Les perdreaux de l'année

Certain.e.s député.e.s LREM écologistes et humanistes commencent à se sentir floué.e.s par les promesses non tenues de leur président. Comment vont-ils et vont-elles s'en sortir ? Quelques apports théoriques de psychologie sociale peuvent aider à y voir clair.

Je les aime bien, ces belles petites perdrix rouges qui se réfugient près de chez moi, peu de temps avant l’ouverture de la chasse. Elles sont rondes et bien dodues, avec un plumage multicolore et brillant. Elles se rapprochent des maisons parce qu’elles sont un peu perdues : elles ont été nourries au bon grain depuis leur naissance, puis lâchées brutalement dans la campagne pour faire croire qu’il existe encore une nature sauvage… Mon cœur se serre quand je les vois, car elles sont promises aux chiens et aux coups de fusils, bien plus qu’à la pseudo-liberté qu’elles découvrent.

Ils m’ont émue aussi, dans un premier temps, les jeunes député.e.s LREM, quand ils et elles sont apparu.e.s dans les débats télévisés, il y a désormais presqu’un an. Ils et elles aussi étaient bien nourri.e.s, brillant.e.s d’intelligence et plein.e.s de bons sentiments. Mais bien souvent, au bout de dix minutes, certains et certaines avaient le regard perdu des petites perdrix rouges. Leur valeur personnelle n’était pas reconnue aussi facilement que dans leurs milieux professionnels antérieurs, et la cruauté du monde semblait se révéler brutalement à elles et à eux… Les plus effarouché.e.s ont disparu des écrans au bout de quelques mois, laissant la place à des individus déterminés, aux logorrhées bien rodées.

Puis est venue la loi sur l’immigration. Les plus courageux.es ont fui dans les garennes de la république, pour ne pas voter contre leurs propres convictions… et ne pas voter non plus contre leur propre camp. On nous a dit qu’environ 65% des député.e.s LREM ont voté « pour ». Nous ne pouvons pas connaître leurs raisons. Mais ce chiffre de 60-65% m’interpelle. C’est à peu près le pourcentage de personnes qui envoient un choc électrique dangereux à un individu qui crie, dans la pièce d’à coté, dans la fameuse expérience de Milgram sur la « soumission à l’autorité »… Après la seconde guerre mondiale, des chercheurs ont tenté de comprendre comment des êtres humains normaux avaient pu devenir aussi vite des bourreaux. Il semble qu’il suffise de commencer doucement, puis qu’un scientifique en blouse blanche (ou une animatrice télé… ou un jeune président…) vous encourage à continuer. Dure loi de la psychologie sociale… Aussi douloureuse que la loi de la pesanteur quand on tombe de vélo !… Mieux vaut les connaître toutes les deux, pour faire très attention !

Surtout quand votre président de la république aime la chasse et les défilés militaires.

Mais, me direz-vous, c’était il y a très longtemps. Et nous sommes tous et toutes, désormais, des êtres libres, rationnels et autonomes, bien informés, bien éduqués et responsables de nos choix…

C’est vrai, mais d’autres connaissances sur nous-mêmes pourraient nous êtres utiles, pour mieux nous prémunir contre nos propres tendances, naturelles ou culturelles (les scientifiques n’arrivent pas à trancher, à ce sujet). Reprenons nos classiques : le « Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens », de RV. Joule et JL. Beauvois ( je suppose que certains humanistes détournent les yeux dès qu’ils lisent les quatre premiers mots, mais de ce fait, ils oublient les suivants et ne comprennent pas l’objectif tout à fait pro-démocratique de ces dignes professeurs d’université) et « La soumission librement consentie » (des mêmes auteurs). Ces ouvrages sont connus des écoles de commerce et de management, des conseillers en communication et des instituts politiques, mais il y a peu de chances sans doute que le ministre actuel de l’éducation ne les mette au programme philosophique des classes de terminales. Il ne fait pas bon déciller les yeux des croyants et des croyantes, quand on utilise leurs illusions pour les gouverner.

P 32 du petit traité : « Il faut savoir dire stop »… C’est ce que l’on a envie de dire à nos député.e.s et à nos ministres LREM les plus écologistes et les plus humanistes… Nous pouvons tous et toutes tomber dans des « pièges abscons »… où nous dépensons beaucoup d’efforts, de temps ou d’argent, pour obtenir un gain incertain, qui recule au fur et à mesure que l’on avance... Un « effet de gel » nous fait « adhérer » à nos décisions précédentes ou à nos comportements quotidiens, qui nous engluent dans des situations qui nécessiteraient (vues de l’extérieur) que nous fuyions au plus vite… Qui n’a pas gardé une vieille voiture trop longtemps, au point de dépenser en réparation le prix d’une voiture d’occasion ? Et qui n’a pas toléré trop longtemps une relation professionnelle ou conjugale désastreuse ? « Apprenez à revenir sur une décision », nous disent les auteurs, même si toute la société vous demande au contraire d’être consistant, fiable, fidèle… Et apprenez à considérer que deux décisions successives sont indépendantes l’une de l’autre. Considérez lucidement la situation et dites « non » à la deuxième demande, alors que vous avez dit « oui » à la première, un mois ou un an plus tôt ! Enfin, ne surestimez pas votre liberté…, appréciez là à sa juste valeur et pratiquez là en analysant lucidement les contextes…

Car la découverte la plus problématique de toutes ces recherches scientifiques concernant la « théorie de l’engagement », c’est la puissance de l’invocation du « sentiment de liberté »… Nul ne sait vraiment ce qu’est la liberté…, mais dans les sociétés libérales, il suffit de dire aux gens qu’ils sont libres avant de leur proposer d’agir d’une certaine manière, pour que leur première action les engage plus fortement encore à en émettre une deuxième dans le même sens... Ils sont même capables, s’ils se croient vraiment libres, de changer de point de vue à la suite de leurs actes, en toute bonne foi… Comment se sortir de ces situations de « soumission librement consentie » ?

Comment se désengager ? En reconnaissant tout simplement que « chacun ou chacune peut se tromper ». En se donnant les moyens de « revenir sur ses propres décisions », et si possible avant même de décider, nous disent les auteurs. Choisir des objectifs atteignables ; se donner des critères d’évaluation les plus précis possibles, par rapport à ces objectifs ; prévoir pour soi-même des « limites », dans le temps et dans les dépenses effectuées (en temps, en argent, en compromission, etc.) ; et se donner des limites dans les « écarts acceptables » concernant les critères choisis… Décider de tout cela a priori, si c’est possible, avant même d’entrer dans la première décision… Car le processus d’engagement nous entraine à toujours trouver de bonnes raisons pour justifier nos choix, a posteriori… et continuer encore un peu…

Espérons que Mr Hulot, qui a utilisé la théorie de l’engagement dans sa fondation pour inciter chacun et chacune d’entre nous à faire évoluer ses comportements vers plus d’écologie, saura sortir lui-même du piège qui lui a été tendu, et dans lequel il est entré en toute liberté...

Quand aux militants et militantes écologistes et humanistes LREM, qui ont cru sincèrement pouvoir changer les choses, il leur faudra sans doute se rassembler et s’auto-renforcer mutuellement dans leurs objectifs de départ (et non dans leurs autojustifications actuelles : « restons pour faire évoluer le mouvement de l’intérieur », etc.)… pour entrer en résistance et reprendre leur liberté. C’est ce que je leur souhaite, avant qu’ils et elles ne modifient subtilement leurs propres valeurs et convictions sans s’en apercevoir, dans leur soumission librement consentie… Mais c’est surtout ce que je souhaite pour l’avenir du pays.

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