Éternel "esprit français de résistance"

Le président de la République, Emmanuel Macron, a délivré dimanche 17 mai à Montcornet un discours en hommage à la bataille de France et au général De Gaulle. L'occasion pour le chef de l'Etat de rappeler l'omnipotence de la figure gaullienne, symbole de « l’esprit français de résistance » et vecteur unitaire dans un Hexagone en proie à l'éclatement social.

La monumentalité du pouvoir en prend un coup cette année. Pas de cérémonie en grandes pompes. Non. Après une commémoration du 8 mai asphyxiée et limitée par le poids du contexte sanitaire, l'hommage du président de la République à Montcornet s'est déroulé en comité restreint.

Si les logiques de représentation du pouvoir sont bousculées par la crise sanitaire, quelques éléments subsistent. La fonction rituelle de la cérémonie, déjà. Le sociologue Pierre Bourdieu (Les rites comme acte d'institution, 1982) estime que le rituel est la somme des symboles qui véhicule les valeurs de la société. Le rite donne à voir les logiques sociales de domination et de subordination. Aucune vie communautaire sans rituel donc ? Wulf Christoph en doute (Rituels. Performativité et dynamique sociale, 2005), notamment parce que le cérémonial crée le social et assure la légitimité du pouvoir. Après tout, Jupiter parle et les autres écoutent. Le schéma est bien huilé et intégré par tous. La logique du pouvoir est assurée. Mais surtout, ces cérémonies sont l'occasion pour le chef de l'Etat de laisser les querelles partisanes sur la touche pour soigner la communauté française en proie à l’éclatement social.

Maître de cérémonie, Emmanuel Macron salue les présents. Il constitue son allocutaire et s’efface pour l’événement du jour. Avec une exorde ex-abrupto en guise de préambule. En s'affranchissant d'une entrée en matière traditionnelle, c'est-à-dire d'une précision de principe sur la nature et les raisons de la cérémonie, il donne du dynamisme et de la tension à son discours.

Narrateur, Emmanuel Macron efface alors sa subjectivité pour conter les événements : "La drôle de guerre était terminée, la bataille de France venait de commencer. Le 10 mai 1940, les troupes du IIIe Reich envahirent les Pays-Bas, le Luxembourg et la Belgique, et déferlèrent sur les frontières nord-est de la France". Le ton est bas, solennel. L'utilisation du passé simple et de l'imparfait, temps du récit par excellence, vise à inscrire le discours dans une temporalité tout autre que celle du moment présent. Le jour est à la mémoire, les explications viendront en suivant. Avec une demande en anaphore qui plaide le souvenir commun, celui de la communauté : "Souvenons-nous de nos aviateurs qui se battirent dès septembre 39 en rivalisant de courage pour lutter contre une flotte plus nombreuse et plus aguerrie. [...] Souvenons-nous de la résistance héroïque. Souvenons-nous des dizaines de milliers de vies données pour la France entre mai et juin 1940". 

Mais Jupiter aime le "je". Et s'en exempter ne fait pas partie de son jeu. Tantôt narrateur, tantôt père rassembleur. Il sait "l'attachement des familles" et "leur tristesse de ne pouvoir célébrer comme chaque année [...] cette mémoire". Et Jupiter est aussi le pater qui dicte et impose. "Ce 80ème anniversaire de la bataille de France doit raviver la mémoire de leur sacrifice et de leur courage durant ces semaines terribles". Le devoir est là, palpable, explicite. C'est la mémoire. Une mémoire commune, nationale.

Les commémorations de guerre vont donc bon train dans notre société car elles donnent à voir les logiques du pouvoir. Elles renseignent les individus sur les causes qui précèdent leur essence et leur expliquent l'avenir. Thème du destin qui est d’ailleurs prépondérant dans le discours présidentiel, avec quatre occurrences quasi-successives. « C’est donc ici même, sur les champs de bataille de l’Aisne, que De Gaulle rencontra son destin. […] [S]a confiance inébranlable dans le destin de la France. […] De Gaulle nous dit que la France est forte quand elle sait son destin. Quand elle se tient unie. Qu’elle cherche la voie de la cohésion au nom d’une certaine idée de la France, qui nous rassemble alors par-delà les discordes devenues accessoires, et les désaccords souvent trop vétilleux. »

Fédérer par la figure gaullienne, tel est tout d’abord le dessein macronien. Graal suprême de l’exercice présidentiel, la fédération des individus autour de valeurs communes est d’autant plus importante en temps de crise. Emmanuel Macron explique ensuite que les destins de De Gaulle et de la nation se sont entremêlés. En se faisant meneur de la résistance, le général a pu guider le pays vers sa renaissance et le libérer des exactions pestilentielles d’une partie du gouvernement de l’époque. En d’autres termes, De Gaulle a su guider la France car il a dépassé les querelles partisanes.

En replaçant les propos du président dans le contexte actuel, on peut peser le poids de la référence. De Gaulle a résisté. Contre les allemands. Contre son propre gouvernement. Il l’a fait pour la France et seulement pour elle, dans un contexte, de surcroît, autrement plus dur qu’aujourd’hui. Ce qui dort derrière le verbatim macronien est encore ce devoir d’union. Cette quête suprême de l’unité qui corrompt le déroulé de l’exercice démocratique. Car la résistance n’est-elle pas l’inverse même de l’union sacrée ?

En décidant de s’élever contre le pouvoir en place, De Gaulle a façonné l’esprit français de résistance. Et oui Monsieur le président. De Gaulle incarne mieux que quiconque cette conception de l’être français. Car lui, comme beaucoup d’autres, ont su lutter contre l’esprit de concorde et s’opposer à une « majorité fataliste ». Il a su se battre face à la barbarie et l’horreur. Il a su, pour le bien de tous, façonner cette « certaine idée de la France » sur les cendres du « brasier hitlérien ».   

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