Leçons des «marges» de l’Europe. Élections parlementaires en Bulgarie

Les pays «de l’Est» sont souvent évoqués pour critiquer les «contre-exemples» de la démocratie libérale. Les élections dans ces pays sont rarement analysées dans leurs dynamiques politiques transnationales. Que s'est-il passé aux élections parlementaires du 4 avril en Bulgarie ?

Il est devenu habituel de s’intéresser aux pays « de l’Est » pour pointer des « contre-exemples » de la démocratie libérale (corruption, droits des minorités, nationalisme) ou des « menaces » pour les anciens membres de l’UE (frontières extérieures, réfugiés syriens, blocage au Parlement européen)… Ainsi, les élections nationales sont souvent évoquées, mais les dynamiques politiques – rarement abordées. Pourtant, les réalités qu’on pourrait observer « là-bas » sont directement connectées à la vie « ici ». 

Le lent échec d’un parti membre du PPE

Nous méritons d’apprendre plus de ces zones situées à la marge de l’Union européenne au sujet desquelles la presse nous annonce juste quelques chiffres. Les résultats des élections parlementaires qui ont eu lieu en Bulgarie le 4 avril montrent que le parti sortant GERB (Citoyens pour le développement européen de la Bulgarie) perd. Un quatrième gouvernement de ce parti membre du PPE sera impossible. Le vote protestataire contre GERB s’est dispersé entre plusieurs formations.

image-parlament


Résultats non définitifs

Citoyens pour le développement européen de la Bulgarie (GERB), 26,1%

Il y a un tel peuple (ITP), 17,9 %

Parti socialiste bulgare (PSB), 14,9%

Mouvement des droits et des libertés (MDL), 10,2%

Bulgarie démocratique (BD), 9,5%

Debout ! Mafia dehors (DMD), 4,7%

La participation s’élève à 47,8 %[1].

__________________________________

Depuis quelques jours, les quotidiens évoquent les élections parlementaires en Bulgarie pour parler des fortes chances du parti au pouvoir GERB de commencer un quatrième mandat, malgré la série de scandales de corruption et le comportement exotique du premier ministre. En toile de fond de cette réalité, on entrevoit la « vraie » démocratie représentative manquante. Dans les brefs commentaires de la presse autour des élections du 4 avril, la figure de Borissov est présente dans ses dimensions physiques : « il prend cet air préoccupé de Marlon Brando dans Le Parrain » (Le Monde), «physique de colosse et boule à zéro qui ressemble peu à un dirigeant d'un État membre de l'Union européenne » (L’Express), « cheveux ras et ses épaules de lutteur engoncées » du « garde du corps qui colle à la Bulgarie » (Libération).

En effet, GERB a été créé en 2006 autour de la figure de Boïko Borissov, ancien pompier et garde de corps, qui a mobilisé un discours antiélitiste et nationaliste, avant de l’abandonner au profit d’un discours sur la lutte contre la corruption et pour l’établissement de l’ordre et de la justice. C’est ainsi que GERB a pu gagner la majorité des votes protestataires aux élections de 2009. La figure du leader Boïko Borissov, premier secrétaire du ministère des Affaires intérieures, puis maire de Sofia, médiatisé comme la « main de fer », a répondu aux attentes de renforcement du contrôle.

Qualifié au début comme « populiste », GERB a été accepté comme membre du Parti populaire européen en 2008. Le parti « atypique » est ainsi devenu un acteur parmi d’autres dans le paysage politique « pro-européen » et partenaire stable d’Angela Merkel. Avant que GERB gagne le pouvoir, ses leaders étaient des invités privilégiés d’hommes politiques et de think-tanks conservateurs allemands[2]. Le projet ‘GERB’ semble être le produit de processus politiques bien européens. Vu comme le contrepoids prometteur au parti socialiste bulgare (PSB), le parti émergeant autour de la figure de Boïko Borissov, a été soutenu par les conservateurs allemands afin de s’assurer un partenaire « de droite », membre du PPE au Parlement européen. Les photos souvent diffusées dans les médias en Bulgarie montrent une complicité affichée entre Borissov et la chancelière allemande. Le maintien au pouvoir de ce parti a été assuré par la croyance en un manque d’alternative.             

Le « désuet » système des valeurs et des identifications

Tout au long des décennies après 1989, les différents partis poursuivaient à tour de rôle des politiques libérales. Ce n’est pas étonnant que la campagne préélectorale en 2021 se caractérise par un débat assez pâle. Tout semble tracé par une orientation politique et géopolitique qui ne fait pas débat. Au cours des années 1990, une confrontation bipolaire (PSB contre UFD) domine la vie politique. Dans les années 2000, l’émergence de nouveaux acteurs « inattendus » reconfigure cette polarisation. Le Mouvement national Siméon II (MNSII), fondé par le monarque en exil Siméon Sakskoburggotski, gagne les élections en 2001. L’arrivée au pouvoir de ce parti prétendant se situer « au centre » amplifie la  dépolitisation dans le sillage de laquelle se consolide GERB. Au cours de la campagne préélectorale de 2021, les discours pour une démocratie libérale laissent l’impression d’une litanie uniforme. Les promesses continuent de se conformer à un électeur collectif imaginaire, au lieu de prendre le risque pour formuler des idées alternatives[3]. Sauf que cet électeur imaginaire est confiné par tous ces partis dans un petit espace « à droite ».  

Une étude récente des programmes des différents partis montre la cartographie des valeurs idéologiques. Le système de coordination s’organise autour de deux axes : d’un côté, l’axe ‘gauche/droite’(questions économiques, redistribution, relations entre l’État et le marché, système d’imposition, soutien aux salariés ou aux entrepreneurs), et, d’un autre, l’axe ‘autoritaire-conservateur/progressiste (appartenance et l’identité - nation, ethnos, étranger, identité de sexe et orientation ; pouvoir - droits et libertés ; développement scientifiques, technique et culturel - tradition versus progrès). Un certain nombre de partis sont ‘conservateurs’, d’autres ‘progressistes’, mais ils se situent pratiquement tous à droite[4]. Le parti qui se veut ‘de gauche’, le PSB, a un profil ‘conservateur’. Ce parti socialiste a participé à la transition vers le capitalisme et défend systématiquement des valeurs conservatrices afin de répondre à un électeur-robot. Le parti s’est opposé à la ratification de la Convention d’Istanbul en 2018[5]. Aucun parti ne se situe dans le carré ‘à gauche’ et ‘progressiste’. Ainsi, par exemple les positions sur l’éducation se s’avèrent privées de visions émancipatrices ; en affirmant la primauté du bisness et de ses besoins comme indicateur principal pour les politiques publiques, les partis s’accordent tous à réserver à l’éducation une place secondaire, soumise aux intérêts économiques privés[6] ; leur promesse d’investir le numérique laisse de côté les humains dans leur dimension sociale[7]

Paradoxalement, tous ces partis « de droite » auraient une grande difficulté à se mettre d’accord pour former un gouvernement. Les résultats des élections du 4 avril confirment une configuration à coalitions ‘impossibles’. Pourtant, cette nouvelle carte reflète une dynamique qui peut s’avérer prometteuse. L’entrée au Parlement de partis ‘protestataires’ issus de ou formés en lien avec les mouvements de contestation de 2020 et de 2013-2014[8],  DMD, BD, provoquera une reconfiguration du spectre politique ; mais, aussi, une reconsidération des relations (souvent oubliées) entre les différentes formes de participation politique.

Il serait tentant de critiquer le nouveau parti protestataire ITP, qui gagne d’une manière inattendu la deuxième place, comme « populiste ». Formé autour de la figure du producteur d’émission de TV et chanteur Slavi Trifonov, celui-ci court le risque de répéter l’histoire de ses prédécesseurs.

Slavi Trifonov Slavi Trifonov
Cette manière d’analyser les nouveaux entrants « atypiques », souvent consolidés autour d’une figure médiatique, a été déjà pratiquée tout au long des décennies précédentes ; pourtant, l’approche critique n’a pas réussi à changer les réalités. Une autre compréhension du vote « populiste » est nécessaire. Les premières enquêtes sociologiques montrent qu’une majorité des électeurs de ce parti est très jeune ; certains votent pour la première fois, en raison de leur âge ou de leur éloignement de la politique). Ce sont peut-être plus les concerts de musique populaire de Slavi (c’est ainsi qu’on désigne le leader) qu’ils regardent à la télévision, et moins les manifestations au centre de Sofia, qui les font revenir à la politique[9]. Le parti a obtenu environ 30% à l’étranger, où le favori était censé être BD. Le leader de ce parti communique avec ses électeurs depuis des années sans faire campagne. Son émission de divertissement « Le show de Slavi » aborde, aussi, des sujets de l’actualité politique et sociale. Dénigrée par les défenseurs de la « normalité rationnelle », la culture populaire, doit être prise au sérieux. Le savoir-faire de parler à des gens « ordinaires » semble avoir gagné.  

Malgré les apparences, il peut s’avérer que les « anciennes » identités et identifications politiques reflètent des classes que bon nombre de politiciens et candidats-politiciens ‘cosmopolites’ commencent à comprendre.

Au cours de la période préélectorale, le parti ‘anti-corruption’, BD, bien implanté dans la capitale Sofia, principal acteur qui ambitionnait de changer le statuquo et de remettre le bon fonctionnement de de l’État de droit, a mené une campagne pour des élections honnêtes et transparentes («Ти броиш »). Son apport dans ce domaine est considérable. Ces revendications qui se concentrent sur le « bon fonctionnement » de l’État et de l’appareil judiciaire risquent de dissimuler d’autres questions, notamment, l’affaiblissement du politique, en réduisant ces institutions à un instrument pour limiter les mauvais usages des individus[10]. La précision de ces revendications, pourrait, en revanche, conduire à une reconsidération de l’idée de justice. Dans la logique libérale des droits individuels, la justice est une valeur morale. Dans une communauté politique, le véritable sujet des droits (de l’homme) est le collectif[11] ; la justice est inséparable de la redistribution. Les droits collectifs, en redistribuant, contribuent à empêcher la concentration excessive de ressources qui favorise la collusion entre le monde politique et le monde économique. La justice redistributive se réalise dans un cadre institutionnel et politique qui présuppose un lien social. Un développement politique possible pourrait être dans la direction de la rencontre entre la justice judiciaire et la justice redistributive.

Les deux partis ‘protestataires’ ITP et DB sont contre le statuquo de GERB des douze dernières années. Le nombre de ceux qui ont entendu le message d’ITP est un peu plus important. Les deux se situent à ‘droite’; seulement ITP occupe une position plus ‘conservatrice’ sur l’axe des valeurs. Cette différence reflète probablement un clivage de classe qui reste à démontrer. La carte fragmentée des résultats (en termes de chiffres et de confiance) montre que ce sont ces deux forces qui pourraient tenter, avec DMD, de faire une coalition pour former un gouvernement[12]. La culture « populaire » et la « haute » culture continueront-t-ils de constituer des capitaux politiques incommensurables ? Et si oui, ces forces continueront-ils de vouloir se situer « à droite » ? Le spectre ‘gauche-et-progressiste’ continuera-t-il de rester vacant ? Puisque la croyance en manque d’alternative est en train de disparaître…

*

Les analyses récentes montrent que la division persistante entre les activistes progressistes dans l’UE est due à trois facteurs : les participants aux mouvements de contestation en Europe de l’Est sont « de droite », tandis que ceux de l’Ouest sont « de gauche » ; le régime de gouvernance économique de l’UE encourage la compétition entre les différentes lignes nationales ; il manque de tradition de réseaux communs entre les activistes progressistes de l’Est et de l’Ouest[13]. Il serait plus intéressant, désormais, de poser les questions sociales et politiques à un niveau transnational et de ne plus compartimenter les pays des deux côtés de l’ancien rideau de fer dans leurs « spécificités » à eux.         

----------------------------------------

[1]https://results.cik.bg/pi2021/rezultati/

[2] https://www.jacobinmag.com/2020/12/german-right-bulgaria-boyko-borissov-gerb

[3] https://e-vestnik.bg/33866/vsichki-obeshtavat-kompyutri-vmesto-hora-po-poleka-s-elektronnoto-upravlenie/

[4]https://baricada.org/2021/03/26/politicheski-kompas-izbori-2021/?fbclid=IwAR0h4VoD_viISTFHi-4EPLeDct6rqsh-UB2ZK9iiXTZY8R5oBPbAd6vkElM

[5]https://www.euractiv.fr/section/justice-affaires-interieures/news/bulgarian-presidency-skips-eps-istanbul-convention-debate/

[6] https://baricada.org/2021/04/01/vizii-obrazovanie-izbori/

[7] https://e-vestnik.bg/33866/vsichki-obeshtavat-kompyutri-vmesto-hora-po-poleka-s-elektronnoto-upravlenie/

[8]https://blogs.mediapart.fr/svetlana-dimitrova/blog/221020/la-difficulte-du-politique-les-mouvements-de-contestation-en-bulgarie

[9] https://www.dnevnik.bg/izbori_2021/2021/04/01/4192469_slavi_trifonov_prodavachut_na_mechti/

[10] Wendy Brawn, Undoing the Demos: Neoliberalism's Stealth Revolution, New York, Zone Books, 2015.

[11] Georgi Medarov, Jana Tsoneva, « Les contradictions des droits de l’homme », Georgi Medarov (ed), Quel est le sujet des droits des droits de l’homme, Sofia, KOI, 2014.

[12] Selon le système proportionnel bulgare, le parti qui gagne réellement les élections est celui qui arrive à mobiliser des partenaires de coalition à l’intérieur du Parlement pour former un gouvernement.

[13] Endre Borbáth, & Theresa Gessler, “Different worlds of contention? Protest in Northwestern, Southern and Eastern Europe”, European Journal of Political Research, n° 59, 2020, p. 910-935; Julia Rone, Contesting Austerity and Free Trade in the EU: Protest Diffusion in Complex Media Arenas, London, Routledge, 2020.

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L’auteur·e a choisi de fermer cet article aux commentaires.