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Billet de blog 6 mars 2020

Le « refoulement du distributif » (Hommage à Laurent Mermet)

En 2018, Laurent Mermet, enseignant en sciences politique et gestion de l’environnement, nous mettait en garde concernant un « oubli » inscrit au cœur des discours traitant de la crise écologique. Il me semble urgent de diffuser les analyses de ce chercheur, disparu l'an dernier, car leur pertinence s’accentue face au "retour du refoulé" qui menace la société toute entière.

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Laurent Mermet n’était pas un intellectuel médiatique. Ses analyses rigoureuses ne convenaient pas à l’idéologie dominante et à ses subtils glissements. Plutôt que de cultiver la confusion entre les êtres humains et les animaux, de promouvoir la coopération et la démocratie participative, ou d’annoncer la fin du monde, il cherchait sans relâche à mieux comprendre les fonctionnements complexes de nos sociétés et leurs impacts sur l’environnement. Sa « chaine YouTube » est encore présente sur internet, grâce au soutien de ses étudiants et de ses collègues (taper sur un moteur de recherche : chaine YouTube Laurent Mermet). Ses analyses de l’année 2018-2019, concernant la démission de Nicolas Hulot, le dernier livre de Bruno Latour ou le catastrophisme de certains penseurs écologistes actuels, offrent des supports de réflexion toujours d’actualité, à la fois exigeants et respectueux de la diversité des positionnements personnels et sociaux.

« Le refoulement du distributif » est une vidéo d’une quinzaine de minutes, extraite d’une conférence plus longue, datant du 5 novembre 2018, intitulée « Qui peut agir sur qui pour éviter la fin du monde. Une réponse à Aurélien Barrau ». Dans ce petit extrait, Laurent Mermet insiste sur le fait que nous repoussons constamment l’idée qu’il y a des gagnants et des perdants dans les organisations humaines. Il va jusqu’au bout de la terrible prédiction d’Aurélien Barrau, concernant la « guerre environnementale » qui pourrait se produire, en posant la question : « comment se fait-il que nous ne la préparions pas, cette guerre, si elle doit avoir lieu ? ». Il n’y a pas de cynisme dans cette interrogation, bien qu’elle paraisse particulièrement rugueuse.  Il s’agit plutôt d’une mise en garde sur ce qui advient actuellement (sur ceux qui la préparent activement, cette guerre, sans le dire…). Ce point de vue nous appelle à plus de lucidité, sur nous-mêmes et sur le reste de l’humanité. Rappelons-nous que peu de temps après cette conférence, en novembre 2018, certains perdants de la transition-écologique-néo-libérale ont commencé à s’exprimer, sur les ronds-points et dans les rues.

Dans une autre conférence, particulièrement éclairante, intitulée « Nous n’avons jamais décollé. Une réponse au « Où atterrir ? » de Bruno Latour » (19 novembre 2018), Laurent Mermet précise encore son propos. Il reprend la question de la compétition économique et écologique pour la survie, et pointe encore son déni (le « refoulement du distributif »…). Comment expliquer que des grands scientifiques ou philosophes de notre temps (comme Bruno Latour, par exemple) éludent constamment ce fait majeur, observable aussi bien actuellement que dans l’histoire tourmentée de l’humanité ? Laurent Mermet nous donne de multiples exemples de cet évitement constant dans les discours médiatiques, évitement qui gangrène la pensée politique et scientifique actuelle, en la détournant des questions fondamentales du partage équitable des ressources. Reprenant l’idée que les USA et le Royaume Uni, chantres du libéralisme international, semblent avoir décidé d’abandonner le reste du monde à son sort pour tirer leurs épingles du jeu, il insiste sur le fait que D.Trump est parfaitement rationnel, dans ses discours et ses comportements, si on les analyse à l’aide de toutes les théories de la négociation… (Laurent Mermet participait à la revue Négociation. Sur le site de cette revue, on peut lire en ligne l’hommage qui lui est rendu par ses collègues.) Sans pour autant cautionner le sauve qui peut généralisé, le chercheur nous incite à prendre au sérieux les électeurs qui votent pour les nationalistes, dans tous les pays d’Europe comme dans le reste du monde. Car si nous refusons de prendre en compte la question « distributive » (la question du partage des revenus et des ressources dans un monde fini), d’autres le feront, d’une manière que nous ne pourrons pas contrôler.

Dans cette conférence du 19 novembre 2018 qui affirme clairement que les êtres humains ne se sont jamais détachés des ressources matérielles de leur milieu et n’ont jamais cessé de tenter se les approprier au détriment des autres (« Nous n’avons jamais décollé »), Laurent Mermet nous offre également une analyse à trois dimensions, extrêmement intéressante pour réfléchir aux options politiques et écologiques qui se présentent actuellement à nous. Le "cube" sur lequel il place les positions des différents leaders ou partis politiques internationaux semble particulièrement utile pour réfléchir à notre propre position, à celle des personnes avec qui nous discutons, et à celle des enjeux politiques français actuels (une erreur se glisse malheureusement dans son propos, qu'il corrige dans sa conférence suivante).

Entre 2000 et 2010, à la demande du Ministère de l’écologie, Laurent Mermet a coordonné et animé un programme de recherche scientifique intitulé « Concertation, Décision, Environnement ». Les conclusions de ce gros travail, qui a réuni plus d’une trentaine d’équipes de chercheurs pendant deux fois cinq ans, n’ont pas été très encourageantes quant à l’efficacité des concertations pour protéger l’environnement. Mais ces résultats n’ont jamais vraiment été pris en compte par les décideurs politiques. A moins que si, au contraire ???.... Nous observons, encore actuellement, à quel point il est utile d’organiser un « débat public » ou une « conférence de citoyens » pour ne pas prendre de décision et ne rien faire de concret sur le terrain, pendant un ou deux ans supplémentaires... Promouvoir la démocratie participative est louable en soit, pour protéger les mondes humains et sociaux… mais pour protéger l’environnement, il faut mettre en œuvre dans des lieux précis des choix techniques concrets, aux conséquences écologiques et sociales très complexes à analyser.

Laurent Mermet était un écologiste fervent, mais également un grand humaniste, respectueux des êtres humains et des différents peuples du monde. Il avait une forme d’élégance dans sa manière de mener les débats ou de s’opposer à ses collègues. Il était toujours ouvert aux apports des autres, mais ne cédait pas sur la rigueur de ses propres analyses scientifiques ou de sa propre recherche. Il ne confondait pas négociation et concertation. Il respectait les processus de démocratie participative sans pour autant abandonner la question des rapports de force et des manipulations à l’œuvre dans la compétition latente pour la survie ou l’accaparement des richesses. Dans sa conférence du 4 septembre 2018, qui traite de la démission de Nicolas Hulot, il affirme « Posons nous maintenant de nouvelles questions ». Il considère en effet que nous sommes entrés dans une nouvelle ère socio-économique, dans laquelle les croyances (y compris scientifiques…) concernant les vertus de la coopération et du consensus vont décroître… Selon lui, « il va nous falloir au moins trois ou quatre ans pour faire notre introspection ». Il ne s’agit pas de renoncer à nos valeurs démocratiques de coopération et de discussion, à nos valeurs écologistes et humanistes, promouvant la protection de la nature et la solidarité entre tous les êtres humains sur la « Terre Patrie », mais d’affronter lucidement la question du partage des ressources, pour inventer de nouvelles régulations face à la compétition forcenée toujours active. Pour ma part, j’ai bien peur que nous n’ayons pas trois ou quatre ans pour réagir. Il me semble que le « retour du refoulé » s'exprime déjà, et il se révèle particulièrement violent, quand on voit comment l’Europe se trouve incapable d’accueillir ne serait-ce que les réfugiés des famines et des guerres...

Laurent Mermet est décédé le 16 juin 2019 « suite à un cancer fulgurant, contre lequel il s’est battu avec vigueur », nous dit Clément Feger, sur la chaine YouTube que le chercheur avait mise en place pour publier ses cours et conférences. En mars et avril 2018, grâce à l’aide de Clément Feger, Laurent Mermet nous explique encore « pourquoi il est urgent de dépasser l’alarmisme bloquant ». Sans renier les lanceurs d’alerte, il récuse le catastrophisme, qui ne permet pas de se centrer sur le cadrage des actions concrètes, et sur leurs conséquences sociales et environnementales. Puis il répond à ceux qui lui demandent « Et pour sauver la planète, vous mettez quoi à la place de l’alarmisme bloquant ? ». Dans cette dernière conférence, plus longue et plus ardue que les autres, mais nourrie d’exemples concrets, il reprend son conseil de ne pas réfléchir de manière binaire (les « bons » et les « méchants », etc…) et nous propose cinq critères pour analyser chaque solution choisie, pour entrer dans le fond de chaque dossier, que ce soit un geste individuel quotidien ou une action publique de grande envergure.

La rigueur intellectuelle de Laurent Mermet ne peut plus désormais nous soutenir, en temps réel, dans nos réflexions ou nos actions. Face à la complexité des imbrications mondiales, de toutes façons, aucune solution simple ne se présente à nous, et aucun « guide suprême » ne peut nous assurer que nous prenons la bonne direction. Mais nous pouvons encore apprendre à « se poser de nouvelles questions »... pour ne pas nous laisser endormir par nos idéaux les plus chers, que les dominants de ce monde savent si bien manipuler.

Merci aux collègues et amis de Laurent Mermet qui ont mis en ligne ses cours et ses conférences. J’espère qu’ils pourront maintenir sur internet sa chaine YouTube, car ses connaissances et ses analyses me semblent particulièrement utiles en ces temps troublés. Il n’est pas trop tard pour réviser quelques classiques ou élargir ses points de vue. Petite liste, non exhaustive, des vidéos disponibles (que je n'ai pas encore consultées) :

Cours sur la négociation 2018 (14 séances)

Analyse stratégique de la gestion environnementale 2017 (12 séances)

Théories de la gestion sociale de l’environnement 2017 (12 séances)

Recherches environnementales sur la société (12 séances, 2004-2007).

Dans la conférence inaugurale du cycle RES du 19 janvier 2004, on trouve une analyse très intéressante (et assez réjouissante !) des différentes « postures de soulagement » possibles, pratiquées par les chercheurs, les scientifiques ou les penseurs pour s'insérer dans la marche du temps. Il ne s'agit pas de s'en moquer mais d'en être conscients, pour « ouvrir de nouveaux espaces critiques », comme le suggère Laurent Mermet. En 2004, il considérait qu'il fallait opérer un "retour vers la posture critique",  abandonnée selon lui par la recherche en sciences de l’être humain et de la société sur toute la période 1980-2000...  En 2019, quinze ans plus tard, une véritable critique nouvelle semble avoir encore beaucoup de mal à s'élaborer et plus encore à se faire entendre.

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