Les « enfants perdus » trouveront-ils le bon chemin ?

Dans le roman « Archives des enfants perdus », Valeria Luiselli nous offre son instinct de précision, son imagination et ses qualités littéraires pour transcender, un instant, une réalité inacceptable, tout en la documentant. J’ai dit dans une autre chronique tout le bien que je pense de ce roman, mais je voudrais dire ici les réflexions personnelles qu’il m’inspire.

Merci, Valéria, de nous avoir donné du courage, en puisant dans celui de nos propres enfants… D’une certaine manière, tu nous dis : « Ils ne savaient pas que c’était impossible… donc ils l’ont fait… Ils sont allés à la rencontre des enfants migrants, ils ont pris tous les risques et ils les ont aidés… ». Mais à l’heure où Greta Thunberg se déplace aux Nations Unies pour faire entendre la voix des générations futures, puiser du courage dans celui de ses propres enfants me pose question.

Plus que toute autre actualité, la dramatique réalité de ces « enfants migrants isolés » devrait nous alerter sur l’état de notre monde. Comment qualifier des sociétés humaines qui abandonnent à leur sort des enfants, et comment qualifier les adultes qui les utilisent pour leurs propres fins, au mépris de leur santé ou de leur développement?

Je sais bien que les historiens nous expliquent que la notion d’enfance est récente, que c’est une « construction sociale » en quelque sorte.  Les biologistes eux-mêmes, ou les médecins, ne peuvent pas vraiment nous dire quand s’arrête l’enfance et quand commence l’âge adulte. Bien sur, il y a la puberté, et la capacité à se reproduire. Mais l’âge de la puberté varie selon les individus, et peut-être les époques ou les environnements. Par ailleurs, des neurobiologistes ont soutenu récemment que la zone du cerveau qui permet de faire des choix rationnels se développait beaucoup plus longtemps qu’on ne le pensait, peut-être jusqu’à 25 ans… Et cette idée de choix rationnel est remise en cause : les adultes comme les enfants sont traversés par de multiples émotions, évaluations, influences, qui orientent parfois (ou souvent) leurs décisions… Bref, rien n’est clair. Même les textes de loi ont du mal à préciser la limite entre les majeurs et les mineurs, et fluctuent selon les problématiques rencontrées. 

Dans notre siècle où tous les repères intellectuels et scientifiques sont devenus mouvants, la question des enfants devient (ou redevient) fluctuante… Pourtant, nous savons que les enfants mourraient en grand nombre dans les siècles passés (comme les femmes en couches) et que cette réalité dramatique est toujours le quotidien de certains pays pauvres ou mal organisés. Nous avons réussi, après des millénaires, à établir une « déclaration universelle des droits de l’enfant », mais rien ne semble acquis. Le roman de Valeria Luiselli se fait l’écho de cette ambigüité ambiante.

A dix ans, un petit garçon riche qui ne veut plus de jouets pour son anniversaire fait la fierté de ses parents : il veut devenir adulte. On peut imaginer que ses parents sont secrètement rassurés sur sa capacité à affronter l’avenir, mais qu’ils vont continuer à le protéger, encore un bon moment. Ils lui paieront des études, lui offriront de nombreux objets utiles et inutiles, lui trouveront un travail grâce à leurs relations, l’aideront financièrement de multiples façons, etc. A dix ans, un petit garçon pauvre qui monte sur le toit d’un train, et devient migrant, a la même capacité à affronter l’avenir, mais personne pour le protéger, même si ses parents ont fait de leur mieux pour trouver des solutions pour lui. La différence ne se situe pas entre les enfants, mais entre les mondes sociaux qui les entourent. Oui, les enfants ont tous d’immenses capacités et sont capables de faire face à de multiples problèmes. J’en suis persuadée. Mais ils ne peuvent pas survivre seuls, tout comme les adultes d’ailleurs.

Il y a une forme de double discours, dans notre société actuelle, concernant les enfants. D’un coté, on les traite en mineurs juridiques et en enfants à protéger ; de l’autre, on leur attribue des responsabilités de plus en plus importantes et de plus en plus tôt. Attribuer des responsabilités aux enfants, dosées en fonction de leur âge, fait partie des apprentissages normaux. Mais le recours aux enfants pour pallier les manquements des adultes me pose problème. Depuis plus de vingt ans, j’observe le phénomène dans le monde de l’éducation à l’environnement. Alors même que les responsables politiques et économiques ne font pas d’efforts pour résoudre les problèmes, ou n’arrivent pas à s’entendre pour le faire, les éducateurs encouragent les enfants à prendre les choses en main, à participer à des situations qui les dépassent. Ce type d’éducation par l’action et par l’engagement citoyen n’est pas négative en soi, si elle est soigneusement préparée, mais ne cherche-t-elle pas, d’une certaine manière, à faire pression sur les adultes en instrumentalisant les enfants ?  Cet enrôlement social des enfants est présent dans de nombreux discours éducatifs, où on leur demande de s’exprimer, de faire des choix, d’avoir des projets personnels, sans leur avoir donné préalablement les connaissances ou les compétences nécessaires. Les enseignants se trouvent soumis à une double injonction : aider les enfants à apprendre, en leur donnant des méthodes de réflexion et des connaissances solides, tout en les soumettant à la « vraie vie », où toutes les connaissances sont maintenant remises en cause, où les adultes semblent en pleine incertitude.

La responsabilisation individuelle est ancrée dans l’air du temps libéral, qui ordonne à chaque être humain : « soit libre et autonome », « deviens toi-même », « prends-toi en charge »... Chaque enfant, chaque adulte doit désormais « avoir un projet », personnel et professionnel, et doit même devenir capable de « changer le monde »... « tout en se changeant soi-même » !... Le phénomène « Greta Thunberg » est la concrétisation de ce lent mouvement souterrain qui transforme les relations entre les adultes et les enfants, depuis plus de vingt ans. Mais écoutons bien Greta, quand elle s’adresse aux adultes des Nations Unies. Elle leur a dit « je suis une enfant, je devrais être à l’école en ce moment… ».

Dans son roman, Valéria Luiselli prend la société libérale du XXIème siècle à son propre piège. Vous voulez que vos enfants soient de petits adultes miniatures ? Bien : les voilà qui se prennent en charge, qui prennent l’initiative… au risque de se perdre, eux-aussi. Mais son roman se trouve lui-même pris dans l’air du temps qui nous possède, tous et toutes… Une forme de bouclage idéologique se manifeste dans le conte merveilleux qui permet au livre d’échapper un instant à l’horrible réalité. Oui, nous voulons croire à notre propre fiction… Nous voulons croire que nos enfants résoudront les problèmes que nous n’avons pas su résoudre…  Nous n’avons pas d’autre choix, dans nos repères intellectuels et politiques actuels. Car nous nous pensons, comme il se doit dans les sociétés libérales qui nous ont formaté.e.s, « libres, autonomes et responsables », et nous voulons que nos enfants le soient aussi. Imagine-t-on être soi-même, ou avoir des enfants, « soumis, dépendants et irresponsables » ???

J’aimerais croire que nos enfants  connaitront instinctivement le bon chemin, ou utiliseront les quelques repères humanistes et écologistes que certains adultes ont tenté de construire pour eux, leur vie durant… J’aimerais croire que l’orage qui menace, dans le désert de sens des sociétés individualistes actuelles, provoquera une rencontre pacifique avec le reste de l’humanité, et apportera une pluie salvatrice plutôt que des éclairs destructeurs… J’aimerais croire que l’aigle américain est encore capable de se sacrifier pour donner un avenir à ses propres enfants et à ceux du reste du monde… et que le coq français sera capable du même sacrifice…, ainsi que tous les autres animaux dont nous aimons désormais nous rapprocher…

Mais une image parasite s’est infiltrée en moi pendant que je lisais le roman.  Cet été, un preneur de son (comme le héro du livre), qui aimait la nature et voulait en capter les échos, s’est fait emporter par un grizzli, tout au Nord de l’Alaska. C’est une horrible histoire vraie, très loin des contes merveilleux. Elle s’adresse aux amoureux de la nature, qui ont oublié l’existence de « la loi de la jungle » et ses transpositions libérales et idéologiques. Elle n’a rien à voir avec les « enfants perdus » du roman. Valeria Luiselli nous l’a dit et redit : les enfants et les adultes meurent de faim et de soif dans le désert, et les enfants plus que les adultes… Mais soyons clairs : la nature, et la liberté individuelle qui s’y rêve, ne nous sauveront pas de nos propres errements et folies. Il va donc falloir trouver des solutions culturelles et sociales, non pas naturelles et individuelles, pour contrer les instincts les plus meurtriers des êtres humains, que certains considèrent comme « des loups pour l’homme », ou encore comme « des ours qui ont mal évolué »…

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