Le mythe de Tom Sawyer

Lévi-Strauss écrivait dans L'homme nu que « les œuvres individuelles sont toutes des mythes en puissance, mais c’est leur adoption sur le mode collectif qui actualise, le cas échéant, leur mythisme ». Mais alors, quid des Aventures de Tom Sawyer (1876), chef d’œuvre de la littérature américaine ?

Samuel Langhorne Clemens, dit Mark Twain, conte l'origine de ce nouvel eldorado que sont les Etats-Unis à travers le personnage de Tom. Ce dernier est une pré-figure du mythe du self-made man qui émerge dans les années 1840 outre-Atlantique. Orphelin, le jeune garçon n'en fait qu'à sa tête et devient ainsi un symbole de la masculinité américaine[1]. Son histoire est en quelque sorte celle d'un individu hors du commun qui vit à l'encontre de la société conventionnelle. Grâce à cela, il est devenu dans la culture populaire un symbole de « liberté ». Tom Sawyer véhicule une image d'enfant généreux, anti-conformiste et courageux, il est cet idéal du jeune américain de par son intelligence et sa sensibilité.

De l'anticonformisme au symbolisme

Sémiologiquement, le mythe est une parole qui se construit sur deux versants[1]. Il y aurait d'un côté le versant positif du mythe - la légende -, ici caractérisé par les histoires imaginées par Mark Twain pour son personnage ; et de l'autre, le versant négatif du mythe - le mensonge -, symbolisé par les grandes valeurs libérales de l'Amérique. Mais alors, l'auteur aurait-il volontairement attribué ces vertus mystificatrices à son personnage ? D'après ses biographes, Twain n'avait pas une vision très positive de l'Europe[2]. Pour lui, le modèle véhiculé par le vieux continent était obsolète. De cette manière, Tom semble incarner cette Amérique naissante s'émancipant progressivement des diktats européens.

Néanmoins, le mythe ne reprend qu'une partie de la psychologie du personnage dépeinte par l'auteur. Tom est également un enfant imbu de lui-même, en quête de reconnaissance et de célébrité. C'est un chenapan, un bon petit diable. Mais ce dernier est tout de même sensible aux codes de cette nouvelle société, puisqu'il s'imagine tantôt pilote de bateau, tantôt rédacteur dans un journal. Ainsi, il fait preuve d'un certain conformisme malgré l'image véhiculée par le mythe. Plus qu'un simple personnage portant les traits de son auteur, Tom aurait également été pour Twain un moyen de livrer sa critique sur ce monde en construction. Mais pourquoi et comment cette mythologie populaire s'est efforcée de ne garder qu'une partie de la psychologie du garçon ?

Un objet transculturel qui convoque les fondements de l'idéologie américaine

Ce mensonge, cette image mythifiée que nous avons construit autour du personnage, n'est pas anodine. En effet, les nombreuses adaptations (cinématographiques, dessins animés ou encore bandes dessinées) de l’œuvre ont conduit à l'élaboration de cette rhétorique mythique et ont, par la même occasion, dénaturé la portée critique du travail de l'écrivain. Premièrement, il semblerait que ce soit « d'abord la référence au dessin animé qui vient comme objet imaginaire et culturel »[3]. Pis, ce serait le fameux générique de la série qui fait écho dans notre esprit. L'enchaînement des paroles est presque surréaliste tant celles-ci sont explicitement mythiques. Prenons le refrain par exemple : « Tom Sawyer, c'est l'Amérique ; Le symbole de la liberté ; Il est né sur les bords du fleuve Mississippi ; Tom Sawyer c'est pour nous tous un ami ».

Indéniablement, ces quelques phrases nous permettent d'illustrer à merveille l'élaboration de la double parole qui constitue le mythe. D'un côté, comme nous l'avons dit, se trouve personnage de Mark Twain, et de l'autre, cette nouvelle parole qui se superpose à la première, l’aliénant et la déformant mais ne supprimant en aucun cas son sens premier. Pour Roland Barthes, trois conditions doivent être réunies pour que la parole soit investie de ses vertus mystificatrices. La première, est l’investissement d’un « usage social », ici la construction d'un idéal de la liberté et de la masculinité américaines. La seconde s’arrête sur le fondement historique du mythe, explicité par une Amérique naissante, en quête de repères et d'identité nationale, dans laquelle apparaît le personnage. Enfin, la troisième condition tient aux canaux de diffusion de la parole mythique, celle-ci passant par les nombreuses reprises de l'œuvre.

Ce processus de mise en signification mythique du personnage n'est pas dénué de sens. "Le nationalisme américain se fonde sur des mythes"[4]. Ce phénomène s'explique de par l'objectif primordial du mythe : unifier les individus autour de valeurs communes et établir des vérités impossibles à contredire, le tout afin de créer et de préserver l'ordre social. Ainsi, l'initiative individuelle joue un rôle central dans l'esprit américain et s'exprime à travers la figure héroïque du self-made man[5]. Ce dernier représente un citoyen libre, une créature sans père et indépendante de toutes contraintes sociologiques ou historiques.

Depuis son origine, l'Amérique a véhiculé cette image de terre promise. De surcroît, il semblerait que le mythe de Tom Sawyer fasse écho au mythe de la « destinée manifeste », conférant à l'Amérique un rôle d'exception : celui d'exporter la liberté et la démocratie dans le monde. Cette hypothèse prend sens, encore une fois, avec le générique de la série animée, renvoyant successivement aux différentes valeurs prônées par l'Amérique : Il est toujours prêt pour tenter l'aventure (mythe du rêve américain) ; Avec ses bons copains ; Il n'a peur de rien (courage) ; C'est un Américain (patriotisme) ; Il aime l'école ; Surtout quand elle est loin (idée d'éduquer les peuples à l'idéologie américaine). Petit objet culturel nous ayant bercé plus jeune, ce chef d’œuvre littéraire de Mark Twain est devenu le corollaire du mythe du self-made man, et plus largement, un symbole de l'identité américaine.

Sources :

[1]Jean-Jacques Rossello, Georges Gaillard, Marie-Thérèse Neuilly. « Une institution en quête de limites. Le mythe de Tom Sawyer : un objet transitionnel collectif », Revue de Psychothérapie Psychanalytique de Groupe, 2013, n°60, p141-152.

[1]Roland, Barthes. Mythologies, Paris, ed. Le Seuil, 1957, 257p.

[2]Pierre, Brodin. « Introduction, Mark Twain, l’homme et l’œuvre », dans M. Twain,l'homme et l’œuvre, Paris, ed. Robert Laffont, 1990. 281p.

[3]Jean-Jacques Rossello, Georges Gaillard, Marie-Thérèse Neuilly. « Une institution en quête de limites. Le mythe de Tom Sawyer : un objet transitionnel collectif », Revue de Psychothérapie Psychanalytique de Groupe, 2013, n°60, p141-152.

[4]Elise, Marienstras. « Mythes, traditions et historicité dans l'histoire américaine », Revue Française d'histoire Américaine, 1982, n°13, p. 9-26.

[5]Jean-François, Dortier. « Les mythes fondateurs de la culture américaine », Sciences Humaines, 2012, Hors-série n°17, p.14-15.

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