Un boomerang ivre dans l'air du temps

Le face à face actuel entre le Président Macron et les "gilets jaunes" révèle les impasses de l'idéologie néo-libérale, également responsable de notre propre malaise et de celui des "enfants du vide"...

Un boomerang ivre dans l’air du temps

Qui sème le vent récolte la tempête… Emmanuel Macron reçoit un effet boomerang… Il se retrouve seul face aux individus en colère, parce qu’il a voulu gouverner seul, en se privant des corps intermédiaires de la société… Et plus encore, en tant que porteur des intérêts du capitalisme mondialisé, il reçoit un avertissement sévère de ses concitoyens, qui réclament plus d’égalité et de justice sociale et environnementale... Va-t-il s’appuyer sur les institutions démocratiques de son pays, ou continuer son propre rêve construisant son aventure personnelle ? L'avenir le dira...

En attendant, je voudrais approfondir un peu plus encore. Si la situation nous semble si grave, c’est sans doute parce qu’elle fait référence à un malaise bien plus profond, qui nous prend tous et toutes comme par surprise, au milieu de la crise écologique, économique et sociale qui continue de se développer. Comme dirait Raphaël Glucksman, faisant la promotion de son livre « Les enfants du vide » (que je n’ai pas encore lu) : « J’ai l’impression de ne pas avoir le bon logiciel dans la tête… ». Que s’est-il donc passé, à Sciences Po, à l’ENA et ailleurs, dans les universités et les cénacles intellectuels, à l’école et dans les médias, pour que nous en soyons arrivés là ?

Pour ma part, je crois qu’Emmanuel Macron est le produit de l’air du temps néolibéral, le produit d’une idéologie individualiste et transgressive mortifère, qui s’est appliquée à détruire un à un l’ensemble des repères psychologiques et sociaux, y compris les repères scientifiques et philosophiques difficilement établis par les générations précédentes, à partir des tâtonnements et du travail de milliers de personnes. Son élection s’est appuyée sur cet air du temps individualiste et transgressif, qui a fini par envahir tous les esprits, jusqu’à réapparaître sur tous les ronds points du pays !…

L’idéologie qui nous possède et nous structure est également active aux Etats Unis, de la même manière, ou dans d’autres pays, où des personnes au pouvoir peuvent transgresser toutes les lois, nationales ou internationales, sans déclencher des réactions collectives puissantes. Donald Trump peut affirmer tranquillement, sans être radié immédiatement de la vie publique internationale, que le climat n’est pas en train de changer, même si 95% des scientifiques compétents dans le domaine le pensent. Des années de travail sont réduites à une croyance comme une autre… tandis que, plus globalement, c’est le « chacun pour soi » qui se trouve légitimé ainsi au plus haut niveau.

Cette idéologie peut se résumer à un seul cri « moi, moi, moi… tout de suite, ici et maintenant… et selon mon bon plaisir… ». En disant cela, je ne dénie pas le besoin absolu de respect, de justice et d’égalité qui s’exprime en ce moment en France, à travers la révolte des « gilets jaunes ». J’y suis absolument sensible et je le partage. Mais je m’inquiète de l’absence de limites et de repères sociaux dans l’esprit des personnes qui s’expriment, et surtout de cette absence potentielle de limites et de repères dans les théories actives dans l’air du temps, dans les croyances psychologiques, sociologiques et économiques fallacieuses des conseillers du Président.

Où va nous mener le vide politique et idéologique actuel, si les voix qui commencent à s'élever pour réaffirmer l'existence des structures mêmes des sociétés ne sont pas entendues ? Comment reconstruire une société solidaire, pacifique et accueillante pour tous et pour toutes, qui protège son propre avenir et celui de ses voisines, dans les déchirements des injustices sociales et environnementales actuelles, et dans les incertitudes internationales ?

Nous devons prendre au sérieux l'idéologie qui nous domine, afin de la contrecarrer. Pour illustrer mon propos, j’aimerais détourner une phrase biblique, qui a servi de titre à un épisode de la série « Au nom du père » de Arte, la semaine dernière : « Tu n’invoqueras pas en vain le nom de Dieu »… On y voyait un jeune homme, engagé dans sa foi, devenu pasteur protestant, bien persuadé de sa bonne volonté, de sa bonne étoile et de sa belle réussite sociale, brutalement emporté et dépassé par une situation de guerre. J’ai envie de dire à Emmanuel Macron et à ses (mauvais) conseillers (s’il les écoute…) : « Tu n’invoqueras pas en vain la liberté individuelle »… « Tu n’invoqueras pas en vain la démocratie directe »… Car il me semble que la liberté individuelle et la démocratie directe sont désormais l’alpha et l’oméga de nos croyances, à nous autres êtres modernes et rationnels ayant abandonné la foi. Je ne plaide pas pour le retour à une religion ou à un Dieu quelconque en disant cela, parce que je pense que la foi, comme la sexualité, sont des affaires intimes qui devraient rester le plus souvent possible privées. J’essaie d’analyser comment notre idéologie-théologie actuelle nous enferme dans un cercle vicieux dont il faut absolument sortir pour combattre efficacement ceux qui l’utilisent à leurs fins personnelles…

La liberté individuelle et la démocratie représentent, à elles deux, le Dieu que nous vénérons et dont nous nous réclamons : Dieu juste et bon qui nous apportera le bonheur (souvent plus tard…) ou Dieu vengeur, selon les cas et selon nos imaginations fertiles. Et nous voilà saisis d’effroi. La démocratie 2.0 est en marche sur les réseaux sociaux, elle déborde sur tous les ronds points, y compris sur celui de l’Etoile, et elle va punir ce grand prêtre qui l’a invoquée en vain…

Pour y faire face, fidèle à sa croyance, le Président propose trois mois (ou six mois…) de concertations dans les régions, et fidèles à cette religion, nous aussi, nous espérons encore… « Ramenons les fidèles dans les églises : prions mes frères et mes sœurs, prions… » La liberté individuelle et la démocratie sont notre seul et unique soutien, en ces temps compliqués… Prions pour que notre Dieu à deux têtes soit clément et ne se transforme pas en un monstre sanguinaire qui mange ses propres enfants…

Peut-être est-il grand temps d’adopter une autre religion, de recréer de toutes pièces un autre récit explicatif de notre propre vie et de toutes celles qui nous entourent (humaines et non humaines)… et d’élargir nos espoirs, nos idéaux et nos utopies… au-delà de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, qui nous sont strictement nécessaires, mais visiblement pas suffisantes pour sortir des impasses actuelles, pour donner sens à nos vies et nourrir d’espérance nos énergies rassemblées.

Je suis de plus en plus sceptique sur les termes utilisés dans la déclaration des droits de l’homme, et sur ce qui en découle. Je ne renie pas les valeurs libérales et démocratiques, car je n’en connais pas d’autres. Mais je ne peux plus me satisfaire de cet air du temps basé sur les individus et leur pseudo liberté / autonomie / responsabilité… Les êtres humains ne naissent pas libres et égaux en droit. Ils ne naissent ni libres, ni égaux, et nulle part les droits nationaux ne respectent vraiment cette phrase, dont on ne sait si c’est une injonction ou une affirmation. En postulant une vérité qui n’existe pas, cette phrase ne crée pas cette vérité dans la réalité concrète, bien au contraire… On peut, bien entendu, considérer que la déclaration des droits de l’homme rappelle notre idéal le plus cher, mais cette phrase affirmative ne s’expriment pas comme un objectif, ou comme une obligation, pour chacun et chacune d’entre nous, ou pour les Etats constitués… Elle se présente comme un fait, pas comme une valeur… Au mieux, elle se présente comme un droit, mais elle ne parle pas des devoirs qui lui sont associés. Au final, cette phrase crée dans les cerveaux humains une croyance, qui s’est transformée au fil du temps en une vérité intrinsèque, appuyée sur le naturalisme dominant : les êtres humains naissant libres, parce qu’ils sont autonomes corporellement… De la même manière, le désir d’un Dieu juste et bon (ou de la vie éternelle) s’est transformé en une affirmation de l’existence de Dieu dans les cerveaux des croyants. Dans les deux cas, on transforme une valeur, un idéal, un désir profond… en une assertion idéologique ou théologique qui boucle la société des croyants sur elle-même. Mais ce bouclage se retourne contre les êtres humains qu’il réunit, en les enfermant dans un récit tronqué, propice à toutes les prises de pouvoir, individuelles ou collectives. Les êtres humains ne naissent pas libres, naturellement et culturellement parlant : ils naissent dans des sociétés humaines préexistantes, et ils dépendent d’elles pour leur protection, leur survie et leur reproduction… Le discours néolibéral actuel (celui d’Emmanuel Macron depuis qu’il est élu) part d’un désir transformé en croyance et en affirmation : les citoyens et les citoyennes naissent libres et égaux en droit… Le discours se boucle sur cette croyance en évacuant tout le reste  et en affirmant le message principal : s’ils n’ont pas de travail, ou bien s’ils sont mal payés, ou si leurs retraites sont trop faibles… c’est qu’ils se sont mal débrouillé dans la vie, qu’ils sont paresseux, qu’ils n’ont pas su prévoir leur propre avenir, ou faire valoir leurs droits etc… En somme, s’ils n’ont pas de chance, c’est peut-être qu’ils ont fauté…, ou bien qu’ils ne sont pas les élus de Dieu…, etc. Bref, chaque individu est seul face à son destin (ou face à Dieu…). Il est responsable de ce qui lui arrive… et même, il est responsable de l’avenir du monde…

Comment s’étonner que ce discours produise, je dirais presque « enfin », ses effets ? Les « gilets jaunes », responsables d'eux-mêmes, prennent leur vie en main et entrent brutalement en politique… Mais hélas, leur logiciel est tronqué : « moi, moi, moi » ne suffit pas pour faire une société et la colère explose en violence, parce que les repères sociaux de base leur manquent, ou plus surement parce que les mensonges et le cynisme des manipulateurs du Dieu individu-démocratie deviennent chaque jour plus évidents… Ce Dieu-là est moins bien que l’autre… Il ne promet même pas la « vie éternelle après la mort » et n’apporte pas de consolation de type « les derniers seront les premiers »… Il promet depuis plus de trente ans que les réformes néolibérales amélioreront la vie des Français, mais plus tard… dans un avenir qui recule constamment... Comment s’étonner que les croyants désertent les églises de la démocratie représentative, en étant tenté de retourner vers les anciennes églises (qui ont pourtant failli, elles aussi, en termes d'égalité parmi les êtres humains) ou en entrant dans des révoltes désespérées, sans garde-fous?

En 2001, dans un texte écrit en hommage à Serge Moscovici, Alain Touraine analysait le « déclin de l’acteur social », et le « Sujet vide » du début du XXIème siècle. Il le décrivait comme « se créant lui-même », en se « vidant » de tous ses aspects sociaux et même psychologiques… tant l’individu postmoderne a peur de se reconnaitre sous la domination de qui que ce soit (ou dépendant de qui que ce soit...), y compris de son propre inconscient !… « Ce sujet ne s’identifie plus à un principe méta-social, à Dieu, à la raison ou à l’histoire. Il est d’abord défensif… Il ne s’identifie ni à un mythique moi profond, ni à la diversité des sensations et des opinions. Il est le fil d’Ariane qui le ramène à lui-même, tel qu’il se construit à travers les incidents et les contraintes de la vie ». Cette description résonne étrangement à mon esprit, quand je vois les « gilets jaunes » refuser une quelconque délégation ou représentation de leurs intérêts individuels et collectifs… Mais, parallèlement, je m'interroge sur la jouissance perverse de certains journalistes, qui leur disent « attention, vous allez vous faire récupérer »… Ce discours récurrent en dit long sur l’idéologie dominante, c'est-à-dire, non seulement sur les croyances partagées (les individus sont rois dans les démocraties) mais également sur les groupes sociaux à l’œuvre qui utilisent ces croyances pour se maintenir cyniquement au pouvoir.

Les Sujets vides du XXIème siècle tentent actuellement de recréer une société, en se reconnaissant chacun et chacune dans leur singularité immédiate, en renouant des interactions entre eux, et en réinventant la politique… Ce sont les nouveaux « acteurs sociaux » du monde néolibéral, mais qui n’ont plus grand chose de social, nous dit Alain Touraine. Selon lui, ils semblent directement en phase avec « la vie, la mort, la violence, la guerre »… C’est sans doute cette sensation diffuse qui nous rend particulièrement inquiets.

En somme, en perdant tous leurs repères sociaux, ils seraient redevenus des êtres de nature, et non plus de culture ?... Pour ma part, je ne crois pas que cet acteur social non social soit uniquement un être « naturel, sujet, technicien » ou bien « qu’il se crée lui-même », comme le dit A.Touraine. C’est la société néolibérale elle-même qui le crée, en le décrivant comme tel. C’est elle qui l’encourage à longueur de temps à « se créer lui-même »… alors qu’il est encore et toujours une création idéologique, une fabrication collective nature-culture quasiment impensée et tâtonnante, dans l’esprit du temps. Une des phrases d’Alain Touraine semble résumer le face à face actuel. Il nous dit que cette création individuelle « repose à la fois sur l’angoisse de se perdre et sur le sentiment jubilatoire de la présence de soi à soi, quand rien ne s’intègre entre le corps, le regard, la parole et la présence éblouissante de soi à soi »… Et il me semble, effectivement, qu’une terrible angoisse de se perdre s’exprime tous les jours sur les ronds points, tandis qu’à l’Elysée, le sentiment jubilatoire de la présence éblouissante de soi à soi s’est exprimé sans retenue pendant 18 mois, avec une indécence qui a déclenchée une colère populaire immense. Désormais, comme en réponse, le sentiment jubilatoire de la présence de soi à soi apparaît chez les révoltés. Ils se filment et se mettent en scène en haut de l’Arc de Triomphe ou bien ils s’affirment joyeusement dans leurs certitudes inébranlables « qu’ils ne lâcheront rien », partout en France… Au passage, n’oublions pas que les jeunes hommes qui ont fait l’actualité samedi dernier ont joué à des jeux vidéos (fabriqués et vendus par d’autres) où ils se sont identifiés à des guerriers, où ils ont appris à se débrouiller avec une arme dans les arcanes de la guérilla urbaine… Ce ne sont en rien des êtres naturels, mais bien des êtres dotés d’une certaine culture… Quoi de plus jubilatoire que de jouer en vrai au chat et à la souris avec les policiers autour de l’Etoile, et de se filmer en même temps ?

Comment allons-nous sortir de nos ivresses de nous-mêmes ? Comment allons-nous refonder des mondes sociaux protecteurs et acceptables pour chacun et chacune d’entre nous, qui tiennent compte des autres peuples du monde, du changement climatique et de la biodiversité ?

Désormais, la bataille des récits s’organise. Sciences, idéologies et théologies s’affrontent. Quoi de plus rassurant qu’un Dieu lointain et une vie après la mort ? Quoi de plus rassurant que « l’intelligence collective », puisque la rationalité individuelle n’est désormais plus à la mode, face aux « sciences affectives » ? Quoi de plus rassurant que la « coopération dans la nature », face à la compétition parmi les êtres humains et dans la culture ? Nous ne pouvons pas nous contenter des théologies anciennes, qui ont démontré ce qu’elles savaient faire, en termes de guerres civiles fratricides et de colonisation des autres peuples. Mais nous ne pouvons pas non plus nous contenter des neuroscientifiques actuels ou des sociobiologistes, qui nous comparent à des singes, pour reconstruire nos repères sur la vie en société… Nous avons tout un arsenal de connaissances, dans de nombreuses disciplines, pour comprendre aussi bien les mondes naturels que les mondes culturels. Il nous faut reconstruire nos repères un à un, en les partageant et en les discutant avec les autres peuples.

Les « enfants du vide » écarquillent les yeux : « On nous aurait menti ? (à Sciences Po et ailleurs…). Nous ne serions pas seulement des atomes dans une société liquide ? « Le fleuve doit rentrer dans son lit », nous dit tout à coup le gouvernement… Tiens donc, il y a un lit, des berges, un terrain montagneux, un sommet d’où Jupiter regarde les pauvres mortels ? Nous ne serions pas des individus libres, autonomes et responsables, reconstruisant constamment nos sociétés dans des interactions contractuelles et démocratiques ? Comment expliquer que des référendums (sur la constitution européenne ou la ZAD de Notre Dame des Landes) puissent être considérés comme nuls et non avenus ? Le désarroi semble complet, pour les croyants de l’idéologie néolibérale.

En somme, on a oublié de nous expliquer ce qu’est vraiment une société, son ancrage dans la nature (pour la survie quotidienne) et dans l’humanité (pour sa reproduction à long terme)… Non seulement il nous faut réorganiser nos repères intellectuels, mais il nous faut réinventer de nouvelles valeurs, de nouveaux désirs et de nouveaux espoirs, pour considérer les liens indéfectibles qui nous relient aux autres êtres humains, présents, passés et à venir, partout dans le monde…, et aux autres êtres vivants, sur notre planète au climat déréglé, perdue dans l’univers… La liberté, l’égalité et la solidarité incarnent des valeurs centrées sur les individus et le vivre ensemble immédiat : elles sont strictement nécessaires et doivent être défendues vigoureusement. Mais elles ne sont pas suffisantes pour incarner l’avenir des êtres humains, au sein de chaque société. Car une contrainte naturelle spécifique s’inscrit dans la transmission de la vie, qui nécessite un don sans contre don, sans contrat possible, de la part des individus présents. Quels mots nouveaux inventer pour incarner l’avenir des générations futures de l’humanité, pour reconnaître la charge de la transmission de la vie, qui nous incombe à tous et à toutes, pour apprendre à partager équitablement cette perte individuelle, ce renoncement à vivre éternellement… ? Si nous ne trouvons pas les mots, nous savons bien ceux qui vont réapparaître (identité nationale, sacrifice pour la patrie, etc.). Car l’avenir des enfants est une puissance sourde qui travaille les sociétés, et qui s’exprime parfois avec violence et désespoir, quand leurs parents bafoués comprennent qu’ils servent essentiellement la reproduction de quelques familles puissantes… Comment discuter sereinement de l’organisation des sociétés, si nous avons oublié que les sociétés humaines organisent en premier lieu, non pas le vivre ensemble et la démocratie, mais la reproduction des êtres humains, la répartition des pertes énergétiques individuelles dans cette reproduction, tout autant que la répartition des richesses crées pour la survie (dont l’appropriation et l'accumulation permettent généralement d’accroitre les chances de reproduction de sa propre famille) ? Quels mots nouveaux inventer pour incarner l’avenir des sociétés humaines, seules à mêmes d’organiser équitablement et pacifiquement le partage des pertes individuelles nécessaires à la transmission de la vie, quand l’ensemble des discours et des valeurs sont centrés sur les gains ? Et quels mots nouveaux inventer, pour incarner l’avenir de la vie sur terre, en dehors même de la vie humaine, pour s’assurer que les mécanismes essentiels de la nature et de la biodiversité resteront présents, dans la grande déperdition énergétique de l’univers ?

Désormais, il ne s’agit pas de parier sur l’existence de Dieu, et sur une éventuelle vie après la mort (pari individuel qui ne devrait pas concerner le collectif). Et il ne s’agit pas uniquement de revendiquer la valeur de sa propre vie (même s’il faut le faire, bien évidemment, pour assurer sa propre survie)… Il s’agit de parier sur la valeur de chaque être humain rencontré, sur la valeur de chaque vie humaine et sur la contrainte qu’elle nous impose…, tout en pariant, parallèlement, sur la valeur des sociétés humaines et de leurs contraintes légales, seules à même de sauvegarder les générations futures de l’humanité, et sur la valeur des milieux écologiques et de leurs contraintes biophysiques (même si elles sont transformés par les activités humaines) car ces systèmes complexes sont les seuls capables de sauvegarder la vie sur Terre.

Dans le grand débat écologique et social actuel, il nous faut un trépied de valeurs contradictoires et profondément reliées, et un trépied de limites légales repensées, construites à partir de nos nouveaux repères nature-culture et individus-sociétés-humanité… C’est notre seul espoir, pour assurer notre avenir et celui de nos enfants. Car il nous faut reconstruire des sociétés pacifiées et pacifiques, capable de contrôler les réflexes identitaires et nationalistes actuels, qui se nourrissent de cette auto-centration individualiste, porteuse de puissants instincts de vie (survie à court terme et reproduction à long terme mêlées), capables du pire quand ils s'agrègent ou se trouvent manipulés politiquement.

Si nous prenons la démocratie pour une fin en soi et non pour un moyen, nous risquons d’être emportés par la peur de se perdre et l’auto-centration des « Sujets vides », aussi bien ceux qui s’expriment actuellement sur les ronds points que ceux qui nous gouvernent… Les aventures personnelles comme les démocraties nationalistes peuvent conduire à la guerre, les historiens nous l’ont appris depuis longtemps. Mais il n’y a que la démocratie pour s’organiser collectivement… Pour sortir de cette contradiction, et reconstruire un monde viable pour tous les êtres humains sur la planète, il nous faut de toute urgence des discours éducatifs et médiatiques nouveaux, qui reprennent les bases des connaissances anciennes révoquées, tout en les réactualisant avec nos connaissances nouvelles... Désormais, il nous faut nommer clairement le sens à donner à nos organisations collectives et à notre vivre ensemble. Il s'agit non seulement de protéger la vie de chaque être humain, mais également de partager les pertes énergétiques, dans les chaines trophiques des mondes écologiques et économiques qui nous maintiennent en vie, et de partager les pertes énergétiques, dans la transmission de la vie humaine, dans la transformation-reproduction des sociétés humaines… Nous sommes bien loin des discours économiques et sociaux actuels, sur l’enrichissement personnel, et bien loin des échelles de valeurs sociales actuelles, qui magnifient les riches et méprisent les pauvres…

L’enjeu philosophique, éthique et politique actuel est le suivant : comment transformer en valeurs positives des valeurs négatives pour les individus? Comment faire porter sereinement et si possible joyeusement, par chacun et chacune d’entre nous, nos contraintes vitales et nos limites existentielles, si ce n’est en les partageant équitablement et en les magnifiant, à travers la commune humanité de nos solidarités, transnationales et transculturelles ?… Il s’agit de reconnaître et de magnifier, non pas la force et l’intelligence de quelques uns, mais la fragilité et la beauté de toutes les vies, humaines et non humaines…. Il nous faut traquer et dénoncer sans relâche nos propres croyances et les belles histoires que nous nous racontons, face à la mort certaine… Et il nous faut dénoncer également sans relâche les mensonges de ceux et de celles qui nous entrainent vers des sacrifices individuels et collectifs inacceptables, pour leur seul profit.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.