Supprimer la présidentielle ?

Il y a un an, Emmanuel Macron remportait le premier tour de l'élection présidentielle alors que moins de 20 % des électeurs inscrits avaient voté pour lui. Le choix de confier un si vaste pouvoir à un seul homme pose un vaste problème de démocratie : cet article propose de limiter désormais la présidence à un rôle symbolique, afin que le parlement redevienne le lieu central de la vie politique.

 

En 1962, Charles de Gaulle proposait aux Français de commencer à élire leur président au suffrage universel. L'idée n'avait rien d'une évidence, le seul précédent dans notre pays étant l'élection en 1848 de Louis-Napoléon Bonaparte. Ce dernier avait ensuite renversé la République et régné comme empereur sous le nom de Napoléon III pendant 19 ans, jusqu'à ce qu'une guerre perdue contre la Prusse finisse par lui coûter son  trône... Malgré cette expérience historique peu concluante, le peuple français approuva à 62 % la réforme concoctée par de Gaulle et qui allait devenir la clé de voûte de notre vie politique.


La volonté du Général était que le chef de l'État soit plébiscité directement par le corps électoral pour devenir un homme au-dessus des partis et de "la propension gauloise aux divisions et aux querelles" [1]. L'élection présidentielle organisait la rencontre d'un homme et d'un peuple, et fournissait un rôle sur mesure pour ce personnage hors-norme – considéré par le plus grand nombre comme le vainqueur de la Libération et le seul à même d'incarner l'unité de la France.

 

 

a) Un demi-siècle de présidentielle


Pendant presque vingt ans, les partis de droite et du centre remportèrent systématiquement l'élection. Puis le tableau se compliqua quelque peu à partir de la victoire de François Mitterrand en 1981. Pendant les vingt années suivantes, on assista à une bipolarisation de la vie politique marquée par des alternances du pouvoir entre la gauche modérée et la droite modérée, avec au passage des périodes de "cohabitation" (1986 à 1988 ; 1993 à 1995 ; 1997 à 2002).


Dans la cohabitation, le président prend acte de la nouvelle majorité qui s'est installée à l'Assemblée et accepte de nommer un Premier ministre parmi ses adversaires politiques. La résultante ne satisfait personne : le président, devenu leader de l'opposition, continue à représenter le pays et à présider le conseil des ministres. Dans une plus ou moins grande mesure, il exerce son "pouvoir d'empêcher" et met des bâtons dans les roues de son Premier ministre, provoquant ainsi des blocages au sommet de L’État. C'est pour éliminer à l'avenir une telle possibilité que Jacques Chirac a proposé par référendum de réduire la durée du mandat présidentiel à cinq ans, ce que les Français approuvèrent à 73 % et qui prit effet à partir de l'élection de 2002.


Désormais les présidentielles et les législatives auraient lieu la même année, réduisant quasiment à zéro le risque que la majorité parlementaire ne soit pas du même bord que le président. Coup du sort, c'est cette même année 2002 que l'extrême-droite fit avec fracas son entrée au second tour de la présidentielle, sidérant bon nombre d'observateurs et bouleversant la manière dont nous approchons ce scrutin. A partir de ce jour-là, le comportement d'une large part de l'électorat s'est trouvé transformé par la volonté de "faire barrage au FN" en choisissant dès le premier tour (voire dès les primaires, quand il y en a) le candidat que leur paraît avoir le plus de chances d'être élu face au Front National.

 

Une préoccupation louable, qui a malheureusement pour effet d'asphyxier notre vie politique – dont l'ambition tend à se réduire à un simple maintien du statu quo pour éviter le pire. Cette tendance a été particulièrement prégnante dans l'élection d'Emmanuel Macron : beaucoup de ses électeurs, sans adhérer véritablement à son programme, l'ont soutenu simplement car il leur paraissait le plus à même d'affronter Marine Le Pen au second tour.

 

Si le processus électoral ne sert plus à rallier les citoyens autour d'un projet de société, à quoi bon organiser encore des élections ? Le scrutin central de la vie politique française se retrouve en grande partie paralysé par le spectre de l'extrême-droite... mais le risque d'une victoire totale du Front National n'existe que parce que nous confions le pouvoir de gouverner à un seul individu, sans égard pour la diversité des opinions des dizaines de millions de votants qui glissent leur bulletin dans l'urne.

 

 

b) La mal-représentation

 

Le 23 avril 2017, les électeurs pouvaient choisir entre onze candidats portant des projets différents dans le cadre de l'élection présidentielle. Moins de 20 % des personnes inscrites sur les listes électorales votèrent pour Emmanuel Macron, qui allait devenir le nouveau chef de l'Etat. Tous les autres présidents de la Vème République, à l'exception de Jacques Chirac, ont reçu un soutien plus large que lui lors du du premier tour de l'élection... mais aucun n'a dépassé les 30 % depuis 1969.

 

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Cela signifie que 70 à 86 % des votes exprimés lors de l'élection présidentielle sont systématiquement perdus, et que tout se passe comme si ces gens-là ne s'étaient pas rendus aux urnes. L'existence de l'expression "vote utile" en dit long sur le resenti des électeurs, qui perçoivent bien que leur vote s'avèrera certainement "inutile" s'il ne porte pas sur l'un des candidats donnés comme favoris. Ils en conçoivent une frustration certaine, quand ils penchent finalement pour le vote stratégique au détriment d'un vote qui serait plus en accord avec leurs convictions et leur donnerait le sentiment de s'être exprimé librement.

 

Certes, la tenue du second tour de l'élection corrige légèrement cet effet – on vote généralement contre le candidat qui nous paraît le plus insupportable – mais cette deuxième manche produit essentiellement une illusion de légitimité, un tour de passe-passe qui permet de gonfler le chiffre final de l'élection. Au bout du compte, il est vrai qu'une majorité de votants a élu le président... à partir du moment où ils n'ont plus eu de véritable choix.

 

L'idée de confier les rênes du pays à une personne unique ne peut entraîner qu'une distorsion extrême de la démocratie, du fait que tous les courants d'opinion sauf un (celui du président) se voient écartés du pouvoir. La répartition des 577 sièges de l'Assemblée Nationale, pourra-t-on objecter, contre-balance ce défaut majeur de la présidentielle. Deux considérations viennent pourtant écarter cet argument.

 

D'une part, le fait que l'Assemblée Nationale soit essentiellement inféodée au pouvoir exécutif, et ce particulièrement depuis l'instauration du quinquennat. Non seulement la majorité parlementaire est désormais toujours du même camp que le président, mais l'élection législative est placée dans le mois qui suit la présidentielle, comme s'il s'agissait juste d'une confirmation de cette dernière, d'un vote sans réel enjeu, d'un exercice qui consiste juste à donner une majorité au nouveau président. En fait, ce dernier point constitue souvent l'argument central utilisé par les candidats à la députation, que ça soit dans leurs slogans de campagne ou carrément dans le nom qu'ils donnent à leur parti. [2]

 

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Les électeurs n'y trouvent pas leur compte : lassés par des mois de débats et de campagne présidentielle, incertains quant à l'importance réelle des élections législatives, ils désertent massivement les bureaux de vote. Dans le graphique qui suit, on observe la chute continue du taux de participation aux élections législatives depuis l'instauration du quinquennat en 2002.

 

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La seconde considération qui réduit le poids correcteur des élections législatives tient au mode de scrutin utilisé : le scrutin uninominal. Dans chacune des 577 circonscriptions du territoire national se tient l'équivalent d'une petite élection présidentielle, et chaque vainqueur d'une de ces élections gagne une place à l'Assemblée. Cette méthode entraîne une grave distorsion de la représentation, puisque le parti qui a la plus grosse base électorale (même s'il s'agit de seulement 1 électeur sur 5) emporte généralement la majorité absolue des sièges.

 

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 Il en résulte une incitation à former des gros partis qui, même s'ils rassemblent des tendances politiques différentes et pas toujours compatibles, permettent de décrocher des places à l'Assemblée. L'existence de ces grands partis hétéroclites brouille la lisibilité de l'offre politique et contribue à décourager l'électeur qui ne se reconnaît dans aucune de ces formations.

 

Le Parti Socialiste, aujourd'hui dévasté, a longtemps constitué à cet égard un cas d'école : quelle magie pouvait-elle faire cohabiter dans une même organisation des courants aussi différents que ceux incarnés par Benoît Hamon et Manuel Valls ? Ce dernier l'a d'ailleurs amplement démontré, lorsqu'il s'est dédit des engagements pris lors de la primaire en faisant campagne contre son rival à travers sa déclaration de soutien à Emmanuel Macron.

 

Au-delà de la question du respect de la parole donnée, comment Valls aurait-il pu rationnellement soutenir le programme de Hamon ? Le premier porte des positions intransigeantes sur la laïcité, quand l'autre adhère plutôt à un modèle de société multiculturelle. Le premier a promu la dérégulation du droit du travail et le libre-échange, tandis que le second promettait d'abroger la loi El-Khomri et de refuser l'accord CETA. La préoccupation pour l'environnement est marginale dans le cas du premier, tandis qu'elle était présentée comme fondamentale dans le cas du second.

 

Au bout du compte, lors de la présidentielle, il paraissait contre-nature de voter Hamon pour les sympathisants PS qui adhéraient au courant idéologique de Valls – tandis que ceux qui adhéraient au programme de Hamon n'oubliaient pas que, malgré sa victoire à la primaire, celui-ci restait minoritaire au sein de son propre parti. Ce "grand écart" idéologique contribue sans doute à expliquer la cuisante défaite subie par le PS lors de cette élection.

 

La droite de gouvernement, quant à elle, a pu démontrer son hétérogénéité au cours de la séquence politique du début d'année dernière. Elle a d'abord affiché ses différentes composantes lors de la primaire, avec des contrastes marqués entre les candidats : si leurs programmes économiques s'avéraient tous du même tonneau – avec une orientation libérale plus ou moins radicale selon les cas – leurs positions sur les questions sociétales pouvaient par contre être plus facilement distinguées.

 

On retrouvait notamment le slogan de "l'identité heureuse" et un certain attachement à la liberté des mœurs du côté d'Alain Juppé, qui contrastaient avec la rhétorique conservatrice et anti-immigration des candidats Fillon et Sarkozy. Les lignes de clivage produisirent pleinement leurs effets plus tard au cours de l'année, quand les Républicains se déchirèrent entre le groupe des "constructifs" de centre-droit, et l'aile droite qui refusa de s'associer à Emmanuel Macron avant de porter le très décomplexé Laurent Wauquiez à la tête du parti.

 

Difficile, donc, de se repérer dans le patchwork interne à chacun des partis majeurs... Pourtant, seuls ceux-ci s'avèrent véritablement à même de remporter des élections dans le cadre du système actuel : la difficulté que rencontrent les autres courants d'opinion (qui, tous additionnés, peuvent regrouper plus de la moitié de l'électorat) pour être représentés au parlement, conjuguée au phénomène du "vote utile" qui siphonne leurs scores électoraux, entraîne une quasi-absence de ces partis au sein de l'assemblée censée représenter le peuple.

 

 

c) L'impensable réforme

  

En lisant le titre de cet article, il vous a probablement paru incongru. C'est bien normal. La proposition d'abolir l'élection présidentielle est complètement absente du débat public, et nulle question ne semble habiter les Français quant à la pertinence de maintenir ou non ce mode de désignation du chef de l'Etat.

 

Pourtant, parmi nos voisins, savez-vous combien de pays élisent leur président au suffrage universel ? Aucun. Le Royaume-Uni, l'Espagne, la Belgique et le Luxembourg sont des monarchies parlementaires et n'ont pas créé de poste de président. La Suisse a un président de la Confédération élu tous les ans par les députés et sénateurs de l'assemblée fédérale. Quant à l'Allemagne et l'Italie, leurs présidents sont élus pour des mandats de cinq ou sept ans par leurs parlements respectifs.

 

Nous connaissons tous le visage de la chancellière Angela Merkel, mais qui peut citer le nom du président allemand ? Pas grand monde... et pour cause, car le rôle de celui-ci est en retrait de la vie politique : il est essentiellement le garant des institutions et le représentant symbolique de l'unité de la nation.

 

L'élection présidentielle au suffrage universel est une caractéristique de notre système politique que nous partageons avec un certain nombre d'autres démocraties comme l'Irlande, le Brésil, la Finlande, la Roumanie et les Etats-Unis. Si le fait que beaucoup de pays du monde fonctionnent autrement n'est pas, en soi, un argument pour abandonner cette particularité, cela souligne en tout cas la nécessité de s'interroger sur les avantages et les inconvénients d'un tel choix.

 

Certes, les comparaisons internationales permettent, dans ce cas comme dans bien d'autres, de remettre en question ce qui nous paraît aller de soi. Le travail de déconstruction des évidences paraît pourtant ardu en ce qui concerne l'élection présidentielle, du fait de l'attachement remarquable dont font preuve nos concitoyens à l'égard de ce mode de fonctionnement. Cet attachement peut s'expliquer par plusieurs facteurs, que nous allons tenter d'énumérer dans cette partie.

 

D'abord on peut admettre le caractère rassurant d'un système qu'on a toujours connu, ou qui est en place depuis si longtemps qu'on ne peut plus imaginer procéder autrement. A cela peut s'ajouter une réticence à abandonner l'héritage du Général de Gaulle, père fondateur de la Vème République et héros de notre récit national concernant la seconde guerre mondiale.

 

L'inscription du président dans notre univers mental se produit très tôt au cours de notre vie : pour les enfants, l'élection présidentielle constitue bien souvent le noyau des premiers apprentissages politiques. Selon des études – désormais un peu anciennes – menées au cours des années 60, il semble bien qu'avant l'âge de dix ans, tous les enfants connaissent le nom du président et ont repéré sa place à la tête du pays. [3]

 

Pour la quasi totalité d'entre nous, c'est à travers l'évènement majeur que constitue le scrutin présidentiel que nous avons été initiés au système des partis et au mécanisme de l'élection. Devenus adultes, il nous sera d'autant plus difficile d'imaginer abolir cette élection, que nous la percevons depuis le plus jeune âge comme une composante fondamentale du système politique.

 

Le président, personnage identifiable et massivement médiatisé, est généralement considéré par les enfants comme plus digne de confiance que le premier ministre. [4] Ce phénomène d'idéalisation infantile d'une figure d'autorité se retrouve en ce qui concerne le roi ou la reine dans les monarchies, et explique sans doute en partie pourquoi, même si nous n'aimons pas toujours notre président, nous aimons quand même avoir un président.

 

Philippe Braud, sociologue et politologue, a proposé une analyse des fonctions symboliques fondamentales que l'élection présidentielle assure dans notre pays. [5] Elle permet, dit-il, de célébrer l'unité de la nation : pendant plusieurs mois les Français se voient offrir un même spectacle médiatique, et communient à travers un même évènement. Les candidats s'adressent indistinctement à tous les citoyens pour les persuader de leur confier leurs voix. L'auteur en vient à affirmer que l'élection présidentielle, au bout du compte, est "la plus efficace de nos fêtes nationales".

 

Il remarque également que l'élection peut être comprise comme un rituel qui réactualise les fondements du contrat social, à travers l'expression du consentement au système. Une participation élevée indique que, même si une grande partie des gouvernés ne seront pas en accord avec le résultat de l'élection, ils valident le principe de l'élection comme mode d'organisation collective.

 

Sur un plan plus psychologique, la dramatisation des enjeux de l'élection (chaque candidat se présente comme un homme providentiel, et alerte sur le chaos qu'entraînerait la victoire d'un de ses adversaires) rendrait temporairement aux individus le sentiment d'avoir prise sur l'Histoire. Cette impression réconfortante – de se dégager des contraintes et des fatalités qui nous pèsent à longueur d'année, de s'enthousiasmer pour un changement possible – est assurée par la mise en scène de l'élection comme un tournant décisif, un rendez-vous historique, bref comme un moment où l'acte posé par chaque citoyen va revêtir une importance cruciale.

 

Un phénomène additionnel résiderait dans le "frisson de revanche intime" qui parcourt l'électeur à la vue des puissants qui s'abaissent provisoirement pour quémander son vote. Soumis en temps normal à la rigidité des hiérarchies sociales, le citoyen se retrouve soudainement courtisé et choyé par des candidats qui rivalisent pour s'attirer ses faveurs. On rejoue le mythe républicain de l'égalité entre tous, quand lors de chaque élection les dépositaires de l'autorité redeviennent simples citoyens et s'avancent pour se soumettre au jugement du peuple.

 

Enfin, l'hyper-personnalisation de l'élection présidentielle constituerait un point de repère rassurant dans un monde de plus en plus marqué par la prégnance des pouvoirs impersonnels et des dominations anonymes (la technocratie, les lobbies, les marchés financiers...). La concrétude de cette compétition, pendant laquelle des hommes et des femmes bien identifiables s'affrontent sur un plateau de télévision, s'oppose à l'abstraction anxiogène de la vie ordinaire des institutions politiques. La personnalisation de la vie politique répond au besoin d'incarnation que nous ressentons tous. Dans ce sens, l'élection présidentielle représenterait un moment salvateur où le pouvoir visible promet de l'emporter sur le pouvoir de l'ombre.

 

Parmi les fonctions symboliques que nous avons énumérées, il faut noter que toutes ne sont pas spécifiques à l'élection présidentielle. Certaines peuvent être assurées par les autres types d'élections : par exemple le caractère de "fête nationale", la refondation du pacte social ou encore la mise en scène du retour temporaire des puissants devant le peuple souverain. On remarquera que, dans la grande majorité des pays qui élisent un président dépourvu de pouvoir politique (Irlande, Portugal, Autriche, Slovénie,... [6]), les électeurs se mobilisent nettement moins pour ce scrutin que pour les élections législatives.

 

Cela pourrait signifier que, quelles que soient les fonctions sociologiques et psychologiques assurées par l'élection d'un président, celles-ci ne revêtent pas une importance suffisamment grande pour que les citoyens se déplacent massivement jusqu'aux urnes. Il serait instructif d'étudier comment de telles fonctions sont remplies ou font défaut dans les pays qui n'ont ni monarque, ni président élu par le peuple (Allemagne, Suisse, Italie, Grèce...). Une telle recherche pourrait nous renseigner sur les éventuels "rites républicains" qui pourraient être renforcés pour pallier aux conséquences d'une suppression de l'élection présidentielle française. [7]

 

 

d) Le président, arbitre ou capitaine ?

 

La fonction présidentielle peut séduire par sa simplicité : loin de la repoussante complexité des activités parlementaires (avec leurs commissions, leurs compromis, leurs amendements, leurs alliances et leurs débats interminables), le chef de l'Etat apparaît fort et stable. Cette perception est bien illustrée par l'analogie avec le personnage du capitaine de navire qui tient fermement le gouvernail alors que la tempête fait rage – une image utilisée à plusieurs reprises par Nicolas Sarkozy au cours de sa carrière politique. [8]

 

Si nous décidions de conserver l'élection présidentielle, eut égard aux fonctions psychosociales qu'elle remplit et que nous évoquions plus haut, nous pourrions au moins faire appel à des techniques de scrutin alternatives qui permettraient de rapprocher cette élection d'une conception exigeante de la démocratie. Ces techniques (classement des candidats, choix multiples, vote par désapprobation, etc.) rendent possible une expression plus fidèle de la volonté populaire, et sont utilisées depuis très longtemps dans certains pays. Elles ont été mises en oeuvre notamment en Australie (depuis 1918 !), en Irlande et en Slovénie pour l'élection des députés. Les Irlandais, lors de l'élection présidentielle, sont également invités à classer les candidats par ordre de préférence en indiquant "1", "2", "3" et ainsi de suite devant chacun d'entre eux.

 

Un bulletin de vote pour l'élection législative irlandaise Un bulletin de vote pour l'élection législative irlandaise

 

Un avantage majeur de cette technique du vote alternatif, est qu'elle permet au citoyen de conjuguer le vote stratégique (en faveur d'un des candidats favoris) avec le vote de conviction (en faveur du candidat dont il se sent le plus proche). L'électeur peut ainsi exprimer les nuances et la complexité de sa position politique, selon des modalités rendues impossibles par le simple choix d'un candidat unique.

 

Pour autant, cette amélioration ne résoud pas le défaut majeur de l'élection présidentielle, qui lui est intrinsèque : une personne ne peut pas, à elle seule, en représenter plus de soixante millions. Pour y remédier, nous n'avons pas d'autre solution que de dépolitiser la fonction présidentielle. Celle-ci serait alors réduite à un rôle essentiellement symbolique, sur le modèle allemand : un président qui représente l'unité et la continuité de l'Etat, garantit le fonctionnement des institutions et assure un dernier recours pour rétablir l'ordre en cas de crise majeure. Un président concensuel, qui n'exercerait pas le pouvoir exécutif et qui serait élu par le parlement pour un mandant à durée étendue. [9] Un président en fin de compte assez semblable aux rois des monarchies constitutionnelles de si nombreux pays européens, l'hérédité en moins.

 

Une fois la fonction présidentielle dépolitisée, une question ne peut manquer de se poser : la nomination d'un chef de l'Etat presque purement symbolique justifie-t-elle encore la tenue d'une élection au suffrage universel ? Le problème n'est pas tant celui des moyens engagés pour l'organisation de l'élection, et du risque d'une sollicitation excessive des électeurs, mais surtout celui d'une potentielle concurrence entre deux autorités qui disposent de la légitimité issue du suffrage universel : le président de la République d'un côté, l'Assemblée nationale de l'autre. C'est pour éviter une telle situation de conflit qu'il me paraîtrait préférable de supprimer, simplement, l'élection du président au suffrage universel.

 

On m'objectera que, ceci fait, le problème de la mal-représentation resterait entier. En effet, comme je le soutenais plus haut, la manière dont nous élisons nos députés entraîne une sévère distorsion de la représentation et un brouillage de l'offre politique. En dépolitisant la présidence, nous n'aurions alors fait que la moitié du chemin. Car si le parlement devient le lieu central de la vie démocratique, il nous incombe alors de représenter chaque courant d'opinion dans une proportion égale au soutien qu'il reçoit de la part du peuple... la solution qui permet cela, c'est le système de la représentation proportionnelle. Je vous invite à une réflexion sur la proportionnelle, ses avantages, ses risques et ses enjeux, avec cet article qui paraîtra bientôt : Demain, la proportionnelle.

 

 

 

[1] Discours de Bayeux, 16 juin 1946.

[2] Le nom du parti UMP, créé en 2002 pour soutenir le président Chirac, signifiait d'abord "Union pour une Majorité Présidentielle". Il a gardé le même sigle mais a été renommé "Union pour un Mouvement Populaire" quelques mois après les élections législatives.

[3] Voir Charles Roig et Françoise Billon-Legrand, La socialisation politique des enfants, Presses de la fondation nationale des sciences politiques, 1968.

[4] Voir Annick Percheron, L'élection du Président et les enfants, dans la revue Pouvoirs, n°14, 1980.

[5] Elire un président... ou honorer les dieux ?, dans la revue Pouvoirs, n°14, 1980.

[6] Comparons ici, pour chaque pays, la moyenne du taux de participation aux quatre dernières élections (législatives / présidentielles) : Irlande (66 % / 55 %) ; Portugal (60 % / 52 %) ; Autriche (78 % / 68 %) ; Slovénie (60 % / 56 %). Les pays où la participation aux présidentielles est plus forte sont presque toujours ceux où le président détient un pouvoir important (France, Etats-Unis, Finlande, Pologne). Source : Voter turnout database, Institute for Democracy and Electoral Assistance (IDEA).

[7] A cet égard, on peut se rappeler le "culte de l'être suprême" et la sacralisation de l'égalité instituées par les révolutionnaires de 1789 afin de rassembler la nation dans ces temps troublés, et de pallier à la suppression du christianisme.

[8] Sur l'élection présidentielle en général, voir les réflexions de Raymond Ferretti, docteur en droit et maître de conférences à l'université de Metz.

[9] Plusieurs solutions sont envisageables : pour s'assurer que le choix de ce président soit consensuel, doit-il être élu à la majorité des 3/5èmes ? Des 2/3 ? La durée de son mandat doit-elle être de 6, 7 ou 8 ans ? Doit-il pouvoir cumuler plusieurs mandats consécutifs ?

 

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