Aux sources d’Ems

Il est de ces petites actions individuelles qui engendrent des drames collectifs. Casus belli de la guerre franco-prussienne, la dépêche d’Ems du 13 juillet 1870 fut l’initiative d’un seul homme : Otto Von Bismarck. Poussé par son désir d’unifier l’Allemagne, le chancelier précipita des cascades de sang et de pleurs en quelques coups de plume…

2 juillet 1870. Otto von Bismarck, chancelier de la confédération d’Allemagne du Nord, fait une déclaration publique : le prince Leopold Hohenzollern, cousin du roi de Prusse Guillaume Ier, est candidat à la couronne d’Espagne. Plusieurs mois déjà que Bismarck militait en interne pour que le jeune Hohenzollern avance ses pions, voyant là une opportunité d’affaiblir l’empire français et de concrétiser l’unité allemande. En France, la nouvelle fait l’effet d’une bombe. La perspective de voir des Hohenzollern à la fois derrière le Rhin et les Pyrénées exacerbe les passions bellicistes du gouvernement et d’une partie de la presse française. Que ce soit Le Pays, Le Soir, Le Gaulois, Le Temps ou Le Réveil, les voix sont unanimes : la réaction se doit d’être immédiate[i].

Le Second Empire, affaibli par les conquêtes napoléoniennes, ne peut se permettre un encerclement. Le corps exécutif français s’organise et le 6 juillet, le ministre des affaires étrangères Agénor de Gramont, missionne Vincent Benedetti de rencontrer Guillaume Ier. Il est explicite : « si vous obtenez du roi de Prusse qu'il révoque l'acceptation du prince ce sera un immense succès ; sinon c'est la guerre »[ii]. Benedetti se rend à Bad Ems, commune proche de Francfort où se trouve alors le souverain prussien. Il obtient gain de cause en quelques entrevues et le 12 juillet, la candidature de Léopold Hohenzollern est révoquée. Cette annonce de principe reste insuffisante aux yeux d’une partie de l’opinion publique française. D’aucuns y voient une capitulation plutôt qu’une victoire. De Gramont s’empare de ces revendications pour faire campagne à l’Assemblée. La perspective d’une future candidature Hohenzollern pas totalement écartée, il brandit le spectre de l’encerclement et réclame auprès de Guillaume Ier que promesse soit faite.

Ambassadeur français, Benedetti est pressé d’obtenir du roi son engagement solennel qu’il n’autorisera jamais plus une candidature en son nom. Guillaume Ier télégraphie à Bismarck le contenu des conversations : « Le compte Benedetti m’a arrêté au passage à la promenade pour me demander, finalement d’une manière très indiscrète, de l’autoriser à télégraphier aussitôt à l’empereur que je m’engageais pour l’avenir à ne jamais plus donner mon consentement si les Hohenzollern revenaient sur cette candidature. Je finis par refuser assez sévèrement, attendu qu’on ne devait ni ne pouvait prendre de tels engagements à tout jamais. Je lui dis naturellement que je n’avais encore rien reçu, et puisqu’il était, par la voie de Paris et de Madrid, informé plus tôt que moi, il voyait que mon gouvernement était hors de cause. »[iii] Il lui laisse enfin le soin d’en informer l’agence Wolff et les ambassades.

Bismarck le trouble-fête

Le chancelier y voit l’occasion idoine de mener à bien ses desseins d’unification. Il modifie les informations et produit un nouveau message : « L'ambassadeur de France a prié à Ems Sa Majesté à l'autoriser à télégraphier à Paris que Sa Majesté s'engageait à ne jamais permettre la reprise de la candidature Hohenzollern. Sa Majesté le roi a refusé de recevoir à nouveau l'ambassadeur et lui a fait dire par l'aide de camp de service qu'elle n'avait plus rien à lui communiquer. »[iv] La manipulation relaie au second plan l’information principale - le renoncement courtois à la couronne d’Espagne - au profit d’un pseudo-incident diplomatique qu’il instrumentalise de toutes pièces. Car la ruse ne s’arrête pas là. Conscient des aléas de la traduction linguistique, Bismarck utilise dans son télégramme le mot « adjutant ». En allemand, il désigne un officier d’Etat-major alors qu’en français il se traduit par « aide de camp », grade de sous-officier. Cette roublardise lui permet de supposer une révocation vexatoire de l’ambassadeur français et donc, de simuler un incident diplomatique grave. 

Pourquoi Bismarck agit-il ainsi ? Sa seule obsession est d’unir les états allemands, seulement la Prusse ne peut être l’assaillante. L’attaque française doit servir de vecteur unitaire mais surtout, elle doit permettre de garder la considération des autres puissances européennes et de se prémunir d’éventuelles représailles. Ce que ce « chef-d’œuvre de manipulation provocatrice »[v] a d’exceptionnel, c’est qu’il isole a priori la France sur le plan diplomatique. La Russie se range rapidement du côté de Berlin et l’Autriche abandonne Paris par peur de se faire attaquer par le nord-est. Du côté Anglais et Italien, ne sachant plus trop à qui donner la faute, on préfère se déclarer neutre. Si les causes de la défaite de 1870 sont diverses, la France ne manquera plus à l’avenir de se prémunir d’une telle isolation sur la scène européenne[vi].

De l’imbroglio diplomatique aux rancœurs

La dépêche est partagée dans la soirée du 13 juillet à l’agence Havas et connue dans la foulée à Paris. Dès le lendemain matin, des journaux comme la Norddeustche Allgemeine Zeitung ou la Gazette de Cologne s’en font l’écho, avant que l’ensemble de la presse européenne ne soit contaminé. Le machiavélisme du chancelier produit l’effet escompté : des manifestations nationalistes éclatent dans les deux pays. Malgré les retours tempérés de Benedetti, les crédits de guerre sont votés à l’Assemblée Nationale et la France entre officiellement en conflit ouvert le 19 juillet. Face à l’affront, Bismarck convainc les Etats-allemands du Sud (Royaume de Bavières, Royaume de Saxe et Royaume de Wurtemberg) de se ranger sous la couronne prussienne. La guerre est expéditive. Les Allemands, presque deux fois plus nombreux, écrasent des Français complètement dépassés.

La défaite tricolore à Sedan met un premier coup d’arrêt à la guerre. Le Second Empire est à genou avec la capture de Napoléon III et deux jours plus tard, la République est proclamée. Avec aussi une conséquence politique outre-Rhin. « Je ne doutais pas de la nécessité d’une guerre franco-allemande avant de pouvoir mener à bien la construction d’une Allemagne unie »[vii], expliquera Bismarck dans ses mémoires. Les faits accréditent sa thèse puisque l’Empire allemand est officialisé à Versailles le 18 janvier 1871, alors même que Paris est assiégée et commence à mourir de faim. L’armistice, quant à lui, est signé le 28 janvier mais il faut attendre le 10 mai et la signature du traité de Francfort pour que le conflit soit réellement terminé. Abyssus abyssum invocat. Les rancœurs nées, quant à elles, vont perdurer et s’amplifier. L’annexion de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine provoque en France un sentiment de frustration durable. Français et Allemands s’envisagent dès lors comme « ennemis héréditaires »[viii], conception qui n’est pas sans conséquence dans les deux conflits mondiaux du siècle suivant.

Repenser « l’ère post-vérité » au prisme de 1870

Cette histoire a de révélateur qu’elle permet de repenser « l’ère post-vérité ». La notion est convoquée dans le débat public depuis l’élection présidentielle américaine de 2016 et caractériserait l’époque actuelle. Popularisée par Ralph Keyes en 2004[ix], elle désigne selon le dictionnaire Oxford « les circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles ». Les sentiments compteraient désormais davantage que les expériences, phénomène alimenté par l’importance croissante des réseaux sociaux numériques et le déclin systémique de la presse traditionnelle. Ce que la métaphore de « l’ère » laisse à penser, en somme, c’est qu’il y en eût une où les faits vrais faisaient raison au détriment des passions.

La dépêche d’Ems a été produite dans un moment de développement et d’influence croissants du journalisme en Europe. En France, la libéralisation de la presse intervenue deux ans plus tôt préfigurait largement l’âge d’or à venir du canard. Or, la manipulation s’est déployée selon le même schéma que les infox actuelles. Du côté français, on a pris l’affront de Bismarck pour une réalité diplomatique. Du côté allemand, on a estimé que l’insistance du diplomate était malvenue. Une fois les passions déchaînées, la vérité des faits ne comptait plus. Les retours tempérés de Benedetti et de Guillaume Ier ne pouvaient plus contenir l’ordre des émotions.

Sans tomber dans le jeu du médiacratisme pestilentiel, il semble aussi que la presse a joué en 1870 un rôle d’« hystérisation des foules »[x]. Il n’y avait pourtant pas de réseaux sociaux numériques pour galvaniser, amplifier et polariser les tendances bellicistes d’une partie de l’opinion publique. Non. Malgré des divergences de positionnement selon les titres, les garants de la vérité que sont les journalistes ont laissé le torrent de leurs émotions l’emporter sur la tranquille raison des faits. A coup d’éditoriaux plus martiaux les uns que les autres, ils ont envenimé la situation et justifié - en partie certes - l’entrée en guerre. Loin d’être cependant les seuls responsables tant les pressions gouvernementales penchaient en faveur du conflit. Sosthène de La Rochefoucauld-Doudeauville ne soutenait-il pas que « la passion dérobe la vérité aux yeux de l’homme, comme un manteau cacherait au statuaire les beautés de son modèle » ?

Sources :

[i] Gouttman Alain, La grande défaite de 1870-1871, Editions Perrin, 2015.

[ii] Duc de Castries, Monsieur Thiers, Librairie Académique Perrin, 1983, p.569.

[iii] Gouttman Alain, Ibid., p.160-161.

[iv] Duc de Castries, Ibid., p570.

[v] Gouttman Alain, Ibid., p.162.

[vi] Moreau Defarges Philippe, La France dans le monde au XXème siècle, Hachette Education, 1994.

[vii] Von Poschinger Heinrich, Conversations with Prince Bismarck, Kessinger Publishing, 2007, p.87.

[viii] Aslangul Claire, « De la haine héréditaire à l’amitié indéfectible », Revue d’histoire des armées, n°256, 2009, pp.3-13.

[ix] Keyes Ralph, The Post-truth Era, St. Martin’s Press, 2004.

[x] Cochet François, Les Français en guerres, Editions Perrin, 2017, p.108.

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.