes.

Jean-Luc Mélenchon n’a certes pas eu besoin de « copier » son ami Rafael Correa pour définir les médias comme « l’ennemi principal », mais il a signalé plusieurs fois les profondes affinités qui l’attachaient à ceux qu’il appelle ses « amis » latino-américains en matière de lutte contre l’hydre médiatique. De ce point de vue, l’hystérie anti-journalistique indiscriminée et permanente de Rafael Correa constitue un paradigme fondamental qui permet d’éclairer le sens, mais aussi les limites, de la guerre de Jean-Luc Mélenchon contre les médias.

La stratégie mélenchonienne du « bruit et de la fureur » est la pièce maîtresse d’une logique de polarisation symbolique qui s’appuie notamment sur les spéculations douteuses et schématiques d’Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, théoriciens du « populisme de gauche » et auteurs hier très en cour dans les cercles de pouvoir de Quito.  Ce type de logique de polarisation à la fois hystérique et superficielle substitue au long travail d’organisation et d’accumulation des luttes et des propositions programmatiques contre des forces systémiques variées et souvent impersonnelles la définition de cibles commodes par leur visibilité immédiate – et quoi de plus visible, par définition, que les médias ? Non seulement c’est une voie qui encourage vivement la paresse intellectuelle et le charlatanisme politique, mais on peut dire que la guerre surjouée et indiscriminée contre les médias, c’est la lutte de classes des imbéciles, pour paraphraser ce que disait le socialiste allemand August Bebel de l’antisémitisme (qu’il appelait le « socialisme des imbéciles »).

Sauf qu’il semblerait que Jean-Luc Mélenchon n’ait même pas bien saisi les leçons de l’expérience de son ami Rafael Correa, ce qui amène à se poser des questions sur son intelligence et sur son simple bon sens. Car l’ex-président équatorien, avant d’arriver au pouvoir en 2006, n’avait jamais attaqué de façon générique et indiscriminée toute la presse. Bien au contraire, il avait d’assez bonnes relations avec les médias, et la plupart des journaux qu’il a persécutés par la suite lui avaient alors offert un boulevard face à son adversaire le milliardaire Àlvaro Noboa et l’avaient très largement soutenu.

Ce n’est qu’après l'arrivée au pouvoir de Rafael Correa, au bout de quelques mois, qu’a commencé pour dix ans le festival des insultes, des calomnies, des procès et de la répression. Une attitude d’agression permanente qui a initialement fort bien fonctionné pour le président équatorien, instituant un commode bouc émissaire des malheurs de la patrie et instillant la peur et l’autocensure dans toute la société. Mais au final, cette stratégie ne l’a servi que pendant les premières années et a fini par devenir extrêmement contre-productive.

Car on touche ici l’autre limite de la politique du « bruit et de la fureur ». Jean-Luc Mélenchon a exprimé à plusieurs reprises l’idée qu’il était en phase avec un « mépris populaire pour les médias » qui serait « plus profond et conscient que jamais »[ix]. Outre le fait qu’il a choisi pour se faire écho de ce mépris de mettre délibérément et systématiquement tous les médias et tous les journalistes dans le même bateau, il ne se pose évidemment pas la question de savoir si ce qu’il décrit comme « la juste et saine haine des médias » ne charrie pas au moins autant de pulsions microfascistes ressentimentales et de dénis conspirationnistes du réel que de conscience critique des abus et des distorsions effectives du pouvoir médiatique. Et surtout, d’un point de vue plus bêtement pragmatique, il n’a pas du tout l’air de se rendre compte que ce soi-disant mépris des médias est un sentiment extrêmement fluctuant et volatile, très inégalement réparti dans les couches mêmes qu’il entend convertir à son projet, et éminemment sensible aux évolutions du contexte social et politique.

C’est précisément la dure leçon qu’a dû apprendre Rafael Correa[x] lorsque le succès initial de sa démagogie anti-journalistique indiscriminée et de sa répression judiciaire de la liberté d’expression a commencé à avoir un rendement décroissant. Au bout de quelques années en effet, l’obscénité propagandiste des médias d’État équatoriens (le gouvernement, par un tour de passe-passe juridique, était devenu hégémonique dans l’audiovisuel), leur matraquage abrutissant et leurs accointances barbouzardes (consistant par exemple à publier des messages à caractère privé d’opposants recueillis par interception illégale effectuée par la police politique du régime[xi]) a commencé à créer un effet de ras le bol généralisé dans la société. Et parallèlement, la popularité des médias privés, qui était au plus bas dans les premières années du corréisme, remontait automatiquement. En témoigne notamment l’expérience de reporters qui, dans les premières années du régime, se faisaient parfois agresser verbalement, voire menacer physiquement, dans certains bastions électoraux corréistes, mais qui furent accueillis quelques années plus tard dans les mêmes secteurs comme des héros de la lutte contre l’autoritarisme et la corruption du gouvernement de Correa.

(De fait, les abus permanents de Correa finirent même par réussir à faire de certains piètres éditocrates conservateurs qu’il avait persécutés matériellement et judiciairement de façon absolument mesquine des héros de la démocratie et des droits de l’homme.)

Il ressort de cette expérience deux conclusions fondamentales concernant la stratégie médiatique de Jean-Luc Mélenchon. En premier lieu, le leader de La France Insoumise commet une erreur tactique gravissime en offrant de façon flagrante aux yeux de tous un avant-goût inquiétant de la façon dont il se comporterait au pouvoir avant même d’être au pouvoir – une erreur que son ami Correa n’avait pas commise. En deuxième lieu, au lieu d’unifier le « peuple » contre l’hydre médiatique, il crée de profondes divisions dans son propre camp et provoque au sein du champ journalistique un réflexe parfaitement compréhensible de solidarité indignée qui balaye toutes les divergences d’opinion, les allégeances clivées et les différences de pouvoir et d’orientation qui peuvent y exister. Piteux bilan.

Car c’est peut-être là la conséquence la plus absurde de la stratégie de Jean-Luc Mélenchon : elle pulvérise complètement les prémisses rationnelles d’une légitime « critique des médias » au profit d’un délire obsidional qui flirte avec les pulsions les plus délétères du corps social tout en entraînant le leader insoumis sur la voie d’une pathétique autodestruction.

 

L’Amérique latine comme fantasme et comme prétexte

 

Dans ce chemin vers l’autodestruction, le tropisme latino-américain assez chimérique de Jean-Luc Mélenchon et son incompréhension radicale des dynamiques et des enjeux politiques et sociaux réels du continent joue malheureusement un rôle non négligeable. Car il faut avoir un minimum de cohérence. On ne peut pas défendre l’État de droit et les valeurs républicaines sur un continent et les laisser piétiner de l’autre côté de l’Atlantique sous des prétextes idéologiques spécieux. On ne peut pas non plus imposer en contrebande à la gauche des alignements internationaux jamais débattus sur la base d’allégeances obscures à des régimes imprésentables et de chantages idéologico-sentimentaux hypocrites et dignes des pires époques kominterniennes[xii] (sans oublier la pratique systématique chez les trolls mélenchoniens, de traiter les critiques de leurs accointances latino-américaines ou autres d’agents de l’empire et de la CIA).

Aujourd’hui, l’horizon est sombre pour nos amis latino-américains. Entre le désastre vénézuélien et la catastrophe brésilienne qui vient, c’est la grande fête des satrapes et des apprentis dictateurs. Ne nous y trompons pas : Maduro est une véritable aubaine pour Bolsonaro, et Bolsonaro un formidable cadeau pour Maduro – de même qu’Assad et Netanyahou sont des alliés objectifs dans l’asphyxie et le massacre des peuples arabes. Ce dont a le moins besoin la gauche latino-américaine – et ses vrais amis en Europe –, c’est d’une régression aux époques de guerre froide où staliniens et réactionnaires se lançaient mutuellement à la tête Pinochet et Brejnev[xiii] pour mieux justifier leur idéologie hémiplégique et blanchir leurs autocrates préférés. 

Malheureusement, les dérapages géopolitiques constants de la direction de La France Insoumise et sa complaisance récurrente pour les villages Potemkine du néo-autoritarisme tropical maquillé en « socialisme du XXIe siècle » ne semblent pas aller dans le sens d’un vrai combat pour l’émancipation des peuples. Et par-dessus le marché, la ressemblance hallucinante – qui vient de se manifester au grand jour à l’occasion des perquisitions du 16 octobre – entre la psychologie politique narcissique-autoritaire du leader insoumis et celles de ses caudillos préférés, en particulier celle de Rafael Correa, a de quoi préoccuper.

En effet, les sautes d’humeur tyranniques et les abus exercés aussi bien contre ses propres partisans que contre ses critiques (surtout quand ce sont des femmes), l’intempérance incontrôlable et le harcèlement moral justifiés au nom de l’autorité et du mandat populaire, la capacité de nier avoir jamais tenu des propos pourtant enregistrés par les microphones et les caméras, les poses de pseudo-martyr grandiloquent alimentant la mise en scène de la sacralité messianique de son propre leadership, sont autant de caractéristiques bien connues de Rafael Correa dont on trouve des échos extrêmement inquiétants chez Jean-Luc Mélenchon. Cela ne présage rien de bon quant à sa qualification pour diriger une grande démocratie.

Un bain de vérité pour La France Insoumise

C’est triste à dire, mais nous (les auteur.e.s de ces lignes) avions voté pour Jean-Luc Mélenchon en 2017 parce que nous pensions voter pour un projet et des idées, pas pour un leader suprême prisonnier de son délire messianique. La réalité a cruellement démenti nos espoirs.

Piétiner la séparation des pouvoirs au nom de la séparation des pouvoirs[xiv], confondre l’inviolabilité des fonctions et la sacralité des personnes au nom d’une mystique césaro-jacobine frelatée, s’ériger en caste intouchable au nom du combat contre la caste dirigeante, proclamer au nom du droit et de la justice sa solidarité avec des égocrates ubuesques qui foulent le droit et la justice aux pied, ce n’est plus tolérable et ça n’a rien à voir avec une quelconque projet populaire, progressiste ou de gauche. 

Les militantes et les militants de La France Insoumise – à supposer qu’ils aient voix au chapitre et moyen de la faire valoir dans cette étrange structure invertébrée qui simule une horizontalité « gazeuse » pour mieux garantir le pouvoir vertical d’une petite clique indéboulonnable – auraient tort de vouloir serrer frileusement les rangs en cédant au syndrome de la forteresse assiégée. « My party, right or wrong » est un vieux réflexe pavlovien dont a bien vu au cours du XXe siècle qu’il n’a mené la gauche qu’à des désastres. 

Qu’on le veuille ou non, l’heure du grand déballage viendra. Les échos qui nous remontent de partout en France sur les pratiques crypto-staliniennes des sbires du Parti de Gauche au sein de La France Insoumise et sur le désarroi de milliers de militants et de sympathisants face aux frasques indignes du líder máximo ne resteront plus longtemps dans le cercle discret des conversations privées et des confessions dépitées. La France Insoumise a besoin d’un grand bain d’honnêteté intellectuelle et de transparence politique et organisationnelle.

Nous savons bien que, même parmi nos proches, nombre de militants et de militantes parfaitement honnêtes et dévouées freineront des quatre fers face à l’exigence de ce bain de vérité : « Vous voulez risquer de détruire le seul instrument de rassemblement face à Macron et l’offensive néolibérale ? » Le problème, c’est que de toute façon, la vérité finira par éclater au grand jour, et elle ne sera sans doute pas belle à voir. La politique du linge sale à laver seulement en famille, on a déjà donné, et ça ne fonctionne pas. 

Quant à nous, nous continuerons à dénoncer les mensonges et les lubies propagés par Jean-Luc Mélenchon et ses courtisans sur l’Amérique latine, parce que c’est notre devoir scientifique d’intellectuel.le.s et de chercheur.e.s et notre devoir moral et politique de citoyen.ne.s et de militant.e.s progressistes. Tout simplement.

 

Marc Saint-Upéry, journaliste, traducteur, éditeur, auteur de Le Rêve de Bolivar. Le défi des gauches sud-américaines (La Découverte, Paris, 2007), résident depuis 1997 à Quito, Équateur.

Sunniva Labarthe, doctorante "Territoires, sociétés et développement" EHESS-CESPRA, sous la direction de Gilles Bataillon. 

 

 

[i] Pour cette affaire et d’autres scandales qui entachent le gouvernement de Rafael Correa, voir l’analyse de l’historien et anthropologue marxiste équatorien Pablo Ospina : « La orden de prisión a Rafael Correa y las denuncias de corrupción », Rebelión, 7-07-2018, http://www.rebelion.org/noticia.php?id=243862. Pour une présentation en français du même cas et de son traitement par Jean-Luc Mélenchon en comparaison de l’affaire Benalla, voir « Benalla et l’État de droit : le double discours de Mélenchon, Corbière et Coquerel », Mediapart, 26-07-2018, https://blogs.mediapart.fr/saintupery/blog/260718/benalla-et-l-etat-de-droit-le-double-discours-de-melenchon-corbiere-et-coquerel.

[ii] Lourdes Tibán a documenté les centaines d’abus de pouvoir et de violations des droits humains commis par le régime de Correa dans un ouvrage publié récemment : Lourdes Tibán Guala, « Tatay Correa ». Cronología de la persecución y criminalización durante el correísmo. Ecuador 2007-2017 (Chronologie de la persécution et de la criminalisation pendant le corréisme), Cacs Impresiones, Quito, 2018.

[iii] Comme beaucoup de militants historiques de la gauche équatorienne, Cuvi a rompu avec le régime au bout de quelques années pour protester contre sa dérive autoritaire.

[iv] Juan Cuvi, « El repliegue del populismo », Plan V, 15-02-2018, http://www.planv.com.ec/ideas/ideas/el-repliegue-del-populismo.

[v] Kurt Weyland, « Latin America’s Authoritarian Drift : The Threat from the Populist Left », Democracy Now, vol. 24, n° 3, juillet 2013, p. 18-32.

[vi] Voir  José Natanson, « Sobre el lawfare », Página 12, 16-10-2018, https://www.pagina12.com.ar/149041-sobre-el-lawfare (trad.fr. in  « Y a-t-il un complot judiciaire contre la gauche en Amérique latine ? », Mediapart, 23 octobre 2016, https://blogs.mediapart.fr/saintupery/blog/231018/y-t-il-un-complot-judiciaire-contre-la-gauche-en-amerique-latine).

[vii] Accessible à l’adresse suivante : http://www.oas.org/en/iachr/reports/pdfs/Venezuela2018-en.pdf.

[viii] « Mediapart et Edwy Plenel auxiliaires de police », Égalité et réconciliation, 21-10-2014, https://www.egaliteetreconciliation.fr/Mediapart-et-Edwy-Plenel-auxiliaires-de-police-28643.html.

[ix] Julien Bisson et Vincent Martigny, « L’insoumission est un nouvel humanisme », https://le1hebdo.fr/journal/numero/174/l-insoumission-est-un-nouvel-humanisme-2481.html

[x] Ou plutôt qu’il aurait dû apprendre, car protégé par un entourage de courtisans et d’adulateurs, il a peu à peu perdu le sens du réel.

[xi] Et comme le dit excellemment Manuel Bompard, directeur des campagnes de La France Insoumise, il « n’est pas tolérable que les procès-verbaux de […] perquisition se retrouvent dans la presse avec des éléments sur la vie intime des gens ». Encore moins quand ces perquisitions sont de l’espionnage illégal, pratique systématique du régime de Rafael Correa.

[xii] Voir sur ce point l’analyse remarquable de Bernard Dréano, « Le “campisme” : une vision binaire et idéologique des questions internationales », Mediapart, 16-08-2018, https://blogs.mediapart.fr/jean-marc-b/blog/160818/le-campisme-une-vision-binaire-et-ideologique-des-questions-internationales.

[xiii] Les plus âgés de nos lecteurs se souviendront peut-être des débats stériles entre Francis Cohen, du Parti communiste français, et le « nouveau philosophe » André Glucksman, qui s’invectivaient sur Apostrophes  – si notre mémoire est bonne – dans les années 1970 au nom de la défense respective de Luis Corvalán, secrétaire général du PC chilien et éminent prisonnier de Pinochet, et Vladimir Boukovsky, célèbre dissident en captivité au Goulag (les deux finiront d’ailleurs par être libérés et « échangés » l’un contre l’autre dans le sillage des accords de Helsinki en 1976).

[xiv] Comme le démontre de façon lumineuse Fabrice Arfi : « Perquisitionné, Jean-Luc Mélenchon tord les faits et la République », Mediapart, 18-10-2018, https://www.mediapart.fr/journal/france/181018/perquisitionne-jean-luc-melenchon-tord-les-faits-et-la-republique?onglet=full.

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