« Désinfox Coronavirus » : la majorité comme entrepreneur de vérité ?

Depuis le 15 avril, il est possible de retrouver sur le site du gouvernement un espace qui recense des articles de fact-checking professionnels. L’objectif annoncé : la lutte contre les fausses nouvelle à l’heure de la crise sanitaire. Entrepreneur de vérité, vraiment ?

« La crise du covid-19 favorise la propagation des fake news. Plus que jamais, il est nécessaire de se fier à des sources d’informations sûres et vérifiées. C’est pourquoi le site du gouvernement propose désormais un espace dédié », écrivait Sibeth Ndiaye dans un tweet le 30 avril dernier. Cet espace dédié, c’est « Désinfox Coronavirus ». Une initiative gouvernementale qui consiste à recenser différents sites de fact-checking dans l’idée de lutter contre les fausses informations en ces temps de crise sanitaire.

Depuis le 15 avril, il est ainsi possible de retrouver sur le site du gouvernement des liens renvoyant aux articles de l’AFP, des Décodeurs (Le Monde), de 20 Minutes, de « Vrai ou Fake » (France Info) ou encore de CheckNews (Libération). Il n’est pas question de « classer les médias ou de donner des bons points à des rédactions » confie l’exécutif à Libération. Les sites recensés sont alors choisis selon trois critères : la rédaction doit avoir un service de fact-checking depuis au moins deux ans, ce service doit avoir une équipe dédiée et il doit diffuser ses contenus gratuitement.

Seulement, le site du gouvernement n’est pas et ne sera jamais un site d’information. Malgré tous les efforts déployés pour s’ériger en agrégateur de vérité, le gouvernement reste enfermé dans un enjeu communicationnel. L’oublier serait se méprendre.

D’après l’historien Christian Delporte pour Libération, « c’est franchement la chose la plus inutile que le gouvernement pouvait faireLe rôle du gouvernement est de communiquer pas de trier ce qu’il considère comme être de la bonne ou de la mauvaise information. C’est le rôle des journalistes ». Tandis que ces derniers luttent à raison pour limiter la propagation des fausses nouvelles, la majorité n’a qu’un seul et unique dessein : assurer la légitimité de son pouvoir.

Si l’époque actuelle s’inscrit sous le signe de la défiance médiatique – où les journalistes sont jugés trop proches des pouvoirs économique et politique -, l’initiative gouvernementale ne risque que d’accentuer le phénomène. En brandissant le spectre de la lutte sanitaire, la majorité cherche à se constituer en entrepreneur de vérité. Or, le fact-checking n’a-t-il pas vu le jour justement pour lutter contre les dires alambiqués des pouvoirs politiques ?

La recrudescence de fake news sur le web n’est pas qu’une simple dérégulation du marché de l’information, mais correspond à un « symptôme de délitement politique ». À la liaison du principe de vérification des faits et de la communication gouvernementale concoure ainsi un risque démocratique majeur.

Les choix établis par le dispositif « Désinfox Covid » peuvent produire une forme d’accréditation gouvernementale des productions journalistiques. La majorité devient de fait partie prenante dans la lutte pour la vérité des faits. Vérité des faits qui constitue un des principes fondamentaux de l’exercice démocratique libre et juste. En s’immisçant sur un terrain qui de toute évidence n’est pas le sien, le gouvernement prend le risque de rompre le lien puissant entre journalisme, information et citoyenneté.

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