La LPPR pour museler les sciences sociales?

Le monde d’après ne sera pas le monde d’avant. Ô sophisme quand tu nous tiens. Si le monde d’avant ne doit pas être le monde d’après, ses réformes, quant à elles, sont bien maintenues. Alors que celle des retraites devrait refaire surface dans les prochains mois, c’est demain la Loi de Programmation Pluriannuelle de la Recherche qui sera discutée en conseil des ministres.

Le 18 juin dernier, jour de grande commémoration nationale, la Loi de Programmation Pluriannuelle de la Recherche passait en première lecture à la CNESER. Le contenu de la loi, quant à lui, avait été communiqué le 7 juin au monde de la recherche. Un temps bien court pour qui voudrait le discuter. Alors, enfumage administratif ou simple aléa calendaire ? La question est posée. Ce qui est perceptible, du moins, c’est bel et bien la faible couverture médiatique du sujet. Alors que nombre de collectifs universitaires clamaient ce 18 juin leurs inquiétudes, les hommages nationaux au Général De Gaulle ont complètement éclipsé les revendications. Le calendrier avance à marche forcée, et la loi doit être discutée ce 8 juillet en conseil des ministres.

Comment interpréter ce passage en force ? L’exécutif vend ce projet de loi comme un moyen de rendre la recherche plus compétitive, plus attractive, plus concurrentielle. Et derrière ce jargon économique néo-libéral se cache également des chiffres. Promesses d’investissement sur le long terme et refondation du système d’attribution des contrats doctoraux. De prime abord, noble dessein. Mais en y regardant de plus près, il est possible de trouver quelques artifices dans ce projet de loi. Comme son nom l’indique, c’est une loi pluriannuelle. C’est-à-dire qu’elle va s’établir sur le long terme en établissant l’évolution du budget du secteur jusqu’en 2030. Pour cela, cinq milliards d’euros d’investissement supplémentaires sont attendus sur les dix prochaines années. 400 millions d’euros devraient aussi être débloqués pour l’année 2021. Une augmentation du budget qui doit d’après le gouvernement faciliter l’insertion des jeunes chercheurs, tout en assurant la compétitivité de la recherche française dans l’arène internationale.

Ce qui est problématique, en revanche, c’est que cette loi pluriannuelle n’oblige en aucun cas les gouvernements futurs à quelconque investissement. Si le budget augmentera certainement l’année prochaine, le reste de la décennie n’est aucunement assuré. Il en sera du bon vouloir des prochains majoritaires.

Surtout, ce qui semble inquiéter les collectifs universitaires au plus haut point, c’est la mise en place d’un système d’appels d’offre pour l’allocation des fonds de la recherche. Une allocation qui sera assurée par l’ANR. Ce que cette réforme a de dramatique : elle va encore accentuer les inégalités entre les grandes universités et les plus petites. Une fracture qui ne cesse de s’accroître depuis vingt ans. D’autant que la LPPR prévoit de réformer un quart des postes pérennes dans l’université. 25% des contrats de jeunes chercheurs devraient être transformés en « CDD de chantier » (contrat de mission) d’une durée de trois à six ans. Un moyen de précariser encore davantage les entrants.

Cette loi est possiblement dévastatrice pour la recherche française. Appels d’offre et contrats de mission risquent d’entacher encore un peu plus l’indépendance de la recherche publique. En la rapprochant du privé, l’exécutif limite sa légitimité et vise à la contrôler, du moins, à l’aiguiller.

Car certaines sciences bousculent les arcanes du pouvoir. Elles les révèlent. Emmanuel Macron lui-même ne s’en cachait pas. Le président de la République se fendait début juin, dans les colonnes du Monde, de déclarations outrageuses à l’égard des sciences sociales. Alors que les manifestations contre les violences policières faisaient florès en France après le meurtre de George Floyd, Emmanuel Macron a accusé les sciences sociales d’être responsables de « l’ethnicisation de la question sociale ». Il est même allé plus loin dans ses remontrances, stipulant que « le débouché ne peut être que sécessionniste. Cela revient à casser la République en deux ». Éternel mythe de l’unité nationale en filigrane.

Des déclarations violentes du président donc, qui interviennent sur fond de réforme du système universitaire. Et le potentiel dévastateur de la LPPR prend ici tout son sens. Si des sciences dérangent parce qu’elles donnent à voir le monde social sous un angle qui ne convient pas au pouvoir, comment interpréter cette réforme ? Y aura-t-il des fonds supplémentaires pour les sciences sociales ? Emancipation de la recherche française ou un simple « muselage » des sciences qui dérangent ? Réponse dans les prochains mois...

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