La raison, c'est nous !

Ceux qui se réclament de l'objectivité et de la rationalité pure dissimulent bien souvent un projet politique, fondé sur des valeurs qui leurs sont propres. Face à l'avènement d'un régime qui présenterait le "bon sens" technocratique comme la seule voie possible, il est urgent que les forces progressistes se réapproprient le thème de la raison.

L'accession au pouvoir d'Emmanuel Macron signe la victoire d'un certain discours qui se présente comme rationnel, objectif, dépourvu d'idéologie et mû seulement par le bon sens technicien de gouvernants supposés compétents. Cela présume d'abord que les objectifs feraient consensus, et que seules les méthodes utilisées pour les atteindre seraient à soumettre au débat public. Rien n'est moins sûr ! Car quel est l'objectif de l'action publique ? Il est sans cesse à redéfinir, à redéfinir par le truchement du processus démocratique, car toute référence à l'intérêt général suppose une tentative ardue de situer celui-ci – chacun ayant son avis sur la direction dans laquelle il faut le chercher.

Ce qui me paraît grave dans cette dépolitisation de la gouvernance, dans cette dérive techniciste, c'est qu'elle s'arroge le monopole de la raison. Quelques élites arrogantes cherchent à se débarrasser de ce peuple qui ne partage pas leurs vues, et masquent la poursuite de leurs intérêts sous le drapeau de la rationalité, qu'elles seraient seules à posséder (puisque compétentes) et à exercer (puisque lucides, clairvoyantes et immunisées contre toute idéologie). Ce faisant, les autres courants politiques se voient exclus du domaine de la raison et renvoyés au champ de la pure émotion, des passions capricieuses, de la démagogie qui promet tout mais qui n'apporte rien1. Ainsi beaucoup se retrouvent à valider cette conception en concédant que leur coeur aspire au changement mais que leur cerveau les incline à suivre la voie des pseudo-réformes, de la régression déguisée en renouvellement.

On peut facilement montrer à quel point le discours technocratique est imbibé et déterminé par des considérations idéologiques : croyance aveugle en l'efficacité des marchés, sacralisation de la propriété privée, justification des inégalités par la célébration d'une "société des gagnants", exaltation de l'initiative privée – présumée efficace – au détriment de l'action publique, négation de l'importance de l'égalité réelle au bénéfice des principes abstraits de l'égalité formelle, sans considération pour la réalité historique et les leçons de l'expérience. Ainsi cette parole qui prétend à l'objectivité se révèle pour ce qu'elle est : un discours de classes dominantes qui visent à légitimer leurs privilèges, à la fois pour eux-mêmes – personne ne veut être le méchant de l'histoire – et pour la masse des citoyens. La répétition médiatique du discours et l'apparence du consensus entre les élites assure, sinon l'acceptation, du moins la passivité perplexe du bon peuple face aux rapports de force actuels.

Petite digression, qui n'en est pas tellement une puisqu'elle porte toujours sur l'utilisation des mots : on aura tôt fait de reprocher au courant macronien de faire prévaloir "l'économique" sur le "politique". Mais ce serait se tirer une balle dans le pied, et valider une prétendue opposition entre l'économique et le politique. De quoi est-il constitué, aujourd'hui, le discours politique progressiste ? D'un appel à la réduction de la précarité, à la redistribution des richesses, à la réduction du chômage, bref d'un discours économique et pour l'économie. Sauf à considérer que l'économie se confonde avec le profit des possédants, le discours progressiste apparaît donc comme féru d'économie. Il vise de toutes ses forces une économie prospère et en bonne santé (pour peu que l'on s'affranchisse d'indicateurs grossiers comme le PIB et le volume des échanges commerciaux), et dans cette perspective il s'avère profondément pro-économique.

Ainsi il m'apparaît aujourd'hui urgent que les progressistes se réapproprient les mots accaparés par leurs adversaires, cessent de se laisser reléguer aux marges de la rationalité et discréditer face au discours techniciste. Dès aujourd'hui ils doivent affirmer, sans complexe aucun : "l'économie c'est nous". "La raison, c'est nous !"

 

1 Extrait d'une conversation de 1983 au cours de laquelle Raymond Barre raconte à François Furet son séjour aux Etats-Unis : "Nous avons discuté des problèmes américains et internationaux et avons pu tomber sur une analyse commune, sans que les a priori idéologiques interviennent", explique Barre. Furet rebondit : "Mais avec des experts, vous pouvez obtenir le même résultat en France ; là où c'est par définition impossible d'y parvenir, c'est avec des hommes politiques."

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