Pour une justice sociale (partie 2)

Les hommes naissent inégalement dotés en talents de toutes sortes. Cette partie porte sur les hasards de la naissance et de la vie, qui rendent la réussite rapide pour certains et improbable pour d’autres. Méritons-nous d'avoir du talent, ou de ne pas en avoir ? Les inégalités naturelles peuvent-elles être compensées pour que chacun ait une chance de réussir ?

Qu’est-ce qui justifie qu’une personne gagne plus d’argent qu’une autre ? A quoi ressemble une juste répartition des richesses ? Dans la partie précédente, nous avons vu que la principale justification des inégalités repose sur la notion de mérite. Or, le mérite peut désigner soit les performances réalisées par un individu, soit les efforts qu’il a mis en œuvre pour atteindre son but. Bien souvent, même quand elle n’est pas considérée en elle-même comme une source de valeur morale, la performance (scolaire ou professionnelle) est valorisée dans le sens où on la considère comme un indicateur fiable des efforts fournis par une personne.

Nous avons alors entrepris d’interroger les rapports entre l’effort et la réussite, et mis en évidence que le milieu social dont chacun est issu pèse lourdement sur ses chances d’accéder à des positions élevées dans la société. Au-delà de l’influence de notre classe sociale d’origine, nous avons aussi relevé que les spécificités de la famille dans laquelle une personne naît (qualité de l’environnement précoce, soin apporté à l’éducation des enfants, fiabilité de l’affection donnée par les adultes, etc.) conditionnent beaucoup ses chances de développer harmonieusement sa personnalité et de réussir dans l’accomplissement de ses projets.

Nous allons maintenant aller encore un cran plus loin, en considérant l’impact des facteurs génétiques sur les possibilités de réussite sociale. Dans les pages qui suivent, j’utiliserai indifféremment les termes « naturel » et « génétique » pour parler des différences inter-individuelles qui se situent à un niveau biologique (par opposition aux différences sociales).

 

 

               Avant-propos

A ce stade de notre réflexion, il est possible qu’un point d’étape soit utile au lecteur : certains inquiéteront peut-être de voir déconstruire un à un les arguments sur lesquels repose l’idée qu’il existe des inégalités justes, et regarderont probablement avec scepticisme un raisonnement qui leur semble cheminer vers un appel à l’abolition de toutes les inégalités. Qu’ils se rassurent, ce n’est pas vers cet horizon-là que tend la réflexion développée dans ces lignes.

Pour des raisons que je commencerais à exposer dans la partie 3, il ne me semble pas qu’une égalisation absolue des conditions soit souhaitable. A mon sens il peut exister des inégalités justes et utiles, bien qu’elles ne correspondent pas nécessairement aux inégalités qu’on trouve actuellement dans notre société. Par ailleurs, un problème capital que nous aborderons dans la partie 4 est celui de l’ampleur des inégalités : les travailleurs les plus méritants doivent-ils être rémunérés deux fois plus que les autres ? Cinq fois plus ? Dix fois plus ? Le temps venu nous chercherons à résoudre ce problème, en nous référant notamment aux leçons que nous pouvons tirer de l’expérience historique.

L’objectif du raisonnement dans lequel nous sommes engagés est surtout de peser la validité de chaque argument en faveur des inégalités, afin d’éliminer ce qui n’est pas valable, de tempérer ce qui contient une part de vérité et de mettre en valeur les arguments qui passent avec succès l’épreuve de la critique. Désormais le lecteur a, je l’espère, une idée plus claire du chemin que parcourt ce texte. Nous pouvons à présent en commencer la seconde partie.

 

 

                La nature et la justice

A travers les films, romans et autres œuvres de fiction, nous aimons nous bercer d’histoires dans lesquelles celui qui ne semblait doué pour rien voit finalement son talent être révélé, lui offrant ainsi l’admiration du monde environnant – et nous rassurant au passage sur le fait que, même si nous sommes tous différents, le moindre d’entre nous est doté de talents.

Si cette affirmation est vraie dans une certaine mesure, il est important de rappeler que la nature ne connaît pas la justice, et qu’il n’y a dès lors aucune raison pour que nous soyons tous dotés de la même « quantité » d’avantages naturels. [1] La vie quotidienne nous impose ce constat : parmi nos semblables, certains cumulent aisance relationnelle, qualités athlétiques, beauté et vivacité intellectuelle, tandis que d’autres frappent par leur lenteur d’esprit, leur corps chétif et leur traits disgracieux.

A rebours de l’expérience immédiate, l’idée d’une égalité de valeur entre tous les hommes a pourtant pris progressivement de l’ampleur dans le cadre de la philosophie des Lumières, jusqu’à trouver sa traduction concrète à travers les régimes politiques issus des révolutions française et américaine. L’une des conséquences majeures de la diffusion de cette idée – outre l’égalité de traitement devant la loi et la réciprocité des rapports sociaux de courtoisie – est la mise en place du suffrage universel. [2]

Le suffrage universel repose sur un pari audacieux : il implique que tous les citoyens soient supposés également compétents pour participer à la désignation de leurs représentants : « Le grand savant et l’esprit le plus simple, le riche et le pauvre, sont considérés comme également capables de penser au bien commun et de tracer la ligne de partage entre le juste et l’injuste. […] Chacun compte pour un. » (Rosanvallon, 2011, p. 57)

L’égalité de tous les êtres humains est une abstraction radicale, qui dissocie intégralement la valeur des hommes des aptitudes qu’ils possèdent : d’une part, comme nous l’avons vu dans la partie précédente, de nombreux phénomènes sociologiques privent les enfants issus des classes populaires de la possibilité de développer leur plein potentiel. D’autre part, au sein d’une même classe sociale, la loterie génétique dote certains individus de qualités que les autres n’ont pas.

Beaucoup de sociologues égalitaristes voudraient croire que l’inégalité n’est générée que par le social, et qu’elle disparaîtrait complètement si jamais des politiques adéquates étaient mises en œuvre. Ils s’emploient ainsi à montrer, dans le cadre scolaire, comment les « dons » supposés d’un élève sont en réalité construits socialement. Sans nier la pertinence de cette analyse, on peut craindre que le refus de considérer les inégalités d’origine génétique nous conduise à être incapables de penser leurs effets et de les intégrer dans notre réflexion sur ce que devrait être une société juste. La justice sociale doit-elle se résumer à la neutralisation des inégalités entre groupes sociaux, pour faire advenir le règne des inégalités individuelles ? (voir Savidan, 2007, p. 185) Pour être juste, suffit-il d'instaurer "des carrières ouvertes aux talents" ? (pour reprendre une expression bien en vogue)

 

                Les aptitudes naturelles

Ces questions nous contraignent à penser le statut moral du talent. Dans les représentations courantes, le talent est souvent associé au mérite, et par conséquent doté d’un contenu moral. Ainsi, dans son discours de juillet dernier devant le Congrès à Versailles, le président Macron abordait le sujet de l’égalité des chances en invoquant pêle-mêle le mérite, l’effort et le talent, qu’il opposait à « la naissance, à la chance et aux réseaux ».

Le talent ne relèverait donc ni de la naissance, ni de la chance ? N’importe quel enseignant, dans sa pratique de tous les jours, peut pourtant faire le constat opposé : « leur expérience quotidienne fourmille de cas d’élèves qui échouent tout en faisant beaucoup d’efforts et d’élèves qui semblent réussir sans rien faire. » (voir Duru-Bellat, 2009, chapitre 2)

Quelles sont les parts respectives de l’inné et de l’acquis dans les qualités mentales ? Cette question a tendance à déchaîner les passions, chacun ayant une opinion sur le poids relatif des gènes par rapport à l’influence de l’environnement – notamment en ce qui concerne les aptitudes intellectuelles. [3] Il apparaît aujourd’hui que la relation entre ces deux facteurs est assez complexe : d’une part, au-delà de la génétique pure, il se produit dans le développement de tout individu des phénomènes épigénétiques par lesquels l’environnement inhibe ou déclenche l’expression de certains gènes.

D’autre part, certains chercheurs soutiennent que les personnes naturellement intelligentes sont incitées à se constituer un environnement stimulant sur le plan intellectuel (choix des fréquentations, choix du partenaire, lectures, études, intérêts culturels) qui favorise encore plus le développement de leur intelligence. Inversement, les personnes moins outillées au niveau des habiletés cognitives ont tendance à se constituer des environnements plus « pauvres », ainsi elles seraient moins exposées à des situations qui pourraient favoriser le développement de leurs facultés (voir les travaux de James Flynn et William Dickens, en ligne ici).

De plus, dès les premières années de la vie, les adultes qui entourent un enfant ayant des facilités seront incités à lui offrir davantage d’opportunités d’exercer son intelligence. L’environnement humain, qu’il s’agisse de la famille ou des relations que la personne a tissées au cours de sa vie, aurait donc tendance à amplifier les différences d’origine génétique – dans un sens qui peut être positif ou négatif. [4]

 

                Le poids des gènes

Les études visant à évaluer l’influence de la génétique sur le développement intellectuel ont produit des résultats assez divers : cela est notamment dû au fait que, même si une corrélation peut être trouvée entre les aptitudes des enfants et les aptitudes de leurs parents – mettant ainsi en évidence le caractère héritable de l’intelligence – il est très malaisé de distinguer ce qui relève de la génétique, de ce qui relève de l’éducation.

La solution la plus satisfaisante consiste à étudier les performances de jumeaux monozygotes (« vrais jumeaux » qui possèdent le même code génétique) élevés par des familles différentes. Cependant, de tels cas sont trop rares pour permettre de réunir de larges échantillons. De surcroît, les enfants abandonnés et les familles adoptantes ont évidemment tous une histoire particulière et ne peuvent être considérés comme véritablement représentatifs de la population. Ces bémols limitent la validité scientifique des conclusions tirées de telles recherches.

Ayant ces réserves à l’esprit, on doit cependant remarquer qu’une méta-analyse portant sur 111 études et publiée dans les années 80, aboutit aux résultats suivants : les jumeaux monozygotes qui ont été élevés séparément réalisent des performances cognitives très similaires, presque autant que les jumeaux qui ont été élevés ensemble. Plus frappant encore, les performances de ces jumeaux séparés sont plus proches que celles d’enfants d’une même fratrie (mais pas jumeaux) élevés dans la même famille. Des études ultérieures ont confirmé cette tendance, offrant ainsi des bases solides pour affirmer que le facteur génétique joue un rôle substantiel dans le développement de l’intelligence. [5]

 

                Le « don » et son contraire

Sans doute par refus d’une forme de fatalisme, certains d’entre nous ont du mal à accepter qu’il puisse exister une part innée dans les capacités des individus. De telles réactions contrastent pourtant singulièrement avec la reconnaissance unanime du fait que certaines personnes possèdent un véritable « don » : dans le domaine intellectuel, nul ne conteste le génie d’Albert Einstein ou de Stephen Hawking. Sur le plan sportif, il apparaît comme une évidence que des champions comme Michael Jordan ou Muhammad Ali ont possédé une aptitude qui manquait aux autres compétiteurs. En musique classique, nul ne prétendrait que la virtuosité de Mozart ou de Beethoven vient du fait qu’ils auraient seulement travaillé plus dur que les autres compositeurs.

Parmi les milliers de personnes tout aussi remarquables qui ont consacré leur vie à la science ou à la boxe, il a certainement existé des scientifiques plus travailleurs qu’Einstein et des pugilistes plus courageux que Muhammad Ali. Simplement, l’effort ne suffit pas. Beaucoup d’entre nous, quel que soit l’acharnement dont ils feraient preuve, ne parviendraient pas à obtenir un doctorat en mathématiques. Toutes les performances ne sont pas à la portée de tous les individus. [6]

La logique qui fait que certains êtres humains s’avèrent extraordinairement doués dans un domaine particulier, s’applique aussi à la masse des personnes ordinaires – chacune d’elle étant plus ou moins douée dans tous les domaines de compétence qui peuvent exister. Énumérons différentes capacités qui peuvent être mobilisées dans la vie quotidienne : faire de la bonne cuisine ; jouer au poker ; conduire un camion ; se repérer dans une ville inconnue ; réparer une tuyauterie ; jouer de la guitare ; faire du théâtre… Vous qui lisez ces lignes, êtes-vous doué dans tous ces domaines ?

Si oui, vous pouvez arrêter la lecture de cet article – vous n’y apprendrez certainement rien que vous ne savez pas. Si non, alors vous avez déjà vécu l’expérience de ne pas arriver à un résultat satisfaisant, quels que soient les efforts et la concentration dont vous puissiez faire preuve. Si quelqu’un dans ces moments-là vous dit que tout est affaire de volonté, vous trouverez sa remarque absurde, car vous savez ce que c’est que de n’être « pas doué » dans un domaine.

 

                Le talent est-il moral ?

De toute évidence, nous ne méritons pas nos aptitudes naturelles – puisque nous naissons avec elles. L’Encyclopédie, publiée au XVIIIème siècle, ne disait pas autre chose quand elle indiquait que « tous les talents, de quelque espèce qu’ils soient, ne dépendent pas de nous, et ne doivent par conséquent nous inspirer ni orgueil pour nous, ni mépris pour les autres. » (cité par Rosanvallon, 2011, p. 136) Les talents sont-ils héréditaires ? Apparaissent-ils au hasard au sein de tous les groupes sociaux ? Il y a matière à penser que ces deux propositions sont vraies. Ce qui nous intéresse au regard de la justice sociale, c’est que les talents ne découlent pas de la volonté des individus, puisqu’ils la précèdent.

Nous ne sommes que dépositaires de nos aptitudes innées – nous nous retrouvons avec elles en naissant. Elles sont contingentes et arbitraires, et par conséquent ne devraient être dotées d’aucune valeur morale. La répartition de la richesse, pour être juste, ne doit pas être déterminée par la répartition naturelle des talents. (Savidan, 2007, p. 255-258). Le philosophe John Rawls écrivait en ce sens « nul ne mérite sa place dans la répartition des atouts naturels, pas plus qu’il ne mérite sa place de départ dans la société. » (Rawls, 2009, p. 349) Pour illustrer ce propos, on peut dire que mieux rémunérer les gens parce qu’ils sont plus intelligents est aussi absurde moralement que de récompenser les individus qui font la plus grande taille, ou qui ont les yeux les plus clairs.

 

                Exploiter le talent

La possibilité même de valoriser nos aptitudes naturelles dépend de la société dans laquelle nous naissons : à quoi bon être doté d’une extraordinaire intelligence verbale, si je viens au monde dans une famille de paysans illettrés au sein d’un pays pauvre ? Être remarquablement habile au lancer de sagaie m’assurera un statut social élevé si je fais partie d’un peuple de chasseurs-cueilleurs en Amazonie, mais passera quasiment inaperçu si je nais au XXIème siècle en banlieue de Limoges. Peut-être pourrais-je mener une honorable carrière amateur en basket-ball, avant de prendre un emploi de livreur de meubles car mes aptitudes ne correspondent pas à ce qui est rémunéré dans cette société. « La capacité n’est perçue en tant que telle que parce que le produit de son exercice est jugé digne d’un intérêt particulier. En-dehors de ce système, l’objet de cette activité est sans valeur. » Prendre en compte la relativité du talent permet ainsi de le « dé-fétichiser » (Savidan, 2007, p. 268).

L’investisseur états-unien Warren Buffet fait partie des hommes les plus riches du monde. Bien conscient du caractère relatif de ses capacités, il déclarait : « Plantez-moi au milieu du Bangladesh, du Pérou ou d’ailleurs, et vous verrez ce qu’est réellement capable de produire ce talent [qui est le mien] dès lors qu’il lui faut s’exercer sur le mauvais type de sol. Dans trente ans, je serai encore en train de lutter. Il se trouve que j’exerce dans un système de marché qui a la particularité de récompenser de manière disproportionnée ce que je fais très bien. » (cité par Savidan, 2007, p. 288) Le talent est ainsi doublement arbitraire, dans le sens où il requiert la correspondance entre une aptitude naturelle que nous ne méritons pas, et une société dans laquelle nous naissons par hasard et qui valorise ladite aptitude.

               

                Egaliser le terrain

Est-il possible de compenser l’inégalité due aux hasards de la génétique ? Nous avons évoqué dans la partie 1 comment l’action politique (à travers notamment les moyens consacrés à l’école et la promotion de la mixité sociale) peut réduire significativement l’inégalité des chances entre les différents groupes sociaux. La même ambition peut-elle s’appliquer au niveau des individus ?

Ici, on peut trouver matière à réflexion en s’intéressant aux pratiques qui ont cours dans le domaine sportif. L’égalité des chances ne se retrouve sans doute nulle part autant que dans le cadre de la compétition sportive : les règles, l’encadrement des épreuves et l’existence de catégories de compétiteurs sont censés assurer un maximum d’incertitude sur le résultat final, de sorte que nul ne puisse emporter la victoire sans produire un effort et une performance authentiquement supérieurs à ceux de ces adversaires.

La volonté « d’égaliser le terrain » se traduit notamment dans la multiplication des catégories, cette dimension étant plus ou moins poussée selon les disciplines : les catégories de genre (hommes / femmes), par exemple, sont extrêmement répandues. Mais il existe aussi des catégories d’âge (plusieurs catégories pour les enfants, puis junior, adulte, master, et jusqu’à 4 catégories de seniors dans certaines courses de fond), des catégories de poids dans les sports de combat, des catégories basées sur l’expérience et l’ancienneté (ceintures de couleurs dans les arts martiaux), des épreuves séparées pour les athlètes professionnels, les semi-professionnels et les amateurs… 

Certains sports vont encore plus loin, avec la mise en place de handicaps : dans le golf et les courses de chevaux, les compétiteurs qui sont habituellement les plus performants subissent même des pénalités destinées à équilibrer les chances de victoire –  neutralisant ainsi en partie l’avantage procuré par leurs aptitudes naturelles. Le cheval qui remporte une course devra porter un poids supplémentaire pour la course suivante, et le golfeur ayant obtenu de bons résultats sera à l’avenir limité dans son nombre de coups.

Le cadre sportif d’une épreuve strictement standardisée, dans laquelle les compétiteurs s’affrontent à armes égales au sein de catégories qui neutralisent un maximum d’inégalités arbitraires, incarne remarquablement l’idéal de l’égalité des chances. Cela dit, il est bien difficile d’imaginer de quel manière ce modèle pourrait être transposé dans le champ de la vie professionnelle et économique, où l’impératif de productivité limite la quantité de contraintes envisageables.

 

                L’égalité des chances, à quel prix ?

Lors des recrutements dans les entreprises et dans le secteur public, faut-il constituer des catégories de candidats pour que les moins doués aient eux aussi leur chance ? Il s’agirait alors d’une sorte de discrimination positive, fondée non pas sur le genre ou l’appartenance ethnique mais sur la dotation des uns et des autres en aptitudes naturelles. Faut-il attribuer des « handicaps » aux plus talentueux, afin de limiter l’avantage que leur talent leur procure dans la compétition ?

Nous ferions alors face à un problème de mesurabilité : nous reconnaissons l’existence du talent, mais nous ne connaissons pas de moyen fiable qui permette de le quantifier pour répartir les individus entre plusieurs catégories ou pour imposer des handicaps aux plus doués d’entre eux. Comment déterminer si une personne est compétente grâce à ses facultés innées, ou parce qu’elle a durement travaillé pour apprendre ? A qui confierait-on une telle évaluation ? Ne serait-elle pas excessivement subjective ?

Une autre objection s’y ajoute : au contraire du sport, l’économie n’est pas un jeu, et n’a pas pour objectif principal la satisfaction des acteurs ou de ceux qui les regardent. Les solutions que nous venons d’évoquer généreraient sans doute des perturbations importantes dans le fonctionnement des activités économiques en attribuant des postes qualifiés (ingénieur, médecin, cadre supérieur, etc.) à des personnes qui n’ont pas forcément les compétences requises. Il en résulterait une baisse substantielle de la production de richesses, et une perte d’efficacité préjudiciable à l’ensemble de la société.

Les niveaux de performance atteints par les individus sont étroitement dépendants de plusieurs facteurs moralement arbitraires, tels que la famille de naissance ou la loterie génétique. N’étant pas vraiment capables d’isoler ces facteurs les uns des autres, la recherche de l’égalité des chances nous conduirait à dissocier largement l’accès aux positions élevées des compétences présentées par les candidats. Le jeu en vaut-il la chandelle ? Les coûts induits par une telle approche donnent lieu de penser qu’il est peu envisageable de compenser les inégalités naturelles pour favoriser l’égalité des chances. C’est là une limite majeure que rencontre l’idéal de la méritocratie.

 

               Les hasards de la vie

Ainsi que nous l’avons vu, nos chances de réussite sont largement conditionnées par les hasards de la naissance. Mais des inégalités arbitraires continuent à nous impacter également tout au long de la vie : nos parcours sont, chacun en conviendra, marqués par de nombreux événements qui ne dépendent pas de nous. Ceux-ci peuvent orienter notre chemin dans des directions inattendues, nous porter vers la réussite ou nous en éloigner.

Que l’on songe à tous les aléas qui peuvent se produire lorsque nous tentons d’obtenir un diplôme, de décrocher un emploi ou de monter une entreprise : être au bon endroit au bon moment, bénéficier d’une conjoncture économique favorable, rencontrer la bonne personne, bénéficier d’un « piston » décisif… ou au contraire avoir un grave problème de santé, subir un accident, être interrogé sur le sujet qu’on a mal préparé, se retrouver frappé par un retournement inattendu de la conjoncture, être victime d’impayés alors que la situation de l’entreprise est encore fragile, etc. De tels hasards se produisent pour nous et pour les gens qui nous entourent, et nul ne niera l’importance qu’ils peuvent prendre dans la trajectoire suivie par les uns et les autres.

 

                La part du mérite

Dans la première partie de notre réflexion sur la justice sociale, nous avions interrogé les rapports entre l’effort et la réussite. Nous avons maintenant vu que la réussite, en plus des efforts déployés par l’individu, dépend aussi de toute une série d’éléments arbitraires : les aptitudes naturelles avec lesquelles il vient au monde ; le statut de ces aptitudes dans sa société natale ; son milieu social de naissance (classe sociale et famille) et tous les hasards, bons ou mauvais, qu’il rencontrera dans sa vie. Patrick Savidan formule le problème ainsi : « les gens participent à une même course, mais tous ne se tiennent pas à une même distance de la ligne d’arrivée et tous n’ont pas la même quantité d’obstacles à surmonter. » (Savidan, 2007, p. 233)

Cela signifie que pour une personne mal née et malchanceuse, la réussite ne serait pas forcément impossible, mais qu’elle resterait pourtant hautement improbable. Pour reprendre l’analogie avec une course, on peut comparer la situation d’une telle personne à celle d’un athlète qui tenterait le marathon avec un lourd sac de randonnée accroché dans le dos. Certes, en redoublant d’efforts il parviendra peut-être à finir la course. Mais cela a peu de chance de se produire, et s'il y parvient malgré tout, on peut être certain qu’il ne finira pas parmi les premiers.

Le visuel suivant tente de résumer l’ensemble des considérations développées dans les pages précédentes :

 

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  Le poids relatif de ces éléments varie grandement selon les personnes et selon les moments de leur vie, il reste généralement sujet à débat et ne peut de toute manière être mesuré – c’est pourquoi j’ai choisi de les faire figurer dans le visuel sans qu’aucun ne paraisse plus important qu’un autre. Forts de cette représentation synthétique des rapports entre l’effort et la réussite, nous pouvons alors en revenir à la question du mérite.

Si, comme nous l’avons vu dans la première partie, il est malaisé de dire ce qu’est le mérite, Pierre Rosanvallon parvient cependant à nous dire ce que le mérite n’est pas : « La seule définition sûre du mérite est négative : il s’oppose au hasard dans la production d’une situation » (Rosanvallon, 2011, p. 314). Si nous adhérons à cette affirmation, cela signifie qu’un seul des facteurs que nous avons énumérés (l’effort) pourrait prétendre relever du mérite – alors que tous les autres déterminants de la réussite (talent, milieu d’origine, hasards de la vie) n’en relèvent assurément pas.

Pouvons-nous affirmer que nous sommes parvenus à une définition satisfaisante du mérite, en affirmant que celui-ci correspond strictement aux efforts déployés par les individus ? Même si nous ne disposons - comme indiqué plus haut - d'aucun moyen de quantifier l'effort fourni par les uns et les autres, cette conclusion serait certainement confortable sur le plan théorique. Pour autant, nous ne pouvons pas nous en arrêter là : le choix de valoriser l’effort repose sur une conception de l’homme vu comme un être libre, voué à assumer la responsabilité de ce qu’il décide de faire – et de ce qu’il décide de ne pas faire. Si cette conception est assurément simpliste au regard de ce que nous savons de la psychologie humaine et du poids de l’inconscient, elle nous contraint également à nous pencher sur le problème philosophique du libre-arbitre : dans quelle mesure l’homme est-il véritablement libre ? Ses actions ne sont-elles pas déterminées par des réalités qui lui échappent ? Il ne s’agit pas ici de nous livrer à des spéculations déconnectées du monde réel et sans conséquences pratiques. Au contraire, l’enjeu est de taille, car la réponse à cette question déterminera ce que nous considérerons comme une société juste. Ce sera l’objet de la partie suivante.

 

 

 

Bibliographie :

  • Marie Duru-Bellat, Le mérite contre la justice, 2009, Les presses de Sciences Po
  • John Rawls, Théorie de la justice, 2009 (1971), éditions Points
  • Patrick Savidan, Repenser l’égalité des chances, 2007, éditions Grasset
  • Pierre Rosanvallon, La société des égaux, 2011, éditions du Seuil

 

 

 

[1] Coluche a traité de ce thème dans l’un de ses sketches : Dieu a dit : il y aura des hommes blancs, il y aura des hommes noirs, il y aura des hommes grands, il y aura des hommes petits, il y aura des hommes beaux et il y aura des hommes moches, et tous seront égaux ; mais ça sera pas facile… Et puis il a ajouté : il y en aura même qui seront noirs, petits et moches et pour eux, ce sera très dur !” dans Le blouson noir, 1975.

 

[2] Qui n’adviendra en réalité que très tardivement dans l’histoire, après avoir longtemps été réservé aux mâles blancs et bien lotis : en France le suffrage universel masculin ne fut véritablement en vigueur que de manière éphémère entre 1792 et 1795, puis à nouveau sous la 2nde République (1848-1852) avant de s’installer définitivement à partir de 1875. Les femmes purent voter la première fois en 1945, soit 156 ans après la Révolution.

Aux Etats-Unis, les femmes ont obtenu le droit de vote en 1920, mais les Noirs n’eurent véritablement accès aux urnes qu’à partir de 1965 (Voting Rights Act).

 

[3] Il n’existe pas de définition de « l’intelligence » qui fasse consensus. Certains parlent d’ « intelligences multiples » : intelligence verbale, intelligence pratique, intelligence émotionnelle, intelligence créative, etc. Une corrélation apparaît cependant entre ces différentes dimensions de l’intelligence : si je suis doué dans un domaine, il est statistiquement probable que je sois aussi doué dans les autres. Les chercheurs en sciences cognitives appellent « facteur g » (comme « général ») cette proximité entre les performances qu’un même individu a tendance à réaliser dans les différents domaines de l’intelligence.

Alfred Binet, créateur du premier test d’intelligence, avait défini l’objet de ses recherches par une boutade : « l’intelligence, c’est ce que mesure mon test ». Les tests de Q.I. sont souvent critiqués car ils valorisent excessivement l’intelligence verbale et abstraite que l’on cherche à développer dans le milieu scolaire. Dans le cadre de notre réflexion sur la justice sociale, nous nous contenterons de relever que les « tests d’intelligence » donnent un indice de la capacité de l’individu à réaliser certaines performances cognitives.

 

[4] Les études sur l’héritabilité de l’intelligence donnent des arguments en ce sens : en effet – et cela peut surprendre – la corrélation entre les performances réalisées par les parents et celles réalisées par les enfants augmente au cours de la vie de ces derniers.

 

[5] Des résultats chiffrés sur « la part des gènes » ont été avancés par certaines équipes de chercheurs (70 % à l’Université du Minnesota, entre 50 et 80 % à l’Université d’Edimbourg) mais cette manière de présenter les choses peine à intégrer l’importance des interactions génétique-environnement dont nous parlions plus haut. La connaissance précise des gènes jouant un rôle dans le développement de l’intelligence reste lacunaire, 20 à 30 % seulement des séquences génétiques concernées ayant été identifiées. Au fond, même si l’existence de facteurs génétiques semble établie, il existe dans ce domaine peu de connaissances qui fassent consensus au sein de la communauté scientifique – et la prudence est évidemment de mise dans l’abord d’un sujet si complexe.

  

[6] Certains lecteurs pourront voir dans ces réflexions une manière de naturaliser l’inégalité pour la figer, comme l’ont fait les régimes aristocratiques à travers l’histoire en célébrant la supposée supériorité naturelle des groupes dominants. Au contraire, mon intention en pointant les inégalités biologiquement produites est de mieux les prendre en compte pour évoluer vers une justice effective. Une telle justice ne serait pas aveugle au fait que de nombreux individus naissent mal équipés pour prendre part à la compétition sociale : à l’inverse, elle constaterait que ceux-ci ne sont pas responsables de cet état de fait et s’assurerait qu’ils ne soient pas pénalisés pour cela.

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