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Billet de blog 5 janv. 2015

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Le pétrole, l'Arabie saoudite et le contrôle du marché pétrolier

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Philippe Riès a publié récemment un article fort intéressant sur le marché pétrolier que l'on peut trouver ici :

http://www.mediapart.fr/journal/economie/040115/pourquoi-le-prix-du-petrole-est-redevenu-une-arme-geopolitique

Je suis en accord avec certaines des analyses qui figurent dans cet articile, en désaccord avec d'autres. J'ai publié deux longs commentaires sur le fil de cet article que je republie ici. J'ai effectué un ajout (la deuxième citation de Kaletsky) de sorte que le texte puisse être lisible sans avoir lu le texte auquel il répond, et ajouté des notes de bas de page afin d'en faciliter la compréhension par tous :

Faisant sienne l'analyse de K. Courbis, P. Riès reprend l'idée "complostiste" selon laquelle la baisse récente des prix du pétrole s'expliquerait par un rapprochement entre les Etats Unis et l'Arabie Saoudite, lequel aurait été scellé à Djeddah le 11 novembre dernier. A dire vrai un tel rapprochement ne serait pas une chose nouvelle puisque l'alliance entre les Etats Unis et la famille Saoud existe depuis des décennies, 1945 pour être précis, alliance qui repose en gros sur le deal suivant : "j'assure votre sécrrité et vous me garantissez un prix du pétrole acceptable" :

http://www.lesclesdumoyenorient.com/Etats-Unis-et-Arabie-saoudite-les.html

Mais je pense que la réunion de Djeddah ne s'est pas particulièrement bien passée avec Kerry. L'Arabie Saoudite a probablement exigé que l'administration américaine prenne des mesures réglementaires propres à enrayer le développement des pétroles de schiste et que ce dernier a refusé en expliquant que l'Administration Obama ne pouvait rien faire en la matière, ce qui est en partie faux car elle peut renforcer les normes environnementales en demandant à l'EPA de durcir les règes applicables et bloquer l'attribution des permis. Ce qui est probale est que les Saoudiens aient informé les Américains de leurs intentions et ceux-ci se sont bien gardé de le rendre public, et pour cause..

A la suite de quoi, l'Arabie Saoudite et ses alliés du Golfe ont obtenu de l'OPEP le 27 novembre dernier que le cartel ne prenne pas de mesure de restriction de la production qui aurait été à même, du moins le pense-t-on, de soutenir les cours qui baissaient sensiblement depuis l'été compte tenu de l'offre abondante présente sur le marché depuis des mois, due en particulier au surcroit de production de la part des Etats Unis et du Canada. A noter que la décision de l'OPEP a été prise en présence d'un représentant de la Russie, Russie qui officiellement a déclaré que cette absence de décision lui convenait, ce qui est faux puisque la Russie, l'Algérie et le Vénézuela sont trois Etats dont les recettes budgétaires (en valeur réelle, pas en roubles !) sont le plus impactés par une baisse des prix.

A la suite de cette décision, et alors qu'une bonne partie du marché anticipait une restriction de l'offre qui n'a pas été décidée, les cours se sont effondrés :

 http://www.lemonde.fr/economie/article/2014/11/27/l-opep-refuse-de-couper-dans-sa-production-les-cours-chutent_4530615_3234.html

L'Arabie Saoudite a immédiatement fait savoir, et ce discours a été ensuite répété et amplifié, que son objectif était de restaurer la part de marché de l'OPEP (et la sienne propre), que s'il fallait pour cela que les cours baisse jusqu'à 20$ le baril et bien soit, et que l'Arabie Saoudite entendait sortir du marché une large fraction de la production nord américaine dont le cout marginal de développement (1) est élévé, supérieur à 70$ le baril pour une large partie des gisements.

C'est bien la faillite d'une bonne part de la production américaine (et canadienne) qui est ainsi devenue explicitement l'objectif de l'Arabie saoudite. En soi, ceci n'a pas d'effets négatifs sur l'économie américaine (et n'a donc pas du heurter Kerry à Djeddah) qui profite plus qu'une autre de la baisse des prix compte tenu de son intensité énergétique très élevée (2), deux à trois fois plus élevée qu'en Europe, mais cela a et va avoir des effets négatifs sur les producteurs de pétrole et gaz de schiste nord américains évidemment, et sur les industries très intensives en énergie comme la chimie qui se sont réimplantés aux Etats Unis en pariant sur des prix du gaz et du pétrole durablement faibles aux Etats Unis.

Pourquoi l'Arabie Saoudite agit elle ainsi alors même qu'elle savait qu'elle allait précipiter une baisse des prix ? Pour préserver la part de marché de l'OPEP (et la sienne propre) laquelle est passé de 42% en 2008 à seulement 35% en 2014. A titre de comparaison, en 1973, elle était de 55%.

Or il a été estimé que l'élasticité prix de la demande de pétrole est proche de -0,3 et l'analyse microéconomique montre par aileurs que la capacité d'un cartel à influer sur le prix (ce qui est l'objet même d'un cartel) nécessite que sa part de marché soit égale à l'opposé de l'élasticité prix de la demande (3).

Autrement dit, en 3013, 2014 du fait du développement des pétroles de schistes, la part de marché de l'OPEP est tombé à un niveau dangereusement proche du minimum nécessaire au maintien de sa capacité à influer durablement sur les cours. Si cette évolution s'était poursuivie, l'OPEP aurait perdu le contrôle du marché, et ce définitivement, ou du moins jusqu'au moment ou sa part de marché aurait été à nouveau supérieure à ce minimum.

Telle est donc la véritable raison des agissements de l'Arabie Saoudite et point n'est besoin d'avoir recours à l'hypothèse "complotiste" qui est développée dans la première partie de l'article.

En revanche, la deuxième partie est beaucoup plus convaincante mais sans faire de lien avec la première, probablement parce qu'elle mettrait à mal l'hypothèse "complotiste" sauf à imaginer que les Américains auraient "comploté" pour ruiner leur propres producteurs. 

L'article indique cependant que "les producteurs d’huile de schiste américains sont donc probablement moins vulnérables à des cours tournant autour de 50 dollars que les exploitants de gisements, certes géants, mais qui nécessitent des investissements colossaux (déjà 36 milliards investis pour Kashagan en mer Caspienne, et ce n’est pas fini) et des prouesses technologiques (offshore très profond au Brésil ou dans le golfe de Guinée)". 

C'est discutable et cela dépend du cout marginal de développement de chaque gisement mais à ce sujet, il faut noter, car cela est important pour l'avenir, que si le cout marginal de production des pétrole de schiste est très faible une fois le gisement mis en exploitation (4) car l'essentiel des coûts consiste en l'investissement de départ lequel est amorti très rapidement et doit nécessairement l'être car la baisse de production de ces gisements décroit très rapidement contrairement aux gisements traditionnels, en revanche le coût marginal de développement est lui élevé, voire très élevé, de sorte qu'à 50$ le baril une grande partie, et très probablement la majeure partie, en dépit des progès technologiques, ne sera pas mise en exploitation (NB: ce ne sont pas pour autant des sunk costs ou coûts échoués comme indiqué dans l'articile de P. Riès car il n'y a pas eu de coût consenti, l'expression ne valant que pour les gisements pour lesquels des coûts d'investissements ont été consentis mais dont le cout marginal de production est supérieur au prix de marché)    

Cette caractéristique particulière des gisements de pétrole de schiste est décrite dans ce très bon billet de Benjamain Dessus : 

http://blogs.mediapart.fr/blog/benjamin-dessus/151214/gaz-et-petrole-de-schiste-americain-l-environnement-sacrifie-avec-en-prime-la-deroute-energetiq

Par suite, je partage totalement le propos rapporté d'Anatole Kaletsky : « le prix du pétrole va rester déprimé au moins pour toute l’année 2015, jusqu’à ce que les Saoudiens soient convaincus d’avoir fait suffisamment mal à leurs concurrents géopolitiques et économiques pour regagner leur pouvoir de fixer les prix (...)".

Mon opinion personelle est que compte tenu des caractéristiques des gisements des pétroles de schistes, le mantien des prix à leur niveau actuel (ou plus bas) sur douze à vingt quatre mois sera suffisante pour liquider une bonne partie de l'industrie des pétroles de schistes nord américains et que l'OPEP augmente significativement sa part de marché qui est crucial pour elle. 

Je partage également pleinement la suite de l'analyse de Kaletsky figurant à la fin de l'article de Philippe Riès :« A l’avenir, les producteurs d’équilibre (swing producers) qui assurent l’équilibre global entre l’offre et la demande de pétrole seront les producteurs américains de pétrole de schiste plutôt que les responsables saoudiens. S’il y a une rationalité économique derrière l’action récente des Saoudiens, c’est bien de garantir que les producteurs à bas coûts de l’OPEP puissent pomper à pleine capacité, les producteurs américains réduisant leur production quand les prix sont bas pour la doper quand ils remontent. C’est pourquoi, sur le marché pétrolier du futur, le coût de production marginal des producteurs américains d’huile de schiste fixera le plafond des prix globaux, pas le plancher. »

J'apporterai cependant une nuance ; si ce sont bien les pétroles de schiste nordamarécains qui seront les gisements marginaux assurant l'équilibre de l'offre et de la demande, ils ne sont swing producers que par défaut car ils se trouvent être ceux dont les coûts marginaux se trouvent égaux au prix mais ne joueront pas de rôle actif comme le faisait l'Arabie saoudite en faisant varier son volume de production pour assurer l'équilibre (et c'est le seul pays capable de le faire (5)). En réalité, l'Arabie Saoudite, tant que son influence au sein de l'OPEP sera décisive, continuera à pouvoir exercer, via ce dernier, le "contrôle" du marché.  

Notes :

(1) Le coût de développement d'un gisement est égal au coût total des dépenses d'investissement et d'exploitation nécessaire pour en retirer les combustibles qu'il contient. Ce coût peut être divisé par le nombre de barils extraits. On parle de coût marginal de développement lorsqu'il s'agit du gisement dont le coût de développement par baril est le plus faible. C'est celui là dont lequel on investira en premier, à supposer que son coût marginal soit inférieur au prix anticipé auquel le producteur espère vendre sa production afin de réaliser un profit. Si le prix du pétrole augmente, et que cette hausse n'est pas perçue comme purement temporaire, les gisements dont le coût de développement par baril est supérieur seront financés et exploités à leur tour. Inversement, si le prix du pétrole baisse, tous les gisements dont le cout de développement par baril est supérieur au cours du pétrole se sont plus finançables et demeurent donc inexploités tant que le cours ne remonte pas à un niveau qui les rentabilise.

(2) L'intensité énergétique est le rapport entre la consommation énergétique totale et le PIB. Une économie est d'autant plus efficace energétiquement qu'elle a besoin de peu d'énergie pour produire une unité de PIB. Au sein d'une économie, certains secteurs sont particulièrement consommateurs d'énergie ou intensifs en énergie. L'exemple cité dans le billet est celui de la chimie. On peut également citer la production d'aluminium.

 (3) L'élasticité prix de la demande est égal à la variation relative de la demande rapportée à la variation relative du prix. Une élasticité-pris de -0,3 signifie que la demande baisse de 3% lorsque le prix augmente de 10%. Il importe de distinguer l'élasticité de court terme de l'éleasticité de long terme. A long terme, l'élasticité est toujours plus élevée qu'à long terme car il est plus facile d'adapter les comportements économiques lorsque l'on dispose de temps qu'à court terme, par exemple en investissant dans des technologies qui permettent d'économisant l'énergie. La demande est donc plus inélastique à court terme qu'à long terme. L'OCDE a estimé que l'élasticité prix de la demande de pétrole est comprise entre -0,13 et -0,26 à court terme, mais comprise entre -0,37 à -0,46 à long terme. 

(4) Le coût marginal de production d'un gisement correspond à la somme qu'il faut dépenser pour produire un baril de plus. Il s'agit donc du coût variable qui ne comprend pas le coût d'investissement nécessaire à la mise en exploitation du gisement, contrairement au coût de développement qui comprend à la fois le coût d'investissement et le cout variable d'exploitation. 

(5) L'Arabie saoudite dispose non seulement de gisements très importants dont le coût de développement est très faible car les réserves affleurent, mais également de la capacité à pouvoir faire varier très rapidement le volume de sa production entre 0 millions de barils par jour et 10 millions de barils par jours. Au cours de certaines périodes, elle a fait varier délibérement ce volume de façon que le quota de production de l'OPEP, c'est à dire le volume total de production du cartel, soit égal au volume convenu par ses membres, d'ou l'utilisation du terme de swing producer. Elle a alors assuré l'équilibre entre l'offre et la demande de pétrole afin in fine de maintenir le prix cible du cartel. Pour mémoire, la consommation totale de pétrole est actuellement proche de 94 millions de barils par jour.    

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