Préparer l’avenir : changer nos valeurs de référence

La liberté, valeur phare du néolibéralisme, est brutalement remise en cause par le coronavirus. Les valeurs d’égalité, de fraternité et de solidarité seront sans doute suffisantes pour passer la crise. Mais à long terme ? Peut-être est-ce le bon moment pour réfléchir à nos représentations de "ce qu’est une société", et aux valeurs qui guident nos vies.

Liberté, égalité, fraternité… Cela fait déjà plusieurs années que je me pose des questions sur le socle de la République française. Ces trois valeurs sont nécessaires, mais sont-elles suffisantes ?

Elles semblent suffisantes pour organiser la démocratie, mais le sont-elles quand une crise grave se présente ? Et le sont-elles quand il s'agit de protéger la nature ou de garantir l'avenir de l'humanité ?

Aujourd'hui je me pose une autre question. Ces trois valeurs fondamentales vont-elles être suffisantes, pour tous les parents confinés avec leurs enfants, quand ils devront s’en occuper tous les jours, 24h sur 24 ? Ce n’est pas une question incongrue... Le confinement va révéler une ambiguïté fondamentale dans notre société libérale, un non-dit qui passe sous silence des valeurs essentielles, différentes de celles qui sont habituellement promues. Et les premières victimes de cette situation seront les enfants et leurs parents, abandonnés brusquement par la société qui les soutient habituellement.

« Protéger les individus »

La liberté ne va pas sans l’égalité, et vise versa. Je ne vais pas discuter de cela aujourd’hui. D’autres le font bien mieux que moi. Ce sont deux valeurs essentielles pour promouvoir la vie et la dignité de chaque être humain.

Mais la fraternité débouche-t-elle sur la solidarité ? Ce n’est pas certain. J’ai bien peur que cette fraternité, issue de la révolution française, ne soit  que celle des révolutionnaires ou des « frères d’armes » (et d’ailleurs, E.Macron nous l’a dit « c’est la guerre ! »). La fraternité dont on nous parle apparait « contre » quelque chose ou quelqu’un (le coronavirus… le patron… ou les étrangers !...). Le reste du temps, les frères, tout comme les sœurs, ne sont pas des modèles de solidarité entre eux. Petits ou grands, la compétition existe tout autant que la coopération, dans leurs relations courantes. Tous les parents le savent ! Et demandez aux notaires ce qu’ils en pensent, demandez- leur comment se passent les héritages… Quant à la fraternité en politique, que dire… l’état des partis de gouvernement est tout à fait désespérant !

L’invocation de la fraternité a certes une utilité pour faire face au coronavirus, mais je trouve que cette valeur renvoie un peu trop les individus à leurs propres désirs et sentiments, tout en distillant un vague paternalisme, teinté de religiosité chrétienne…

Il me semble que la « solidarité » mériterait d’être plus clairement énoncée dans nos valeurs fondamentales, pour que nous soyons constamment encouragés à nous préoccuper des êtres humains avec lesquels nous vivons, à petite et grande échelle géographique… et planétaire.

Mais cela reviendrait à définir les sociétés humaines comme des « groupes solidaires »… ce qui contredirait l’idéologie libérale basée sur des individus « libres, autonomes et responsables »... qui « discutent démocratiquement » et « passent des contrats » pour « vivre ensemble »…

Les sociétés libérales et démocratiques s’appuient sur des valeurs individualistes pour se définir elles-mêmes. Cette centration sur les individus crée une illusion de liberté et d’autonomie qui isole les personnes les unes des autres et les empêche de prendre collectivement leur destin en main. La promotion constante de la « responsabilité individuelle » contribue, plus encore, à centrer les individus sur eux-mêmes, et à leur faire porter le poids des difficultés qu’ils rencontrent. Mais les sociétés libérales ne sont pas différentes des autres : elles gèrent collectivement les contraintes rencontrées en étant contraignantes pour les individus. Elles nous encadrent de la naissance à la mort, sans que nous y pensions, grâce à leurs discours fallacieux.

Le confinement vient utilement nous rappeler que les sociétés humaines ont une existence propre… Depuis la nuit des temps, les groupes humains fonctionnent comme des groupes solidaires, organisés socialement, politiquement et idéologiquement. Ce phénomène à la fois naturel et culturel, pourtant bien renseigné par les anthropologues, apparait presque comme un mystère, tant l’idéologie dominante a travaillé à détruire la réflexion à son sujet, ou plutôt à l’invisibiliser…

Mais désormais, tout va changer. Et d’ailleurs, infléchissant lentement son discours, E.Macron nous demande, en ces temps de coronavirus, d’être « responsables et solidaires »…

Le système capitaliste et néolibéral se trouve devant un mur, nous sommes nombreux en être persuadés. Le coronavirus, phénomène biologique, vient renforcer les diverses alertes environnementales et sociales qui se multiplient depuis pratiquement cinquante ans. Mais l’effet du virus semble bien plus fort que toutes les autres alertes. Il révèle la contradiction au cœur du système libéral, celle qui réside dans sa propre idéologie et va le faire chuter. On ne peut pas flatter impunément les individus pour qu’ils s’occupent uniquement d’eux-mêmes, sans devoir s’intéresser à la base même de leur vie, leur santé, au moment où survient une pandémie… Paradoxalement, le fait que plusieurs milliards d’individus soient confinés actuellement dans le monde révèle que les droits de l’homme ont gagné !… C’est une bonne chose !!! Il n’est plus possible de laisser mourir des milliers d’individus dans une épidémie, quand on peut faire autrement… Les gouvernements se trouvent contraints, un à un, à mettre en place des mesures de sauvegarde pour leur population. De ce fait, ils reconnaissent qu’il y a une valeur supérieure à toutes les autres dans les sociétés humaines, celle de la poursuite de la vie humaine…

Cependant, le système politique et économique qui nous gouverne n’a pas dit ses derniers mots. Il ne peut pas abandonner si facilement ses propres rouages et ses propres avantages. Il n’a réagi, dans la panique, que parce que l’affluence aux urgences était trop visible… La sauvegarde des êtres les plus fragiles (personnes âgées, migrants, sans domicile fixe, etc.) se fait attendre ou laisse à désirer… Et les discours changent lentement. Des voix s’élèvent déjà pour parler des futurs « morts » de la crise économique qui vient, pour les opposer aux « morts » de la pandémie… comme s’il fallait à tout prix réintroduire de la compétition, même entre les morts… et comme si les « morts économiques » n’étaient pas une création purement sociale et politique, tout à fait évitable…

Face à la crise sanitaire, due à la loi du profit et des entreprises multinationales privées, E.Macron, élevé dans l’individualisme le plus pur, représentant parfaitement le « sujet vide » dont parle A. Touraine quand il analyse le "déclin de l'acteur social", s’est trouvé brutalement démuni. Sa réaction a été tout à fait symptomatique. Dans son premier discours du jeudi 12 mars, il n’a pas pu parler du confinement, il n’a pas pu avouer que la liberté passait au second plan… Que nous a-t-il dit ? « C’est la guerre » ! Pour les idéologues néolibéraux, si l’idéologie de la liberté ne peut plus suffire à gouverner, seuls les premiers outils de la politique (la violence légitime, l’armée et la police) vont permettre de le faire…

Nous voilà bien loin de la démocratie, qui sied aux êtres libres, autonomes et responsables que nous sommes ! Comment sortir de l’impasse ? Comment réorganiser nos propres explications, face à notre acceptation du confinement et à l’abandon de notre propre liberté ? Et comment assumer nos enfants, seuls et sans les soutiens sociaux habituels que sont l'école, la garderie, la crèche, l'assistante maternelle, les clubs de loisirs, les grands parents, etc. ?

Il nous faut changer d’idéologie rapidement, et réorganiser à la fois nos valeurs et nos connaissances, si nous voulons pouvoir reprendre la maitrise de nos vies, et contribuer à transformer la société !!! Nous ne pouvons plus laisser les autres nous dicter ce que nous sommes (ou ce que nous croyons êtres). Il nous faut admettre que l’idéologie libérale a infecté nos propres cerveaux, et que nous devons faire un effort collectif pour « changer de valeurs » et « changer de repères ». Ce n’est pas si facile.

Ainsi, pour protéger les êtres humains, TOUS les êtres humains, il nous faut promouvoir en premier lieu la solidarité. Ce qui nous oblige à cesser de considérer les sociétés comme des réunions d’individus, libres et autonomes, reliés par des contrats… Il nous faut commencer par  nous imprégner du fait que chacun et chacune d’entre nous est un « être social », solidairement relié aux autres par des interactions qui ne dépendent pas de notre propre volonté… L’épidémie nous l’apprend : même en vivant isolés et confinés, nous dépendons encore d’autres êtres humains pour être soignés, nourris, approvisionnés… Notre autonomie et notre liberté sont très relatives… Il nous faut les reconsidérer autrement.

« Protéger la nature »

Nos valeurs républicaines « liberté, égalité, fraternité » sont-elles suffisantes pour protéger l’environnement ? Je ne le crois pas.

Ni la liberté, ni l’égalité, ni la fraternité, ni même la solidarité ne sont suffisantes pour protéger notre milieu de vie ou lutter contre le changement climatique… On sent bien, confusément, qu’il s’agit d’autre chose… Il faut introduire à côté d’elles une autre valeur, celle de la « poursuite de la vie biologique sur la Planète », pour protéger les mécanismes essentiels qui assurent l’existence de la biodiversité, la fertilité des sols, la pollinisation des végétaux, la résilience des écosystèmes, la non-pollution de l’eau et de l’air, une régulation minimale du climat, etc. Car tous ces mécanismes sont également nécessaires à la vie humaine.

Les philosophes de l’environnement débattent depuis des années de l’existence d’une « valeur intrinsèque de la nature », que l’on pourrait considérer indépendamment de la « valeur intrinsèque de la vie humaine ». Les « amoureux de la nature » revendiquent l’existence de cette valeur, parallèlement à la valeur qu’ils accordent à l’humanité. J’y tiens, moi aussi… J’aime toutes les formes de vie… Mais je sais depuis mon enfance que cet amour inconditionnel est complexe à mettre en pratique, au quotidien. A cinq ou six ans, j’ai voulu retirer une souris de la gueule de mon chat, et la souris m’a mordue !!! J’ai également cherché à concilier l’amour des oiseux et des chats, et cela ne s’est pas fait sans déconvenues…

La « protection de la nature » n’a rien à voir avec la protection d’un individu lambda. Ce sont les « espèces » qui sont importantes (sauf quand elles sont en danger : tous les individus sont alors importants). Ce sont également les relations entre espèces et avec leur milieu physico-chimique, les relations entre écosystèmes, les fonctionnements de ces systèmes complexes, etc. qu’il faut protéger… Vaste programme ! Mettre en action cette « valeur » nécessite des connaissances précises, que les écologues s’efforcent de développer.

Mais un autre problème se pose : la poursuite de la vie sur Terre peut se faire sans les êtres humains… Peut-on « protéger les tigres » au détriment de la vie des populations les plus pauvres, exposées à leurs prélèvements en chair vivante, à la frontière des villes ? Et que dire de la détresse des bergers, quand le loup ou l’ours attaque leurs brebis ? Doit-on protéger toutes les espèces, sachant que nous ne les connaissons pas toutes, que certaines sont plus utiles que d’autres, et que certaines sont néfastes, y compris pour d’autres espèces, si elles se développent trop vite ? Les écologues sont habitués à réfléchir à toutes ces questions scientifiques et éthiques étroitement imbriquées, impossibles à résoudre dans l’absolu, difficiles à résoudre sur le terrain, dans le choix des actions concrètes.

Ne serait-ce que pour sauvegarder la vie humaine à long terme sur la Terre, il nous faut préserver les équilibres des écosystèmes, alors que ceux-ci sont en perpétuelle évolution… Et il nous faut trouver un équilibre entre la vie humaine et la vie non humaine…, arriver à préserver les deux, le plus possible… Certains nous disent qu’entre la biodiversité et les êtres humains, l’humanité se choisira toujours elle-même en premier… Mais est-ce vraiment le cas ??? Les choix écologiques relèvent parfois de hiérarchisations sociales cachées… La justice environnementale est actuellement un combat fondamental, absolument pas gagné. Tous les êtres humains ont droit à un environnement sain. On ne peut pas protéger la nature pour le bénéfice de quelques-uns, au détriment de certaines populations humaines locales, ou laisser des millions d’êtres humains en danger.

Ces débats sont désormais bien connus. Mais allons-nous jusqu’au bout des questionnements ?

Cette valeur nouvelle, « protéger la nature », a un coût économique et social, un coût humain… comme « protéger la santé humaine » (nous sommes en train de l’apprendre collectivement) … Il s’agit de « lutter contre la mort ». On ne peut pas faire n’importe quoi… Il faut renoncer à certains plaisirs (il faut cesser de skier dans des lieux fragiles, par exemple / il faut rester confiner chez soi…). Il faut renoncer à extraire des minerais ou du pétrole ou du gaz de schiste, renoncer à rouler dans des grosses voitures, renoncer à un mode de vie très confortable et insouciant, etc. Il faut entretenir les cours d’eau, les paysages, etc. Il faut renoncer à mettre en culture une prairie, diminuer ses rendements et donc ses revenus… Qui renonce ? qui travaille ? qui paye ? pour le bénéfice de qui ? pour les riches « amoureux de la nature » ? pour le bénéfice d’une espèce vivante non humaine, invisible pour la plupart d’entre nous ?...

La protection de la nature est une « perte », rapportée à la vie humaine individuelle immédiate, toujours prête à se déployer dans toutes ses libertés… Pouvons-nous envisager cela sereinement, si c’est nous qui perdons ??? Nous préférons nous inventer des histoires… On peut toujours se raconter qu’il y a des contreparties à ces renoncements… des valeurs « immatérielles », « non chiffrables »… C’est une manière comme une autre d’oublier la loi de l’entropie, la déperdition fondamentale de l’énergie dans l’univers, la mort des individus dans le grand renouvellement permanent des espèces… Mais c’est peut-être avant tout un moyen d’oublier le partage social inégal des bénéfices et des coûts, dans la protection de la nature, pour elle-même ou pour d'autres humains…

Reconnaître que la protection de la nature a un coût, pour certains individus et pour l’humanité toute entière, c’est entrer réellement dans un questionnement nouveau, pour « partager équitablement les charges », en souhaitant que toutes et tous, nous puissions partager les bonheurs qu’elle nous procure.

« Protéger les générations futures »

Depuis l’avènement de la notion de « développement durable » sur la scène politique internationale, je me pose une autre question, moins bien documentée, scientifiquement et philosophiquement. Et, bizarrement, je crois que cette question va être au cœur de chaque famille française, confinée dans son appartement avec ses enfants.

Nos valeurs républicaines « liberté, égalité, fraternité » sont-elles suffisantes pour élever nos enfants ? Je ne le crois pas.

Entendons-nous bien. Il faut apprendre à nos enfants ces valeurs républicaines, et les respecter nous-mêmes, y compris vis-à-vis d’eux. Mais munis de ces valeurs, sommes-nous capables de nous occuper de nos enfants ? Ou bien faisons-nous appel à une autre valeur ? A l’heure où les parents doivent « vivre ensemble » avec leurs enfants, dans des espaces plus ou moins réduits, des maisons avec jardin ou des appartements trop petits, la liberté, l’égalité et la fraternité vont-elles suffire à guider leurs choix et leurs actions ? Les enfants sont-ils des égaux ? La démocratie familiale peut-elle fonctionner avec des enfants en bas âge ? On peut l’apprendre progressivement à ses enfants, c’est certain. Mais à condition justement de ne pas se positionner complètement en égal… Comment assumer son rôle d’adulte chargé de l’éducation de son enfant, tout en jouant le jeu de la démocratie libérale dans la famille ? Ne serions-nous pas dans la position de nos gouvernants libéraux, en train d’imposer des contraintes à nos enfants tout en faisant appel à leur liberté et à leur responsabilité individuelle ???

Dans les sociétés libérales et individualistes, les parents sont dits « responsables », non seulement de l’éducation de leurs enfants, mais également de leur survie, de leur santé, et de leurs besoins physiques, affectifs et psychiques, constamment évolutifs, en fonction de leur âge… Un sacré boulot ! On débouche évidemment sur la question cruciale « Qui va s’occuper des enfants ? ». C’est cette question que Laurent Fabius a posée innocemment quand Ségolène Royal s’est présentée à la Présidence de la République, pendant que son mari était Président du parti socialiste… Une vieille question d’organisation, dans les sociétés patriarcales, qui réapparaissait au moment même où une femme, une mère, voulait se mêler de faire de la politique à haut niveau. Nous verrons plus loin que Marie-Blanche Tahon, une anthropologue féministe canadienne (qui vient de nous quitter, en décembre 2019), a quelque chose à nous dire à ce propos…

Dans chaque famille, l’enfant est plus ou moins bien considéré. Certains parents le font passer « avant eux », d’autres « après leur propre plaisir », et d’autres encore « après leurs propres contraintes », parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement… Je crois que la plupart des parents alternent ces trois situations. Ce n’est pas si facile d’être parents. Surtout dans une société dont la valeur principale est la liberté. Liberté de qui ? Du père ? de la mère ? et / ou des enfants ??? En régime de liberté, la cohabitation devient parfois difficile. Il faut prendre le temps de discuter et d’accorder les désirs de chacun et chacune, et s’engager mutuellement à respecter les contrats passés, puis recommencer le lendemain… Mais est-ce réellement ainsi que s’organise une famille ? Les parents sont-ils libres de s’occuper, ou non, de leurs enfants ? Ils sont libres, désormais, de choisir de faire un enfant, mais ensuite, une contrainte naturelle s’impose à eux. Et les enfants ? Sont-ils libres de choisir leurs parents ? Les enfants naissent « libres et égaux », « en droit », comme leurs parents… Mais est-ce que cette liberté partagée règle les problèmes concrets de la vie courante dans les familles ?

« Qui va s’occuper des enfants ? »

Y-a-t-il une valeur particulière qui nous oblige à nous occuper des enfants ? Je refuse de laisser cette question à la droite et à l’extrême droite !!! On ne va pas revenir au « travail, famille, patrie » et à la « fête des mères » ! On ne va pas revenir sur le droit à la contraception et à l’avortement !!! Mais il ne s’agit pas de la liberté de choisir ou non de faire un enfant. Il s’agit de la contrainte fondamentale inscrite dans la reproduction humaine, qui se présente comme une « charge » pour les individus que sont les parents ! Quelle est donc cette valeur qui nous fait « vouloir le mieux » pour notre enfant, au détriment de notre propre énergie et de notre propre temps ? Je ne parle pas de « l’amour », cela concerne l’intimité des êtres. Je parle de la valeur sociale qui s’impose naturellement et culturellement dans toutes les sociétés, qui nous fait privilégier la vie des « générations futures », qui nous fait nous occuper quasi spontanément de nos enfants et même de ceux des autres ! Nous n’avons pas de mot, pour nommer la valeur sociale intuitive, que nous sentons confusément, concernant « protéger les enfants »...

Qu’est-ce que c’est que cette valeur intuitive, sans « mot » pour la nommer, donc sans mot pour en discuter…, sans laquelle une société humaine ne peut tout simplement pas exister ??? Car si une société ne fait plus d’enfant, elle disparaît à moyen terme. Qu’une société disparaisse, ce n’est pas si grave (je ne suis pas nationaliste), mais il faut aller jusqu’au bout du raisonnement : si l’humanité ne fait plus d’enfant, elle disparait. Donc, il ne suffit pas de « vivre ensemble ». Il faut aussi « se reproduire ensemble » et pas seulement dans un acte de plaisir individuel, partagé à deux ! Se reproduire, cela veut dire « s’occuper des enfants tous les jours » et « les éduquer », pour qu’ils puissent à leur tour (s’ils le veulent !) faire des enfants et les élever le mieux possible. Pour qu’une société perdure, pour que l’humanité ait un avenir, il faut se préoccuper des « générations futures », c’est-à-dire en premier lieu des enfants…

Pour bien des individus des sociétés actuelles, cette perspective n’est pas particulièrement dynamisante. Ce n’est pas « ce qui donne sens à leur vie » ! Ils ou elles sont passionnées par leur métier (quand ils ont de la chance), ou bien ils cherchent à « se réaliser », à « devenir eux-mêmes », ou plus simplement à « être heureux ». Et pour 50% de la population au moins, il s’agit avant tout simplement de « survivre », de réussir à joindre les deux bouts… Donc, actuellement, en France et ailleurs, on fait des enfants, soit par inadvertance, soit « pour être heureux », pour « vivre avec eux », pour « profiter de leur bonheur de vivre ». En somme, les sociétés humaines se reproduisent sans y penser, parce que les êtres humains aiment les enfants… Et elles s’organisent pour les élever collectivement, parce que c’est moins fatigant !

Ces questions sur les enfants sont relativement récentes, nous disent les historiens. La notion même d’enfant n’a pas toujours existé… Soit. Au XIXème siècle, les enfants pouvaient travailler dans les mines à 4 ans, et mourir prématurément comme leurs parents ! Tous les enfants ??? Non, seulement ceux du peuple... Par contre, les enfants des classes dominantes étaient d’emblée inclus dans des stratégies familiales élaborées, pour reproduire les positions sociales de leurs parents, conserver et si possible amplifier leur richesse et leur pouvoir social. Ces enfants-là étaient élevés pour la reproduction sociale… Certaines filles étaient mariées à 12 ans… Est-ce vraiment différent actuellement ? Dans certaines familles, et dans certains pays, c’est peut-être encore le cas. Mais les « droits de l’enfant » sont venus contrer ces profondes inégalités sociales, comme les droits des femmes, des minorités, des personnes âgées, etc. Désormais, « le bébé est une personne », dès son plus jeune âge.

Cependant, cela n’enlève rien à la question cruciale de la protection de sa vie et de son avenir... Et cette question n’est pas seulement de la responsabilité des parents, comme on nous le fait croire, dans les sociétés individualistes libérales. C’est LA « question sociale » primordiale, celle qui permet la continuation de la société.

Dans les analyses sociologiques actuelles, le « vivre ensemble » et la « démocratie » tiennent le haut du pavé, ce qui interdit de se poser d’autres questions. Parler de « reproduction », de « structures » ou « d’institutions »… c’est ringard, voire même déplacé… Enfin, c’était presque dépassé… jusqu’à ces derniers jours !!! Maintenant, à l’heure où la mort menace n’importe quel adulte (Dieu merci… pas les enfants !) les gouvernants néolibéraux retrouvent brutalement le sens de l’Etat et le rôle des institutions. Brusquement, la société forme un tout, et il nous faut redevenir « solidaires »…

Il est peut-être temps de s’interroger sur nos représentations collectives, concernant la définition d’une « société humaine ». Comme le disait Laurent Mermet en novembre 2018 « il va nous falloir sans doute trois ou quatre ans » pour analyser nos propres croyances, et les transformer… (cf mon billet de blog précédent). Mais brusquement « le temps est venu », plus vite que prévu, de changer nos repères scientifiques et éthiques, pour faire face à la crise environnementale et sociale mondiale. Il nous faudra peut-être abandonner des nœuds cognitifs très profonds, pour combattre efficacement l’idéologie néolibérale qui infectent nos cerveaux malgré nous.

Qu’est-ce qu’une société ?

Une société se définit-elle uniquement par la « démocratie » et le « vivre ensemble » ? La liberté, l’égalité et la fraternité suffisent-elles à organiser une société ? Je crois que NON

Dans « L’énigme du don » (1996, Champs, Flammarion), Maurice Godelier pose une question sans réponse, à la fin de sa conclusion : « Les limites du négoce social sont pourtant claires. Imagine-t-on un enfant passer contrat avec ses parents pour naître ? Cette idée est absurde. Et son absurdité montre que le premier lien entre les humains, celui de la naissance, n’est pas négocié entre ceux qu’il concerne. C’est pourtant sur de tels faits incontournables que notre société tend à faire silence ». On verra plus loin que Marie Blanche Tahon reprend cette question du silence, concernant la relation mère-enfant, dans l’analyse des sociétés.

J’ai envie d’insister d’abord sur la question du « contrat » avec les enfants. Certes, les parents modernes peuvent passer des contrats avec leurs enfants, et c’est ce qu’ils vont devoir faire, dans leurs appartements confinés... Mais encore faut-il que ces contrats soient adaptés à l’âge des enfants, et que les parents n’oublient pas qu’ils restent seuls garants du bien-être de leurs enfants. Car « les enfants n’ont pas de dette envers leurs parents, c’est l’inverse », dit Jean Gagnepain (1994), un autre anthropologue. Les parents ont une dette envers leurs enfants : c’est eux qui ont décidé qu’ils existent. Autrement dit, les sociétés ne sont pas stationnaires, elles sont dynamiques. Il ne s’agit pas d’organiser le vivre ensemble au jour le jour : il s’agit de s’organiser pour l’avenir…

Les adultes n’ont pas de dette envers la société qui les a fait naitre et qui les a élevés. Ils ont une dette envers les générations futures, et c’est dans cette perspective qu’ils doivent se réunir et faire de la politique, pour faire évoluer les sociétés en fonction des contraintes nouvelles rencontrées, intérieurement et extérieurement. Il s’agit de décider de l’avenir de la société, pas de la reproduire à l’identique ! Il s’agit de l’avenir des générations futures…

Dans le fonctionnement des sociétés, on peut différencier deux niveaux. Le premier niveau, le « vivre ensemble », se traite à l’aide des valeurs de base garantissant la vie et la dignité de chaque être humain : la liberté, l’égalité, la solidarité, la responsabilité… modulées dans une discipline collective minimale qui relève de notre humanité commune, celle que nous devrions tous et toutes avoir pour les êtres humains que nous croisons. Mais ce premier niveau n’est qu’un moyen quotidien pour traiter un impératif plus vaste, un deuxième niveau sous-jacent, qui touche à la survie à long terme des individus présents et de leurs enfants.

Une société, c’est un groupe humain solidaire, qui s’entraide pour garantir l’avenir de ses enfants… le confinement des parents avec leurs enfants est profondément « anti-social ».

« Le don de la vie », une valeur pas comme les autres

Une anthropologue canadienne, Marie-Blanche Tahon, a écrit un petit texte sibyllin en 1995, intitulé « Le don de la mère » (Retour sur le don, revue Anthropologie et Sociétés, 19/1-2). Ce texte m’a fait beaucoup réfléchir. Loin de considérer les dons « naturels » que fournissent les femmes, quand elles sont mères (l’enfant, le lait), Marie-Blanche Tahon s’interroge sur le rôle symbolique de ces « dons maternels » particuliers. Elle note une forme de déni existant dans les analyses anthropologiques et sociologiques courantes, où « la relation mère-enfant semble inutile pour expliquer les conduites collectives ». Elle va plus loin dans un autre texte (5ème chapitre de Sociologie des rapports de sexe, Presses universitaires de Rennes, Openédition 2015). Elle affirme que « la maternité est comme l’envers du politique », la trame essentielle sur laquelle se tisse la société, sans que jamais on ne la prenne en compte pour ce qu’elle apporte en tant que message symbolique fondamental. Les femmes, pour faire de la politique, n’ont pas intérêt à se revendiquer en tant que mères, nous dit-elle. Elles accèdent d’ailleurs à l’espace politique quand elles peuvent enfin contrôler les naissances. Mais cela ne suffit pas… On l’a vu avec Ségolène Royal… Il s’est trouvé un homme de son propre parti pour la renvoyer à sa place…

Dans son texte de 1995, Marie-Blanche Tahon conclue en nous disant : « La mère ne donne pas l’enfant, elle donne à penser ».

Ce texte m’a beaucoup « donné à penser » ! Car juste avant cette phrase, l’auteure fait un jeu de mot étrange, glaçant : « La mère tue ». Elle fait référence au fait que la fonction maternelle (la relation mère-enfant) n’est pas prise en compte dans les « structures élémentaires de la parenté ». La mère est « tue », on se « tait », on n’en parle pas… « La société fait silence »… Mais je crois qu’elle ne choisit pas par hasard sa formule lapidaire. Elle veut dire aussi « regarder en face la fonction maternelle tue celui qui la regarde », le met instantanément en relation avec la mort. La croissance des enfants met en relief la finitude de la vie des parents. Considérer l’acte maternel premier, l’accouchement, oblige à penser à sa propre naissance, à cet étrange hasard (« je suis apparu ») qui renvoie au suivant (« je vais disparaître »).

Dans son livre « Au fondement des sociétés humaines » (2007, Champs Essais), Maurice Godelier insiste sur le fait que « « Il faut toujours plus qu’un homme et une femme pour faire un enfant ». Il observe que dans toutes les sociétés humaines, un discours sur les origines permet d’expliquer d’où vient l’enfant, et plus encore, de l’introniser dans la « représentation du monde » du groupe solidaire qui l’accueille, dans le grand mouvement de la vie (réelle, symbolique et imaginaire) qui entraine le groupe vers sa destinée.

Pour moi, la maternité donne à penser « ce qu’est véritablement une société » : un groupe d’êtres humains confrontés au fait que « la vie humaine ne se déploie que dans un sens ». Quand les mères donnent la vie (parfois au détriment de leur propre vie), la maternité donne à penser que la mort des parents est programmée dans l’arrivée des enfants, dans la vie elle-même, qui se déploie en eux puis en dehors d’eux, pour finir par les quitter… Comment garder les yeux ouverts sur cette réalité insupportable ? L’inconscient humain ne peut pas penser sa propre mort, nous dit Freud. Mieux vaut donc l’oublier… C’est sans doute la raison pour laquelle on repousse la question des mères et des enfants hors des sociétés, hors des questions politiques fondamentales, alors que LA question politique fondamentale, c’est celle de l’avenir des générations futures.

Quelle est la valeur symbolique qui justifie l’existence des sociétés, au final ? Il me semble que c’est la valeur de « la vie humaine », la conservation et l’avenir de cette vie humaine… Nous en sommes bien là, en ce moment particulier de lutte contre une épidémie. Mais en ce moment, dans notre société, on sauve les vieux (dont je suis…) et les hommes (plus touchés par le virus, semble-t-il)… pas les femmes et les enfants, confinés dans des situations parfois dangereuses… Les enfants sont considérés comme des vecteurs de la maladie, pas « pour eux-mêmes »…

Pour saisir le basculement entre l’individu et la société, il faut s’intéresser à la reproduction. Il nous faut reconnaître la valeur du « don gratuit de la vie », qui se transmet sans pouvoir se retenir bien longtemps. Cette vie humaine, nous la recevons à la naissance et nous la redonnons, en donnant la vie et/ou « en nous occupant de la vie des autres ». C’est une valeur à la fois positive et négative. Elle est difficile à défendre, dans une société fondée sur « la richesse » (que l’on consomme ou que l’on accumule) car cette « valeur », nécessaire à la reproduction de la vie humaine et des sociétés, occasionne une « perte individuelle intrinsèque ». Donner la vie, c’est accepter de perdre du temps pour élever ses enfants, et c’est accepter que les enfants devenus grands s’en aillent et vivent leur vie, c’est accepter de les perdre… C’est un mouvement si « naturel » que personne n’en parle. C’est un mouvement si douloureux qu’on préfère le nier, voire même tenter par tous les moyens de l’inverser… On ne compte pas les parents qui tentent de garder près d’eux leurs enfants, ou bien qui les instrumentalisent pour leur propre plaisir ou leurs propres intérêts. En n’en parlant pas du « don gratuit de la vie » on ne peut pas véritablement traiter la question de toutes ces « relations inversées » qui tentent de contrer la perte individuelle fondamentale.

Les pères, comme les mères, comme les familles en tant que groupe, comme les Etats quand ils ont besoin de soldats, tentent de s’approprier les enfants, puis les adultes, tentent de les garder ou de les exploiter à leur profit, pour retenir la vie qui s’en va et pour ne pas mourir... Ils leur demandent des « sacrifices », pour sauvegarder la famille, l’entreprise, la patrie, etc. On connait bien, intuitivement, ces discours-là. Ils se murmurent en sourdine, et de temps en temps ils explosent publiquement, comme en ce moment !

Nous sommes en train de refaire société, au sens le plus profond du terme. Il nous faut sacrifier nos libertés individuelles pour produire une autre valeur, collective, qui apportera un bien à un maximum d’individus, mais pas à tous… et peut-être pas à nous… Nous n’avons pas de mot pour nommer cette valeur qui concerne l’avenir de la société et l’avenir de l’humanité, et non pas l’avenir de chaque individu présent, pour lui-même. Nous n’avons pas de mot au point qu’Emmanuel Macron répète six fois « C’est la guerre ! », au lieu de dire « sacrifiez votre liberté ! » parce qu’il lui faut (et il nous faut ?) rester dans ce déni qui nous empêche de regarder la mort en face, la mort qui rôde, et nos pertes quotidiennes d’énergie, qui nous en rapprochent…

Renouer avec notre valeur sociale fondamentale

Imaginez un instant que chacun et chacune se mette à regarder en face ses « pertes énergétiques quotidiennes », dans l’organisation des sociétés, et demande que l’on « partage les pertes », comme on demande à « partager les richesses » !

Il y a un enjeu fondamental à nommer la valeur sociale intrinsèque. Car le fait qu’elle soit passée sous silence en dit long sur l’organisation des sociétés, et sur l’exploitation de l’homme par l’homme (et des femmes par les hommes).

Les femmes ont commencé à comptabiliser leur travail domestique… mais on voit combien la question reste ouverte. Et voyez comme Ségolène Royal se fait renvoyer dans les cordes, dans cette soirée électorale confuse (le 15 mars), quand elle ose essayer de rappeler les chiffres des revendications des urgentistes, en grève depuis huit mois… Il ne faut en aucun cas mesurer les sacrifices des personnels de santé… Il faut simplement les encenser, les promouvoir comme des « héros ». Je ne nie pas que c’est bien ce qu’ils sont, dans la guerre contre le coronavirus. Mais cela dispense-t-il de prévoir d’améliorer leurs conditions de travail à long terme, et d’annoncer clairement la revalorisation des salaires dans l’hôpital public, et la création d’emplois pérennes, pour leur donner un peu plus de courage encore, dans ces moments terriblement difficiles ? On prévoit bien de combler les pertes des entreprises et des banques, et on explique bien plus clairement comment cela va être fait ! Il y a donc deux poids, deux mesures… l’envers et l’endroit de la société…

Car ne nous y trompons pas, le néolibéralisme ne va pas s’avouer si facilement vaincu ! Si le « don gratuit de la vie » est bien la valeur centrale de l’existence même des sociétés humaines, le jeu social principal est d’éviter de se trouver en position de fournir ce don gratuit (cette perte individuelle). Depuis la nuit des temps, il s’agit de « refiler le bébé » aux autres… Dans la crise actuelle, la question du partage des gains et des pertes reste cruciale, tant ceux qui s’approprient les richesses et le pouvoir se sentent menacés. L’idéologie de la liberté sert en premier lieu à cacher la question fondamentale de la reproduction dans le temps des statuts sociaux qui permettent de s’approprier les richesses et de les conserver pour ses propres enfants. Les grandes familles s’intéressent collectivement (en réseaux sociaux bien structurés), en premier lieu, à l’organisation sociale de leur propre pérennité et reproduction, tandis qu’elles diffusent, pour le peuple, des discours basés sur la liberté et la réussite individuelle. S’il faut, maintenant, modifier un peu les discours, on recourra aux valeurs anciennes, à la bonne vieille logique des « héros », qui donnent leur vie gratuitement. Emmanuel Macron n’a que ce mot à la bouche depuis son arrivée au pouvoir, et les membres du gouvernement reprennent désormais la chanson en cœur. Pas de polémique politicienne ! Ne troublez pas le courage des héros ! Et lavez-vous les mains !

Mais la société capitaliste a dérivé lentement dans ses propres contradictions. La démocratie repose sur la liberté et l’égalité. Les valeurs individualistes ont gagné, et c’est tant mieux pour chacun et chacune d’entre nous. A force de valoriser la richesse et l’argent, désormais, la valeur des êtres humains se mesure à l’argent gagné, pas au don gratuit de sa propre vie ! Il est fini, le temps du « panache blanc d’Henri IV », qui courait face à l’ennemi, devant ses soldats ! Ni les chefs de gouvernement, ni les généraux ne vont plus en avant de leurs soldats, pour montrer l’exemple et donner leur vie !!! Ils font tout l’inverse : ils restent protégés par tous les moyens, et s’accaparent l’argent et les richesses. Il va nous falloir revendiquer haut et fort des accroissements de salaires conséquents pour tous les « héros du quotidien », si fort valorisés actuellement… Nul doute que cette bataille sera difficile. Car pour les maîtres du monde actuels, l’équation idéologique est presque impossible à résoudre… Il y a beaucoup à craindre qu’ils ne se lancent dans une bonne guerre, pour remettre tout le monde en rang.

Le sacrifice individuel versus l’avenir de l’humanité, au cœur des sociétés 

Je ne pense pas que la valeur de la reproduction des sociétés, nécessaire à la survie des êtres humains, soit portée particulièrement par les femmes, ou par les mères… Nous voyons bien le rôle essentiel qu’elles ont joué, dans le don de leur vie pour leur enfant, pour leur famille, pour leur mari, etc., ou dans leur maintien des liens sociaux, ou encore dans tous les emplois de services à la personne (si mal payés…). Mais les hommes et les pères modernes peuvent tout aussi bien porter cette valeur, dans le partage des tâches domestiques et dans l’éducation quotidienne des enfants, et dans les services à la personne qu’ils investissent désormais.

Comme l’explique Maurice Godelier, ce ne sont pas les individus qui permettent la reproduction des sociétés. Ce ne sont pas, non plus, les familles ou les entreprises, même si elles sont nécessaires aux deux activités principales (la production de la survie et la reproduction). En général, elles ne sont pas suffisantes… Elles n’arrivent pas à intégrer tous les individus présents, face à la dynamique vitale qui se déploie, dans le groupe humain et dans son environnement. Toutes les sociétés, petites ou grandes, doivent s’organiser pour perdurer et se reproduire, en gérant les pertes naturelles individuelles, qui permettent la création de nouveaux êtres humains, et en gérant la perte énergétique globale, inscrite dans l’environnement et dans les corps humains.

Pour M. Godelier, depuis la nuit des temps, les êtres humains ont inventé collectivement des systèmes « politico-religieux » (dans un grand nombre de pays encore), ou « politico-idéologiques » (en raisonnant plus largement), pour organiser (plus ou moins bien) des mécanismes d’intégration de tous les individus présents et des mécanismes de reproduction à long terme. Ces systèmes produisent des cadres et des repères collectifs, à la fois physiques et psychiques. Les systèmes politiques peuvent contenir les violences individuelles potentielles, mais la force physique n’a jamais été suffisante. Il y a toujours eu l’élaboration d’une croyance partagée, religieuse ou profane, pour justifier la mise en œuvre des formes de pouvoir social choisies (ou imposées), pour calmer les angoisses existentielles individuelles et les violences psychiques. Ces systèmes idéologiques ou théologiques donnent sens à la vie humaine, à son origine et à sa disparition, et offre une identité collective au groupe considéré, en l’inscrivant dans son environnement naturel et cosmique.

Notre défi actuel, c’est de réinventer nos croyances collectives pour « vivre ensemble pacifiquement sur la Terre », tout en « se reproduisant ensemble de manière raisonnable », en stabilisant la taille de la population humaine pour garder une planète vivante et accueillante !

La valeur du « sacrifice individuel pour le groupe » réapparaît en temps de crise. Ce n’est pas en niant cette valeur, négative pour l’individu et positive pour le groupe, que l’on pourra lutter contre l’exploitation de l’homme par l’homme (et des femmes par les hommes). Bien au contraire. Il nous faut la regarder en face pour analyser en détail les mécanismes sociaux « d’extraction de la valeur », qui permettent d’assurer la reproduction des dominants, tandis que la reproduction des dominés est compromise… Il nous faut apprendre à discuter collectivement du « partage des pertes », comme nous discutons du « partage des richesses ». Et il nous faut d’ailleurs nous interroger sur ce que sont nos richesses… Les richesses extraites du milieu naturel peuvent constituer une perte potentielle pour les générations futures, comme pour la biodiversité.

Pour ma part, je considère que la valeur « sociale » intrinsèque, celle qui garantit la pérennité de la vie de l’humanité, c’est la valeur particulière des « générations futures », mise en avant par Mme Gro Brundtland dans le texte fondateur du « développement durable » (Our common future / Notre avenir à tous) en 1992. Cette valeur est différente de nos valeurs libérales habituelles.

Elle ne peut pas se confondre avec « la démocratie », par exemple. La démocratie n’est pas « bonne en soi ». Elle a porté Hitler au pouvoir, il ne faut jamais l’oublier. La démocratie n’apporte pas obligatoirement la protection de la nature. Il ne faut pas confondre les fins et les moyens (même si les théories de la complexité nous y engagent !). On peut espérer que la démocratie reste le meilleur moyen pour organiser une société. On peut la prôner comme une « valeur en soi », mais jamais comme la valeur ultime. Car ce sont les finalités des sociétés humaines qui doivent être clairement réfléchies et débattues, démocratiquement...

La « confusion des valeurs » rend difficile la mise en œuvre de la transition écologique et sociale. Certaines valeurs n’ont pas de mot pour les nommer… parce qu’elles sont collectives, ou situées dans l’avenir… Faire référence au « peuple » ne peut pas suffire, car les glissements vers le nationalisme peuvent être immédiats. Les vieilles représentations mentales ont la vie dure : elles sont plus vite activées dans les cerveaux que les raisonnements nouveaux… C’est ce que tentent de faire les gouvernements actuels, d’ailleurs, pour remobiliser les « dons gratuits » et les « sacrifices », nécessaires à la survie de leur système socio-économique dévastateur ! Comment lutter contre les replis nationalistes et religieux frileux, ou contre les glissements idéologiques pernicieux ?

Se centrer sur le « vivre ensemble » et sur la « démocratie », c’est réduire la vie collective au présent et à la discussion, alors qu’il nous faut traiter de la question de la vie et de la mort, des corps et de l’énergie, et surtout de la question de l’avenir, des conditions de vie des générations futures… Il est difficile d’aborder la question qui fait mal, celle des sacrifices à faire individuellement, celles des renoncements et des pertes, pour la sauvegarde de l’humanité et de la nature… Il nous faut pourtant le faire, puisqu’il s’agit de les répartir équitablement. Je crois que les « gilets jaunes » ont commencé à poser ces questions-là. Mais il nous faut progresser collectivement sur tous ces sujets.

Trois types de valeurs

Il nous faut reconsidérer les valeurs qui donnent sens à nos vies. Il ne s’agit pas d’abandonner les valeurs des sociétés démocratiques, basées sur le respect de tous les êtres humains, pris un par un (et une par une), dans toutes leurs diversités naturelles et culturelles. La liberté, l’égalité, la solidarité sont plus que jamais nécessaires pour « vivre ensemble sur la Terre », au jour le jour. Mais il s’agit d’y adjoindre d’autres valeurs, plus complexes, en contradictions complètes avec les premières, du fait même qu’elles ne concernent pas la vie individuelle. J’en vois deux grands types : celles qui ont trait à la nature et à la biodiversité (la « valeur intrinsèque de la nature »); celles qui ont trait à l’espèce humaine dans son ensemble, qui ne peut pas se reproduire sans organiser des « groupes solidaires », des « sociétés humaines », où les valeurs de l’avenir et du collectif supplantent les valeurs individuelles (la « valeur intrinsèque du social »).

En résumé, ou pourrait dire : pas de vie humaine sans vie biologique sur la planète, pas de vie humaine sans sociétés humaines organisées pour intégrer et protéger tous les individus présents, pour soutenir les parents et éduquer les enfants… La « valeur intrinsèque de la nature » est différente de la « valeur intrinsèque du social », elle-même différente de « la valeur de la démocratie et du vivre ensemble », qui permet de discuter des deux autres… Les deux valeurs « écologiques » et « sociales » sont strictement nécessaires à la promotion de la « valeur intrinsèque de chaque être humain », celle qui lui permet de participer à la démocratie... Nous redécouvrons actuellement la « valeur des sociétés », seules garantes de la protection de la vie des individus, après avoir pris conscience, à travers les multiples questions environnementales, de la « valeur de la nature », seule garante de notre vie sur Terre.

Il nous faut toujours garder à l’esprit que la promotion d’une de ces trois valeurs peut se faire au détriment des deux autres, soit chez nous, soit ailleurs sur la planète, soit plus tard, pour les générations futures de l’humanité.

La troisième valeur, celle qui concerne les individus, est toujours la plus fragile. La liberté, l’égalité et la solidarité dans le « vivre ensemble » ne sont pas acquises, pour une grande majorité des êtres humains, et elles peuvent disparaître demain, dans les sociétés démocratiques. Nous ne pouvons pas admettre que, seule, une portion minime de l’humanité satisfasse ses exigences de confort, en se réservant les milieux naturels les moins pollués et en détournant les systèmes politiques et idéologiques en place pour assurer sa propre reproduction familiale…. Il nous faut continuer à nous battre pour nos idéaux les plus chers.

Mais nous ne pourrons réussir à promouvoir les droits de chaque être humain qu’en intégrant dans nos combats nos deux autres valeurs fondamentales, qui transcendent les vies individuelles. Le temps est venu, car sur une planète finie, le développement des inégalités, qui menace en premier lieu la valeur individuelle, peut également menacer l’existence des sociétés humaines, et à plus long terme, la vie sur la planète. La prise de conscience des interactions existant entre ces trois types de valeurs doit permettre de se préoccuper de chacune d’elles, et de toutes les trois ensemble, dans toutes leurs facettes et leurs complexités.

 

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