Il faut lire Richard Millet

Avec L'opprobre, le laborieux taxidermiste de la langue Richard Millet a remis ça. En pire. Ce sera éprouvant, mais prenez la peine d'en lire ces quelques extraits jusqu'au bout.

Avec L'opprobre, le laborieux taxidermiste de la langue Richard Millet a remis ça. En pire. Ce sera éprouvant, mais prenez la peine d'en lire ces quelques extraits jusqu'au bout. Je ne ferai pas de commentaires, laissant la tâche à ses collègues auteurs et éditeurs de la maison Gallimard (dont je me demande une nouvelle fois comment elle peut accepter de publier ça). Seul jusqu'ici, Patrick Modiano leur a dignement ouvert la voie lors de la parution à l'automne du précédent livre de M. Millet.

 

« L'immigré est aujourd'hui une figure autrement considérable que l'écrivain. Les belles âmes ont travesti en question éthique ce qui relève de l'économique ou du politique ; d'où le déclassement de l'écrivain, son statut de survivant, de mort vivant, même, de personnage principal d'un conte millénaire dont l'histoire reste cependant à faire, ce récit étant peut-être tout ce qui nous échoit .» p. 35

 

 

« La survalorisation du Sud s'explique autant par des raisons idéologiques (reliquat du tiers-mondisme, mauvaise conscience européenne, pseudo-refoulé de l'esclavagisme) que climatiques (le fantasme des mers du Sud) : leur conjonction donne lieu à un idéal politico-culturel qui n'est, au mieux, que la nostalgie de la Méditerranée gréco-latine et, au pire, l'expiatoire fantasme de l'hybridation générale .» p. 36

 

 

« J'ai quitté l'enseignement public non seulement parce que je m'y ennuyais à mourir, mais parce que je ne supportais plus d'y voir la langue française piétinée au point de n'être plus qu'un instrument de propagande de la pensée dominante. J'ai vu mourir une culture. J'ai dit, et je maintiens quoique cette affirmation m'ait naguère valu le pilori, que l'évacuation de la dimension littéraire de la langue au profit de sa démocratisation utilitaire a eu lieu en grande partie pour ne pas désespérer les enfants d'immigrés. » p. 38

 

« Vient un moment où on ne peut que donner raison à Ben Laden, pour peu qu'il ne soit pas une fiction américaine ou islamiste. Je comprends qu'on déclare la guerre à l'Occident, lequel n'est plus une civilisation mais une idéalisation cynique de la démocratie, c'est-à-dire le contraire de toute vie spirituelle, de mémoire féconde : une puissance mortifère. Tout en haïssant l'islamisme, j'abhorre à peu près les mêmes choses que lui. Mais je ne serai pas un apostat. Il n'est pas impossible que les attentats du 11 septembre soient une mise en scène américaine à capitaux saoudiens, tout de même qu'on peut douter si les Américains sont réellement allés sur la lune. » p. 52

 

« Dans ce wagon de métro qui m'emmène vers la banlieue nord de Paris, et où je suis le seul Blanc et, sans doute, le seul Français, je songe à cette expression sociologique en vigueur il y a une trentaine d'années, le seuil de tolérance à l'immigration (i.e. une immigration « visible »), et qu'on estimait à 10% : idée bientôt battue en brèche par le libéralisme moralisateur qui a fourbi la gnose de l'idéal multiculturaliste, c'est-à-dire la destruction de la culture, renvoyant les uns et les autres à l'apartheid mental ou au ghetto - à deux formes de survie violente. » pp. 63-64

 

« On ne parle plus de littérature mais de littératures : cela va de pair avec l'accession des déviances sexuelles au rang de normalité minoritaire. Devenue un « lieu » identitaire, la littérature est morte de sa pluralité relativiste, revendicatrice, expiatoire. » pp. 66-67

 

« Quelle insanité ai-je proférée en constatant que ce pays n'est pas encore le Brésil ou Cuba mais une nation de race blanche avec des minorités étrangères ! Que l'émigration africaine soit, par exemple, un drame pour les immigrés comme pour les Français de souche, qu'une immigration chrétienne soit préférable à une immigration musulmane, voilà qui me paraît relever du bon sens, tout comme le fait que la France ne doive pas se renier elle-même pour maintenir la paix civile menacée par ces minorités. » p. 85

 

« Si je dis que l'Afrique (à l'exception de la chrétienne Ethiopie) ne m'intéresse pas, que ses langues, ses habitants, ses paysages, ses religions, ses mœurs, ses formes de civilisation me laissent de marbre, que je m'y sens esthétiquement indifférent, si je dis que je n'ai jamais désiré une africaine, et que je vois ce continent à peu près comme le narrateur du roman de Conrad Au Cœur des ténèbres, cela implique-t-il que je sois « raciste » ? Devrai-je cesser de me référer à cette très personnelle échelle de valeurs et de goûts qui font de moi un être désirant, ouvert, frémissant ? » pp. 111-112

 

« Dans le métro, il ne reste plus qu'un siège dans un carré de quatre places : je m'y assois près d'un Pakistanais qui pue les épices, d'un vigile caucasien dont le chien empeste le mouillé, d'une fillasse en chaussures de sport qui sent des pieds et d'un type, debout près de moi, qui exhale une haleine chargée de tabac froid. Je me lève, cherche une autre place : il n'y en a pas. Je reste donc debout, entre un Noir sentant un mélange de haschich et de transpiration et une ménagère qui écoute si fort son mp3 qu'à elle seule, en oscillant la tête de droite à gauche et inversement, elle résume l'ilotisme contemporain. » p. 132

 

 

et enfin ceci, qui n'est rien du tout au regard de ce qui précède, mais qui aura le piètre mérite de tenir lieu de signature à ce billet :

 

« La bourmelle n'est pas le féminin d'un inexistant bourmeau ; c'est le mot que nous employions, enfants, à Beyrouth, mon frère et moi, pour désigner la morve. Ecrire, c'est se débarrasser de la bourmelle, trouver le souffle pur, un rythme souverain de respiration ». p. 144

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