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Billet de blog 21 nov. 2021

Frances Haugen et les Facebook Files : l’alerte pour la culture de la démocratie

Un scandale supplémentaire au palmarès de Mark Zuckerberg. En charge deux ans durant de la lutte contre les infox au sein de Facebook, Frances Haugen est depuis septembre dernier sous le feu des projecteurs. La raison : une série de révélations, dans le Wall Street Journal, dénonçant le manque d’éthique de la firme.

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“Facebook, encore et encore, a montré qu’il a choisi le profit au lieu de la sécurité.” C’est un acte de langage (Austin, 1991), une dénonciation, qui fait de Frances Haugen une lanceuse d’alerte : “Dans un sens premier, un lanceur d’alerte désigne une personne physique ou morale qui entend attirer l’attention sur un danger ou sur un risque, actuel ou potentiel. Dans un sens plus large, l’expression est aussi employée pour qualifier celui qui dénonce une irrégularité ou un comportement illicite imputable à une autre personne” (Leclerc, 2015, p.194). À l’origine, cette notion désignait prioritairement les individus qui dénonçaient des méfaits sanitaires ou environnementaux (Chateauraynaud, 2021), mais elle s’est démocratisée dans le langage courant, puis est devenue une véritable catégorie juridique, définie en France par la loi SAPIN II du 9 décembre 2016. Si les conditions de droit entourant la protection juridique des lanceurs d’alerte ont déjà fait l’objet de nombreux écrits, j’aimerais aujourd’hui attirer l’attention des lecteurs sur la place de l’alerte et son lanceur dans les sociétés à projet démocratique.

Pour cela, la suite du développement se demandera en quoi l’alerte de Frances Haugen s’inscrit dans une longue histoire de la dénonciation publique en Occident ? Et plus largement, dans quelle mesure met-elle en lumière l’importance des récits de dénonciation pour nos cultures de la démocratie ?

I – L’alerte de Frances Haugen : penser le scandale dans une histoire de la dénonciation publique

L’étymologie de la dénonciation trouve ses origines dans la langue latine. Denuntiare signifie “faire connaître” (Lusset, 2009). La dénonciation est intimement liée au principe de publicité (au sens de “rendre public”), et a toujours été codifiée afin de prévenir les récupérations et les abus, la diffamatio (op. cit.). Pour mettre en perspective l’idée selon laquelle Frances Haugen s’inscrit dans une histoire de la dénonciation publique, nous reviendrons d’abord sur l’évolution et les principales temporalités de la pratique, pour aborder ensuite les fonctions anthropologiques du scandale.

Petite histoire de la dénonciation publique en Occident

Les historiens postulent la naissance de la dénonciation publique dans la Grèce antique (Briand, Lusset, 2009), au moment où la démocratie connaît ses premières expérimentations dans la cité athénienne. La dénonciation a depuis été pratiquée dans toutes les sociétés occidentales, à toutes les époques et dans des contextes divers. Elle répond à un acte ritualisé, s’inscrit dans des régimes de droit et participe à la gestion du conflit (Gauvard, 2009). Dès son origine néanmoins, elle prend une signification négative. Les grands mythes grecs lui donnent ses premières proses. Que l’on pense seulement à Sisyphe, puni pour l’éternité par Zeus, pour avoir dénoncer à Asopos le vol de sa fille en espérant l’instauration d’une source sur la citadelle de sa cité. Le sens commun l’associe alors rapidement à la délation. Mais jamais le dénonciateur ne saurait être mouchard, intéressé ou encore sournois. La dénonciation est un acte de cœur, gratuit, pur ; un acte de justice. Elle ne répond ni à la ruse du renard ni à la force du lion, mais à la liberté de l’hirondelle.

Cette représentation négative associée à la dénonciation dans le sens commun est aussi le fruit de son histoire. Dès sa naissance dans le droit grec, elle subit des détournements. Les sycophantes en font leurs fonds de commerce à Athènes (Reinach, 1906). Un phénomène de perversion qui se retrouve aussi dans la société romaine, avec les delatores (Briand, Lusset, 2009). L’effondrement de l’empire romain ralentit néanmoins la codification juridique de la dénonciation en Europe. Elle retrouve en France une structure législative précise aux alentours du XIIè et du XIIIè siècle (op. cit.). Avec le développement de la procédure inquisitoire, inspirée de la législation romaine, la notion se spécialise et désigne “le signalement à la justice d’un acte ou d’une personne” (Ibid., p.100). Au début du XIVè siècle, les ordonnances royales continuent de codifier la dénonciation : punition de la peine de mort en cas de calomnie, serment d’agir sans malice ni intéressement, dépôt de caution. Le XVIIè siècle et la monarchie absolue entérinent l’assise juridique de la pratique. Les justiciers sont dorénavant contraints de retranscrire les actes par écrit, de les résumer, pour que le révélateur les signe de sa main.

La dénonciation change cependant de visage avec la Révolution Française. Elle devient un registre à part entière du discours révolutionnaire, avant de s’établir comme une pratique politique pérenne (Martin, 2009). Découlant du droit de l’ancien régime, les révolutionnaires veulent lui donner un sens nouveau. Elle ne renvoie plus seulement à un acte juridique, mais retrouve une signification proche de son étymologie : “rendre publique une information”. Trois conditions concourent à son émergence : la gratuité et la spontanéité de l’acte (non professionnalisé), ainsi que le désintéressement du dénonciateur (op. cit.). L’utilisation outrancière de la dénonciation dans les années qui suivirent la Révolution a conduit certains historiens à postuler l’émergence d’« une société de la suspicion » (en particulier durant la Terreur) ; mais c’est bien autour de ces trois conditions que se fonde la conception moderne de la dénonciation.

L’ère des totalitarismes a alors perturbé le renouveau contemporain de la pratique. En France, le développement de la procédure de « dénonciation » des Juifs sous l’Occupation ternit fortement son image (Joly, 2013). D’un symbole de liberté et de justice, la dénonciation devient un acte de cruauté et de trahison. L’image du corbeau chasse celle de l’hirondelle, brouillant le caractère vertueux de la compétence. Ce décalage dans l’histoire de la dénonciation persiste d’ailleurs quelques temps après la fin de l’Occupation : l’épisode des tondues de Chartres ou les procédures d’épuration dans le système français, par exemple. La traque et la suspicion avaient le temps de quelques années corrompu l’acte de dénonciation, mais celui-ci a retrouvé, tout au long des Trente Glorieuses et au prix de grands combats, ses maîtres-mots : gratuit, désintéressé et spontané. Trois conditions sine qua non d’un régime de dénonciation vertueux.

L’ambivalence de la dénonciation au regard de son histoire illustre l’évolution des normes et pratiques dans une société. La dénonciation a été baladée entre des représentations positives et négatives, mais elle n’a jamais perdu de son importance et sa centralité sociale. Elle désigne aujourd’hui “un mécanisme d’information et de signalement des délits, mécanisme par lequel une information jusque-là cachée passe de la sphère du secret ou du privé à la sphère publique” (Briand, Lusset, 2009, p.105) ; elle est, à l’heure post-MeeToo et par l'entremise des lanceurs d’alerte, dans une phase de représentation positive, mais aussi de recomposition. Si la dénonciation a su traverser les siècles, se modelant au gré des normes et des pratiques juridiques, c’est en partie parce qu’elle remplit de puissantes fonctions sociales et anthropologiques.

Dénonciation et scandale

Pas de doute. Les Facebook Files entrent dans le régime du scandale. L’alerte lancée par Frances Haugen a été heureuse, suivie d’effets. Un peu moins d’un mois après les premières révélations publiées dans le Wall Street Journal, et à mesure que la consternation grimpait dans l’opinion, la jeune femme fût reçue au Sénat américain le 5 octobre. Les lignes bougent. Nous sommes ici face au paradoxe du scandale tel qu’il est pensé par les sociologues Damien de Blic et Cyril Lemieux : “le moment où est révélée publiquement l’existence d’une contradiction entre idéal normatif et pratiques est aussi celui où il redevient possible de faire disparaître une telle contradiction.” (De Blic, Lemieux, 2005, p.14).

L’anthropologie coloniale du siècle précédent avait, en partie, pour objectif d’établir les fonctions universalisables à chaque société humaine. Autour des travaux de Malinowski chez les Trobriandais, l’universalité du phénomène scandaleux commença à être évoquée (op. cit.). C’est alors Max Gluckman, fondateur de l’école de Manchester, qui affirma l’hypothèse universelle du phénomène. S’il reconnaît que les formes prises par le scandale sont inhérentes à chaque société, ce dernier participe du jeu des normes et valeurs. Il met en scène des pratiques jusque-là terrées dans la sphère du secret. Et parce qu’il révèle, il est un catalyseur d’émotions. Et parce qu’il révèle, il est un moment de transformation politique. Le phénomène scandaleux remplit ainsi trois fonctions sociales essentielles : il concourt à l’auto-contrôle de la société, participe de la hiérarchisation et la sélection des leaders, et permet la régénération de la tribu (Ibid.). “En somme, le scandale est l’une des principales activités à travers lesquelles des groupes se redessinent, des hiérarchies se défont, et des appartenances s'instituent. C’est, pour Gluckman, ce qui explique l’universalité du phénomène scandaleux.” (Ibid., p.14).

Cependant, le scandale n’existe pas en soi. Il est nécessairement le produit d’un acte de langage : l’alerte, pensée comme un système de révélations, un processus de mise en visibilité. L’universalité du scandale amène chaque société à codifier et encadrer sa pratique, il est un être culturel (Jeanneret, 2008). Il doit s’inscrire dans des dispositifs, répondre à des rituels, est soumis à des normes et des règles. Le scandale est codé culturellement et politiquement, car sa puissance démiurgique est phénoménale. C’est l’indignation des récepteurs qu’il attend. En cela, il est aussi construit dialectiquement, dans l’interaction de la société avec ses propres valeurs, puisque “la dénonciation ne peut trouver de raison si les publics ne l’entendent pas.” (Lambert, 2016, p.78) Le scandale doit ainsi être pensé dans sa dimension culturelle et au prisme de sa circulation sociale, dans sa composante triviale au sens d’Yves Jeanneret (2008). C’est donc enfin, d’après Nathalie Heinich (2005), la relative unanimité des valeurs transgressées qui constitue une des conditions de félicité du processus scandaleux.

Dans nos sociétés mondialisées, il est une valeur qui tend à s’imposer comme universelle : la “démocratie”. Elle forme un horizon indépassable et jouit d’une relative unanimité, du moins en Occident. Et c’est précisément sur ce mode de justification que Frances Haugen a conduit ses révélations : Les choix faits à l’intérieur de Facebook sont désastreux pour nos enfants, pour notre sécurité publique, pour notre vie privée et pour notre démocratie.”

II – L’alerte de Frances Haugen : système actanciel, montée en généralité démocratique et stratégie médiatique

La dénonciation agit sur le monde social. Réalisée par la médiation des mots, elle est aussi récit et doit provoquer à sa suite une manifestation d'opinions favorables. La révélation doit convaincre et s’inscrire dans un régime de justice (Boltanski, 1990).

Aux origines du système actanciel de la dénonciation publique

Les travaux conduits par le sociologue Luc Boltanski ont eu pour objectif d'établir une grammaire de la dénonciation publique (Boltanski, Darré, Schiltz, 1984), restituant par là ses principales conditions de normalité : comment et pourquoi un acte de dénonciation est perçu et reconnu comme légitime ?

Premièrement, il avance que toute dénonciation se construit autour d’un système actanciel constitué de quatre personnages : le dénonciateur (celui qui révèle le préjudice) ; la victime (celle qui le subit) ; le persécuteur (celui qui l’exerce) ; le juge (celui à qui la dénonciation est adressée). Secondement, chaque actant occupe une position spécifique sur un axe qui va du plus singulier au plus collectif. Cet axe forme une typologie des relations entre les différents actants, et le sentiment de normalité accompagnant la dénonciation est en partie corrélé à la taille et la place respectives de chaque personnage sur l’axe singulier-collectif. 

Illustrons cette idée. Ainsi, un individu A dénonçant à son syndicat de copropriété un individu B, lui aussi habitant de l’immeuble, pour son manque d’éthique sur le tri des déchets. L’individu A a aperçu, à plusieurs reprises, l’individu B déposer des bouteilles en verre dans la poubelle dédiée aux ordures ménagères. Furieux, il écrit une lettre au syndicat de copropriété pour dénoncer les agissements de son voisin. Il met en cause un manque d’éthique, de civisme, et le danger d’une telle pratique vis-à-vis de l’écologie, de la planète et de l’humanité, de surcroît si celle-ci venait à se généraliser dans l’immeuble, ou pire, dans la population. L’individu A se constitue dénonciateur-singulier : il révoque, en son nom, les agissements de son voisin. Il constitue donc un bourreau : l’individu B, qu’il grandit en estimant que ses actes pourraient ne pas être isolés. La victime est toute trouvée : la planète, et par extension l’humanité. L’actant du juge renvoie au syndicat de copropriété, chargé de gérer les petits contentieux de l’immeuble.

Si l’acte de dénonciation peut être perçu comme légitime, il révèle cependant une relative disproportion dans la taille des actants : le dénonciateur est singulier (c’est l’individu A) ; le bourreau est singulier, puis grandi (l’acte répété de l’individu B est mis en cause, mais le préjudice n’en serait que plus grand si celui-ci venait à se généraliser) ; la victime est collective, donc grande (la planète, l’humanité) ; le juge est enfin collectif, mais restreint (le syndicat de copropriété est composé de plusieurs personnes). La dénonciation de l’individu A aurait, selon le modèle de Luc Boltanski, un niveau de normalité assez faible, ce qui restreindrait son potentiel perlocutoire. Face à la lettre de dénonciation, le syndicat de copropriété se retrouverait inévitablement dans l’embarras : Que faire ? Mettre à pied le voisin ? Contacter les autorités locales pour faire grandir l’affaire et pourquoi pas la conduire devant les tribunaux ? Laisser couler ? Bref : les potentialités de résolution sont multiples, mais aussi très floues…

Aucune dénonciation n’est pour autant anormale selon Luc Boltanski (op. cit.). Ce qui l’est, c’est les conditions dans lesquelles elle est produite et les personnes auxquelles elle s’adresse. Dans le cas pratique détaillé, la normalité de l’acte est réduite par la taille irrégulière des actants, mais aussi par le juge auquel l’individu A transmet sa demande de justice. Car dans un excès d’indignation, il a pris la plume, en son nom, pour l’Humain. Mais le syndicat n’a pas pour fonction de gérer l’Humain ; seuls comptent les petits contentieux entre voisins… En cela, le sociologue avance que la principale stratégie de normalisation consiste à grandir les actants pour qu’ils occupent une place relativement similaire sur l’axe singulier-collectif. La rhétorique du nous, par exemple, permet au dénonciateur d’instiller l’idée qu’il agit au nom d’un collectif et pour une cause commune. Elle permet de dé-singulariser les postures en grandissant les actants.

Dans le cas des Facebook Files, le registre est à la trahison publique : “un individu dévoile publiquement, face à l'extérieur, le secret de son groupe de loyauté dominante (famille, église, parti, entreprise, etc.) et il le fait seul au nom des valeurs mêmes du groupe que les autres membres ne respectent plus.” (Ibid., p.29). De prime abord, le lanceur d’alerte est un dénonciateur-singulier. Il est le témoin, depuis l’intérieur, des abus d’un système. Son idéal normatif est heurté par les pratiques qu’il constate, il ne peut plus se résoudre à fermer les yeux et cherche des relais, associatifs, politiques et/ou médiatiques, pour partager ses révélations, grandir sa figure et assurer le potentiel perlocutoire de son acte de langage. C’est précisément cette grammaire de la dénonciation que Frances Haugen a convoquée.

L’alerte de Frances Haugen : une parfaite grammaire de la dénonciation

L’alerte de Frances Haugen est un modèle du genre. Elle n’est pas survenue sur le coup de l’émotion, mais a été mûrement réfléchie par la jeune ingénieure. Frances Haugen intègre Facebook en juin 2019, après avoir travaillé chez d’autres cadors du net : Yelp, Pinterest et surtout Google. Elle rejoint la firme de Mark Zuckerberg avec un leitmotiv tenace : lutter contre la désinformation en ligne. Elle intègre alors l’équipe Civic Integrity en charge de l’analyse des effets pervers de Facebook sur les sociétés. Elle déchante rapidement : manque de moyen, manque de personnel, manque d’initiative. Elle alerte à plusieurs reprises sa hiérarchie, sans suite.

Sa volonté de faire grandir l’affaire se précise à la fin de l’année 2020, alors que son groupe de travail est dissous et réparti dans divers services de l’entreprise. Elle prend contact avec un journaliste du Wall Street Journal, et commence à lui détailler ses craintes. Elle entreprend de photographier les documents issus du système de partage interne à l’entreprise, et les distille à son interlocuteur. Mais elle ne s’arrête pas là. Les dossiers sont également transmis à des rédactions du monde entier. Elle quitte Facebook au cours du mois de mai 2021. Dans le même temps, des associations s’agglomèrent autour de sa figure. L’ONG spécialisée dans l’aide aux lanceurs d’alerte, Whistleblowers Aid, lui propose ses services. L’avocat Lawrence Lessig aussi. Forte de ses soutiens, Frances Haugen communique ses révélations au Congrès américain, ainsi qu’à la Security and Exchange Commission, le gendarme de la bourse.

La mécanique de révélation se rode. C’est dans le Wall Street Journal que sortent les premiers articles, feuilletonnés. Les 13, 14, 15 et 16 septembre, une série de papiers détaillent les manquements de Facebook : politique différenciée de modération en fonction de la notoriété des usagers ; connaissance interne des effets délétères produits par les réseaux sociaux sur les jeunes ; modification de l’algorithme en 2018 qui privilégie le partage de contenu entre amis ; laxisme et lenteur sur la modération des contenus dans les pays instables politiquement. Au moment où ces premières révélations éclatent, l’identité de Frances Haugen n’est pas connue du grand public. Une seconde série d’articles est publiée entre le 28 septembre et le 1er octobre. Frances Haugen sort alors de l’anonymat, le 3 octobre, au micro de CBS News. Ses mots sont ciselés : “Aujourd'hui, Facebook ne traite pas les Etats-Unis et le reste du monde sur un pied d'égalité. L'entreprise est hypocrite car elle n'investit pas dans les mécanismes de protection adéquats pour l'ensemble des utilisateurs qui ne parlent pas anglais. [...] Les pays les plus fragiles ont la version la moins sécurisée de Facebook.”

Le schéma actanciel de la dénonciation est complètement dessiné. En sortant de l’anonymat, Frances Haugen endosse le costume de lanceuse d’alerte, le rôle de dénonciatrice dans le modèle de Luc Boltanski. Elle performe un persécuteur : Facebook. Un préjudice : le choix du profit économique au détriment de la stabilité politique. Des victimes : “nos enfants” ; “notre sécurité publique” ; “notre vie privée” ; “notre démocratie”. Un juge : l’opinion publique américaine d’abord, internationale ensuite. La rhétorique du nous permet alors à Frances Haugen de s’associer à la figure des victimes et dé-singularise sa posture. La montée en généralité se cristallise autour de valeurs consensuelles, et trouve comme point de convergence la démocratie ; elle s’inscrit dans un régime de justice, convoque un socle de valeurs partagées. Mais pour comprendre en quoi cette alerte est un modèle du genre, il est nécessaire de compléter le modèle du sociologue.

Le sémiologue Frédéric Lambert, qui a travaillé sur la dénonciation du colonialisme par Albert Londres (2016), propose d’ajouter deux personnages au schéma actanciel de la dénonciation publique : le média (le dispositif qui prend en charge l’acte) et l'État (la sphère institutionnelle qui amorce la résolution du préjudice si celui-ci est reconnu comme légitime). L’alerte de Frances Haugen est prise en charge par le Wall Street Journal, qui lui offre l’anonymat de la protection des sources et la légitimité de l’écriture journalistique. Si le feuilletonnage déstructure quelque peu l’unité narrative des révélations, il entretient aussi l’attention autour de l’alerte. Chaque papier se donne comme une preuve supplémentaire, une pièce ajoutée au puzzle scandaleux. En ayant agrégé figures d’autorité et associations autour de son acte, Frances Haugen touche rapidement la sphère institutionnelle, preuve que les révélations sont suivies d’effets. C’est dans ce contexte qu’elle est reçue au Sénat américain, le 5 octobre, puis au Parlement européen, le 8 novembre.

La prégnance de cette dénonciation se dessine autour de son système actanciel. La grammaire de l’alerte est parfaite en ce qu’elle réussit à grandir les actants, pour qu’ils occupent une place relativement similaire sur l’axe singulier-collectif. Frances Haugen est certes une dénonciatrice-singulière, mais son alerte est prise en charge par des figures d’autorité médiatiques et associatives, dé-singularisant sa figure. Laquelle entre en résonance avec celle de la victime, puisque la rhétorique du nous confond en un seul corps l’ensemble des persécutés : l’humanité. Le bourreau est singulier, mais déjà grand de par le caractère tentaculaire de Facebook. Le juge est grand lui aussi : l’opinion publique internationale. 

Le scandale éclate, et fournit son lot de perspectives pour le changement. Les opportunités sont nombreuses et le contexte propice pour repenser la régulation des pratiques commerciales de Facebook. Car l’alerte heureuse doit ouvrir un monde nouveau, sa fonction est cosmogonique. Dans nos sociétés à projet démocratique, elle est un pas vers la réalisation d’un idéal. Dans ce flot continu de changements, récit et producteur de récits, le lanceur d’alerte occupe une place de roi. Il est un héros ordinaire et moderne pris dans une histoire de la démocratie, et le héraut de récits nouveaux. Il est, surtout, un rempart face à la lente érosion des valeurs qui structurent notre culture de la démocratie.

Conclusion : l’alerte pour la culture de la démocratie

Le lanceur d’alerte n’est donc pas un acteur détaché de l’Histoire. Frédéric Lambert explique que la figure du dénonciateur est en constante évolution, corrélée à l’histoire politique et culturelle des sociétés (Lambert, 2016). Le siècle des Lumières a consacré le dénonciateur-philosophe, ceux des révolutions industrielles et des Grandes Guerres l’intellectuel engagé. Le XXIe siècle, en vertu des possibilités offertes par les nouvelles technologies numériques notamment, voit ses grandes figures de dénonciateur se renouveler. C’est à l’aune de ces transformations qu’il nous revient d’interroger celle du lanceur d’alerte aujourd’hui.

Au cours d’un entretien avec Romain Badouard pour le compte de la revue Participations, Irène Frachon, à l’origine de l’affaire du Médiator, philosophait sur les représentations véhiculées par le lanceur d’alerte dans nos sociétés : “Derrière la notion de lanceur d’alerte, il y a une grande inquiétude et une prise de conscience que nous ne sommes pas protégés comme nous le pensions par les institutions.” (Frachon, 2015) Le lanceur d’alerte s’exprime et se fait au sein d’un contexte de fond : le sentiment de défiance grimpant et l’affaiblissement des grammaires institutionnelles (Le Bart, 2021). Dans ce mouvement du temps présent, le lanceur d’alerte est l’expression d’une remise en cause. Remise en cause du cours des événements. Remise en cause des figures d’autorité - expertes, savantes, journalistiques ou politiques. Remise en cause des lobbies. Remise en cause de l’orthodoxie libérale. Remise en cause de nos croyances communes, de nos illusions et petits arrangements. Remise en cause du nous. Mais le lanceur d’alerte est aussi l’expression d’une demande. Demande de considération. Demande d’inclusion. Demande d’intérêt général. Demande de pluralisme. Demande de justice. Demande de nous.

Le lanceur d’alerte cristallise ainsi toutes les contradictions de nos sociétés.  Il est le miroir et le reflet de la crise démocratique actuelle. Une crise démocratique qui s’exprime en un paradoxe, pensé hier par Jacques Rancière (2005) et aujourd’hui par Chloé Morin (2021). Nous reconnaissons, sans la moindre ambiguïté, l’imprescriptibilité des grandes valeurs démocratiques : acceptation du pluralisme - des idées et des identités ; droits de l’opposition ; système organisé de remplacement des gouvernants ; libertés de presse et d’association (Walzer, 1997). Mais nous sommes aussi, le plus souvent et pour la grande majorité d’entre nous, drastiquement indifférents à leur lente érosion. N’oublions jamais que la démocratie se perd à mesure que s'affaissent ses grands piliers. N’oublions jamais que la démocratie se perd à mesure que nous nous convaincons de son immuabilité. La démocratie est fragile, friable, toujours en proie aux détournements ; elle est un idéal à atteindre, toujours mouvement, jamais figée. “Dans ce contexte, le lanceur d’alerte représente la singularité, la capacité d’une personne à se lever, dans un océan d’indifférence, contre l’acceptation passive du délabrement démocratique. L’incarnation de cette révolte est nécessaire, car la société nous rend anonymes, remplaçables, créant une foule indistincte. La figure du lanceur d’alerte est violente, sa parole forte, son destin tragique.” (Vasseur, 2019).

Pour conclure, et comme l’explique Francis Chateauraynaud, “la personnalisation de l’alerte peut être interprétée comme la nouvelle fabrique du héros” (2021, p.51). Cette personnalisation paraît inéluctable tant le storytelling inonde stratégies de communication et logiques d’information, mais peut être nécessaire. Elle amène son lot de tensions et de rebondissements, entretient l’attention autour des révélations, met en scène et incarne l’opposition millénaire du juste et de l’injuste, du bien et du mal. Le lanceur d’alerte est donc le héros du récit de nos démocraties ; l’héritier, la version post-moderne et “ordinaire”, de l’intellectuel engagé. Il réclame justice et rénovation, conteste, bouscule l’ordre établi. Il est un élément de la contre-démocratie de Pierre Rosanvallon (2006) ; un moyen de remettre la citoyenneté au centre du jeu politique. Le lanceur d’alerte, par son récit et sa figure héroïque, porte et vivifie notre culture de la démocratie.

Bibliographie

Austin John, Quand dire, c’est faire, Seuil, Paris, 1991.

Boltanski Luc, Darré Yann, Schiltz Marie-Ange. « La dénonciation », Actes de la recherche en sciences sociales, n°51, mars 1984, pp. 3-40.

Boltanski Luc, L’amour et la justice comme compétence. Trois essais sur la sociologie de l’action, Editions Métailié, Paris, 1990.

Briand Julien, Lusset Elisabeth, “Id est diabolus, id est denuncitaor ?”, Hypothèses, 2009/1, n°12, pp.97-107.

Chateauraynaud Francis, Alertes et lanceurs d’alerte, Presses Universitaires de France, Paris, 2020.

De Blic Damien, Lemieux Cyril, “Le scandale comme épreuve. Éléments de sociologie pragmatique”, Politix, 2005/3, n°71, pp.9-38, p.4.

Frachon Irène (propos recueillis par Badouard Romain), “Figure du lanceur d’alerte : le cas du Médiator”, Hermès. La Revue, 2015/3, n°73, pp.146-150, p.148.

Frinault Thomas, Le Bart Christian, Neveu Erik, Nouvelle sociologie politique de la France, Armand Colin, Paris, 2021.

Gauvard Claude, “Conclusion”, Hypothèses, 2009/1, n°12, pp.161-168.

Heinich Nathalie, “L’art du scandale. Indignation esthétique et sociologie des valeurs”, Politix, 2005/3, n°71, pp.121-136.

Jeanneret Yves, Penser la trivialité. La vie triviale des êtres culturels, Lavoisier, Paris, 2008.

Joly Laurent, “Contextes sociaux de la dénonciation des Juifs sous l’Occupation”, Les Belles Lettres, 2013/1, n°46, pp.12-34.

Lambert Frédéric, « Esthésie de la dénonciation. Albert Londres en terre d’ébène », Le Temps des médias, 2016/1, n°26, p.78.

Leclerc Olivier, “Lanceur d’Alerte”, in. Emmanuel Henry et al., Dictionnaire critique de l’expertise, Presses de Sciences Po, Paris, 2015.

Lusset Elisabeth, “Correction fraternelle ou haineuse ? De l’usage de la dénonciation dans les communautés conventuelles en Occident (XIIe-XIVe siècles)”, Hypothèses, 2009/1, n°12, pp.109-118.

Martin Virginie, “La Révolution Française ou l’ère du soupçon. Diplomatie et dénonciation”, Hypothèses, 2009/1, n°12, pp.131-140.

Morin Chloé, Le populisme au secours de la démocratie ?, Gallimard, Paris, 2021.

Rancière Jacques, La haine de la démocratie, La Fabrique Éditions, Paris, 2005.

Reinach Salomon, « Sycophantes », Revue des Études Grecques, 1906, n°19-86, pp.335-358.

Rosanvallon Pierre, La contre-démocratie. La politique à l’âge de la défiance, Seuil, Paris, 2006.

Table ronde avec Chateauraynaud Francis, Deltour Antoine et Vasseur Flore (propos recueillis par Bujon Anne-Lorraine, Descoster Juliette, Schmid Lucile, “L’alerte, un enjeu démocratique ?”, Esprit, 2019/4, pp.57-70.

Walzer Michael, Pluralisme et démocratie, Revue Esprit, Paris, 1997.

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Un jour dans ma vie militante : l’Etat réprime impunément des familles à la rue
[Rediffusion] Jeudi 28 octobre, soutenues par Utopia 56, plus de 200 personnes exilées à la rue réclamant l’accès à un hébergement pour passer l’hiver au chaud ont été froidement réprimées. L’Etat via son organe répressif policier est en roue libre. Bénévole au sein de l’association, j’ai été témoin direct de scènes très alarmantes. Il y a urgence. Voici le témoignage détaillé de cette journée.
par Emile Rabreau
Billet de blog
Penser la gauche : l'ubérisation des militant·e·s
Les mouvements politiques portent l’ambition de réenchanter la politique. Pour les premier·e·s concerné·e·s, les militant·e·s, l’affaire est moins évidente. S’ils/elles fournissent une main d’oeuvre indispensable au travail de terrain, la désorganisation organisée par les cadres politiques tendent à une véritable ubérisation de leurs pratiques.
par Nicolas Séné
Billet de blog
Militer pour survivre
Quand Metoo à commencé j’étais déjà féministe, parce qu’on m’a expliqué en grandissant que les gens étaient tous égaux, et que le sexisme c’était pas gentil. Ce qu’on ne m’avait pas expliqué c’est à quel point le sexisme est partout, en nous, autour de nous. Comment il forge la moindre de nos pensées. Comment toute la société est régie par des rapports de forces, des privilèges, des oppressions, des classes sociales.
par blaise.c
Billet de blog
Escale - Le cinéma direct, un cinéma militant qui veut abolir les frontières
Briser le quatrième mur, celui entre cinéaste et spectateur·rices, est un acte libérateur, car il permet de se réapproprier un espace, une expérience et permet d'initier l'action. C'est tout le propos de notre escale « Éloge du partage » qui nous invite en 7 films à apprendre à regarder différemment.
par Tënk