Des geôles à l’asile : l’affaire Jules Durand

Il est de ces grandes histoires qui parfois sombrent dans l’oubli. Réminiscence bien curieuse de l’affaire Dreyfus, le procès Jules Durand est un moment de trouble dans l’histoire de la justice française. Tandis que le pouvoir judiciaire cherche encore à s’émanciper du politique, Jules Durand va devenir le symbole d’une justice à deux vitesses…

Tout commence à l’été 1910 au Havre. Alors que les conditions de vie des dockers-charbonniers se dégradent, le « Tancarville » est inauguré par la Compagnie Générale Transatlantique. L’objectif : optimiser la productivité du port. Un risque pour ces travailleurs de fortune qui, réunis sous la bannière du Syndicat des ouvriers charbonniers, lancent une grève illimitée à la mi-août. À la tête du mouvement, le secrétaire du syndicat, jeune trentenaire, « buveur d’eau », anarchiste et idéaliste : Jules Durand.

L’affaire prend une nouvelle tournure au soir du 9 septembre, quand une altercation éclate sur le port. Louis Dongé, contremaître qui sort de deux jours de travail intensifs, est interpellé par trois ouvriers grévistes alcoolisés. Le ton monte, les insultes fusent, des coups sont échangés. Dongé brandit un revolver pour intimider ses agresseurs, mais il est désarmé et passé à tabac. Le contremaître succombe à ses blessures le lendemain. Dès le 11 septembre, les agresseurs, Jules Durand et les frères Boyer, trésoriers du syndicat, sont arrêtés. Tous sont inculpés d’incitation et de complicité de meurtre sur la personne de Louis Dongé. Absent le soir où les faits se sont déroulés, Durand est accusé par Stanislas Ducrot, directeur de la « Transat », d’avoir fomenté cet assassinat.

Procès expédié, verdict nébuleux

Le juge d’instruction George Vernis, chargé de mener l’enquête, rédige l’acte d’inculpation en moins de deux mois. Il faut dire que l’enjeu est politique : tandis que la grève s’étend à d’autres secteurs (le ferroviaire notamment), la Compagnie Générale Transatlantique entend se servir de l’affaire pour endiguer la contestation et discréditer le tout-jeune syndicat. Le procès s’ouvre le 10 novembre à la cour d’assises de Rouen, devant un jury à majorité d’hommes de la bourgeoisie. René Coty, jeune avocat havrais inconnu du grand public, s’empare de la défense du « buveur d’eau ». Soudoyés par la compagnie maritime, une dizaine d’ouvriers non-grévistes témoignent contre Durand ; tous l’accusent d’avoir commandité le meurtre de Dongé. Les nombreux témoins à décharge sont écartés. Les titres de presse locaux, particulièrement Le Havre Eclair et son directeur de rédaction Hubert Falaize, n’attendent pas la fin du procès pour se passer du conditionnel. Seul le commandant Albert-Eugène Henri, chef de la Sûreté locale, rédige un rapport qui disculpe le prévenu. Il est ignoré.

Quinze jours plus tard, le 25 novembre, le verdict du jury tombe : les frères Boyer sont acquittés, les trois agresseurs condamnés à des peines de réclusion criminelle, et Jules Durand déclaré complice d’assassinat sans circonstances atténuantes. Le président de la cour d’assises est catégorique : ce sera la peine capitale. À l’annonce du jugement, Durand perd connaissance et s’effondre. Maître René Coty pourvoit néanmoins son client en cassation. L’Union des syndicats, qui reçoit la nouvelle le soir même, renforce de son côté la contestation. Dès le 28 novembre, une nouvelle grève paralyse l’ensemble de la ville du Havre, et la Ligue des Droits de l’Homme - dont Durand est membre - engage une vaste campagne de presse. De grands noms prennent le parti du trentenaire. Jean Jaurès dégaine la plume dans L’Humanité et rouvre les affres d’une affaire qui a déchiré la France quelques années plus tôt : « Dreyfus, bien qu’innocent, avait été condamné parce que Juif. Durand, bien qu’innocent, a été condamné parce que secrétaire de syndicat. »[1] Malgré des appuis multiples en sa faveur, la Cour de cassation rejette le pourvoi le 22 décembre.

Un homme déchiré par l’injustice

Le journaliste et député de l’Aube Paul Meunier porte l’affaire au palais Bourbon. Après quelques heures de débat, il obtient la signature de deux cents parlementaires en faveur d’une grâce présidentielle. Armand Fallières est contraint d’intervenir et réduit la peine à sept années de réclusion criminelle. C’est encore trop lourd pour un innocent. Les mouvements de contestation ne faiblissent pas et aboutissent à une grâce totale. Jules Durand est délivré le 16 février 1911, avec le dépôt d’un nouveau pourvoi en cassation pour laver son honneur.

Accueilli en héros sur le port, les tourments de ces mois d’enfermement se font sentir. Déchiré par l’injustice d’une « justice de classe »[2], il souffre d’un délire de persécution et est interné le 30 mars 1911 à l’asile de Sotteville-lès-Rouen. Asile où il finira ses jours le 20 février 1926, âgé de 45 ans. L’Histoire retiendra que, pour la première fois sous la République Française, la Cour de cassation a jugé elle-même de faits, statuant sans renvoi en raison de la démence de l’accusé : Durand est innocenté le 15 juin 1918 ; les auteurs des faux témoignages, oubliés.

[1] Jacques de Saint Victor, “L’affaire Jules Durand de Marc Hédrich : « l’affaire Dreyfus du pauvre »”, Le Figaro, 30 septembre 2020.

[2] Marc Hédrich, L’affaire Jules Durand. Quand l’erreur judiciaire devient crime, Paris, Michalon, 2020.

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