Vers une économie mondiale de la surveillance généralisée et légitime ?

Alors que le Comité européen de la protection des données personnelles incite les pays membres de l'UE à mettre en place des politiques numériques coordonnées pour sortir du confinement, les GAFAM avancent leurs pions. L'arrivée des multinationales américaines sur le marché mondial du "tracking" marque-t-elle l'avènement d'une économie de la surveillance généralisée et légitime ?

La nouvelle a fait l'effet d'une bombe dans l'opinion publique européenne. Les GAFAM, avec en première ligne - pour filer la métaphore guerrière chère à l’exécutif - Google et Apple, se proposent de mettre à disposition des Etats du monde entier des dispositifs complémentaires pour lutter contre la propagation du COVID-19. 

Alors que le Comité européen de la protection des données personnelles incite les pays membres de l'UE à mettre en place des politiques numériques coordonnées pour sortir du confinement, les GAFAM ont publiquement affiché leur bonne volonté de se conformer aux attentes des gouvernements européens.

Les inquiétudes naissantes autour de cette possible entrée des GAFAM sur le marché du tracking convergent sur l'éventuelle mise en place d'un système de surveillance mondial et généralisé - si celui-ci n'existe pas déjà -, qui deviendrait par ailleurs officiel et légitime.

L'exemple des passions déchaînées par l'application Stop-COVID en France est un exemple opportun bien qu’il n’y ait pour l’heure aucun lien avec les multinationales américaines. Depuis de longues semaines maintenant, les appels du secrétaire d'état au numérique, Cédric O, pour la mise en place d'une application de traçage des populations se font de plus en plus pressant. Cette application, telle qu'elle est envisagée par le conseiller, fonctionnerait exclusivement sur la base du volontariat et par l'intermédiaire de la technologie Bluetooth, jugée moins liberticide que la géolocalisation. Les données seraient anonymisées et effacées au terme d'une période donnée - sans que la durée ne soit précisément communiquée pour autant.

L'objectif de l’application serait donc de permettre un suivi des interactions sociales pour retracer les chaînes de contamination du virus. Mais les incertitudes liées à son usage restent légitimes.

Comment garantir qu'il servira effectivement à endiguer la crise sanitaire et qu'il ne sera pas utilisé des fins tout autres ? Comment garantir la stabilité d'un dispositif aux contours si flous ? Et comment garantir l'efficacité d'un dispositif - basé sur les exemples asiatiques de Singapour ou de la Corée du Sud - qui n'a pour l'heure pas démontré ses vertus sanitaires ?

En effet, le modèle singapourien a été vanté de toute part et a servi de voie de légitimation au tracking. Seulement, force est de constater que Singapour a récemment mis en place des mesures de confinement et que la perspective d'une deuxième vague de contamination n'est pas écartée.

En outre, l’arrivée des GAFAM sur le marché du tracking n'est pas sans lever quelques inquiétudes supplémentaires. La politique controversée de ces entreprises en matière de sécurité et de respect des données personnelles associée à leur opportunisme économique ouvrent la perspective d'une économie mondiale du tracking et de la collecte des données de santé.

Les mentalités et les limites du tolérable sont bousculées. Crise sanitaire oblige. Seulement la santé ne peut et ne doit devenir raison du recul des libertés publiques et citoyennes. " Une appli présentée comme ayant un intérêt vital peut susciter une large adhésion, car la population est dans un état de sidération " confiait à 20 Minutes le démographe et historien Patrice Bourdelais. La discussion autour de la plateforme Stop-COVID en France n'aurait pas été envisageable il y a encore quelques années tant son potentiel liberticide est immense. 

Le risque est de voir l'utilisation de ces méthodes devenir norme en matière de gestion des crises sanitaires. Cette logique irait inévitablement à l'encontre de la tradition démocratique française et de sa conception de l'Etat de droit. Du solutionnisme technologique à la torsion des libertés publiques, il n’y a qu’un pas. Gare à l’égarement.

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