Une école, une seule, laïque

Les trois assassins djihadistes sont allés à l'école en France ; il nous faut changer le système scolaire de ce pays.

 Et si les parents commençaient par accepter de mettre leurs enfants dans les écoles, collèges et lycées les plus proches de chez eux ? Et si l'éducation nationale décidait d'accentuer encore ce qui serait déjà une meilleure mixité sociale et scolaire mais très insuffisante, du fait de la forte distribution spatiale des inégalités, par des dispositifs volontaristes de brassage, entre les établissements mais aussi à l'intérieur des établissements ? Et si, tout simplement, la gauche redonnait son véritable sens à la laïcité en reprenant son projet de grand service public unifié et laïque de l'éducation nationale abandonné en 1984 face aux coups de boutoirs versaillais d'une droite qui défendait le statut quo catholaïque ?

Depuis quelques années, la laïcité apparaît souvent – et étrangement – davantage défendue par la droite et même l’extrême-droite (cf Riposte Laïque) que par la gauche. Sauf que, derrière un même concept, il ne s’agit plus du tout de la même chose. Trente ans après les immenses défilés pour et contre la réforme Savary, la laïcité marche sur la tête. Le retournement s’est probablement opéré en 1989 avec la première « affaire du voile ». D’une part, l’application de la laïcité ne se heurtait soudainement plus en priorité à la religion catholique mais à l’islam. D’autre part, elle ne s’attachait plus à des institutions mais à des personnes.

Si ce double retournement a pu s’opérer et le centre de gravité de la défense de la laïcité basculer vers la droite, c’est sans doute, en premier lieu, parce que ce principe républicain essentiel n’a encore jamais été pleinement et parfaitement mis en œuvre dans notre pays, qui tolère, par exemple, que l’article 2 de sa Constitution ne soit pas appliqué en Alsace-Moselle. Trois départements où notre République n’est donc pas laïque mais concordataire – le blasphème y est encore un délit ! Mais ailleurs aussi sur le territoire national, la laïcité prend encore trop souvent la forme d’une catholaïcité, une laïcité imparfaite car elle ménage, au nom de l’histoire, une place privilégiée à l’une des religions. D’où l’une des difficultés à faire parfois admettre ce principe de laïcité aux représentants et aux croyants des autres religions.

Nouvelle « Nouvelle Droite » et « nouvelle laïcité »

Mais ce renversement du sens même de la laïcité a également été rendu possible par le travail idéologique de deux mouvements très différents. D’un côté, ce qu’on pourrait nommer nouvelle « Nouvelle Droite » pour désigner ceux qui, souvent transfuges d’une gauche nationaliste, ont lancé depuis une vingtaine d’années une véritable guerre culturelle pour tenter de conquérir l’hégémonie idéologique en semant sur son passage la plus grande confusion intellectuelle à mesure qu’ils se rapprochaient de la vieille Nouvelle Droite, celle d’Alain de Benoist et de sa revue Eléments. C’est cette droite-là qui est à l’origine du retournement du sens de beaucoup de mots dans notre espace public. Ainsi « bien-pensants » par lequel elle entend désormais désigner ceux qu’elle appelle aussi « bobos » alors que depuis un vieux pamphlet de Bernanos, les « bien-pensants » ce sont évidemment les cathos coinços, les talas, autrement dit ceux qui vont-à-la messe (et plutôt en latin). Ainsi du suffixe isme ajouté à droits de l’homme et désormais repris sans vergogne par des journalistes, y compris de gauche, qui ne semblent pas vraiment comprendre ce qui se trame derrière pareille opération lexicale. Ainsi de ce mot antiracisme brandi comme un épouvantail comme pour mieux recouvrir la réalité d’un racisme solidement ancré dans notre pays

Au moment où cette nouvelle Nouvelle Droite s’insinuait progressivement dans les médias et l’espace public (l’association Riposte Laïque en offrant la manifestation la plus nette) , un segment de la gauche fragilisait, de son côté et depuis déjà de longues années, le principe républicain en estimant qu’il fallait inventer une « nouvelle laïcité ». Une laïcité « ouverte » ou « positive » disaient aussi ces cathos de gauche, souvent réunis dans la revue Esprit, qui tentaient ainsi de préserver, sous couvert de nécessaire adaptation à une situation contemporaine, le statu quo historique de catholaïcité.  Si les arguments de ces tenants de la « nouvelle laïcité » étaient alors sensiblement différents de ceux de la future nouvelle Nouvelle Droite, il est tout de même frappant de constater que le théoricien de ce mouvement, Guy Coq, toujours membre du comité de rédaction d’Esprit, fut l’un des cofondateurs de la Fondation du 2 mars, lieu où se retrouvaient un certain nombre de ceux qui allaient dans les années suivantes s’employer à faire entrer en contrebande à gauche le lexique et les préoccupations de cette nouvelle Nouvelle Droite, au premier chef l’immigration et l’islam. Souvent issus du chevènementisme, ces futurs transfuges vers la droite et l’extrême-droite ont pour cela beaucoup utilisé l’hebdomadaire Marianne, avant, pour certains, de créer Causeur.

Le débat sur la laïcité a donc été progressivement dominé par deux tendances qui partageaient, à certains égards, un même objectif et dont certains des protagonistes, venus de part et d’autre, ont fini par se retrouver côte à côte : les uns comme les autres sont parvenus à imposer cette idée dangereuse et fourre-tout de « nouvelle laïcité », les uns pour continuer de favoriser le catholicisme, les autres pour stigmatiser l’islam. L’idée d’une nécessaire « nouvelle laïcité » a également été souvent défendue par de grands spécialistes des sciences sociales des religions, dont il convient de remarquer qu’ils étaient tous croyants et chrétiens engagés. Dans le même temps, le pôle anticlérical ou rationaliste s’affaiblissait, la Libre Pensée étant noyautée par des lambertistes sectaires décidés à mettre la main sur le magot de la maison de retraite de cette vénérable et autrefois précieuse association libertaire, et l’Union rationaliste peinant parfois à comprendre la nécessité d’écrire autrement, de manière plus sociale, l’histoire des sciences.

Il faut remettre la laïcité à l'endroit

Pour toutes ces raisons, et sans doute quelques autres, le programme, pourtant simple, de poursuite de l’établissement de la laïcité tel qu’affirmé, en particulier, par la loi de Séparation de 1905 n’était quasiment plus évoqué par personne, occulté par ce concept paravent et vide de « nouvelle laïcité ». Et si au lieu de décréter la nécessité de cette pseudo-nouveauté, on remettait la laïcité à l'endroit ? Non, un conseil général n'a pas à mettre une crèche dans son hall, oui, une étudiante peut venir voilée à l'université ou un étudiant en soutane si ça leur chante. Et si l’on entend mener un combat contre la burqa, c’est au nom du féminisme et non de la laïcité qu’il faut le faire. La laïcité doit s'appliquer de la même manière vis-à-vis de toutes les religions et strictement à toutes les institutions publiques, elle ne saurait s'appliquer aux personnes. Les Etats-Unis qui, soit dit en passant, sont les véritables inventeurs, un siècle avant la France, de la laïcité (lire le beau livre de Denis Lacorne, De la religion en Amérique) ne s’y trompent pas : veillant scrupuleusement à faire respecter le Premier amendement, la Cour Suprême interdit tout financement public des écoles confessionnelles, toute crèche ou des Tables de la loi dans une école, un tribunal ou n’importe quel lieu public.

La laïcité n'est pas simplement le respect de toutes les religions ou la protection de tous les croyants comme des athées. La laïcité c'est aussi la nécessité pour la République de garantir des espaces dans lesquels la religion n'a pas droit de cité sauf pour y être évoquée comme simple fait social et historique, à l'instar du capitalisme ou de la révolution.

On ne peut s’empêcher de penser que l’éducation de ces trois assassins nés au tout début des années 80 eût été un peu différente si la gauche n’avait pas cédé en 1984 sur le projet Savary de grand service public unifié et laïque de l'éducation nationale et s’ils avaient eu la chance de côtoyer des élèves plus divers, en particulier tous ceux qui ont été soustraits de l’école publique par leurs parents et qui, pendant qu’ils faisaient communauté (de religion, de culture, de niveau de revenu de leurs parents ou de niveau scolaire) ont manqué pour faire société. Ce n’est pas la responsabilité des enseignants que je pointe avec ce texte, on l’aura compris, mais celle de parents piégés par leurs petites décisions égoïstes, même lorsqu’elles sont en contradiction avec les principes généraux qu’ils défendent.

C’est aussi la responsabilité des élus et des gouvernants, et surtout ceux de gauche, que j’interroge. Au-delà de l’abandon de ce beau projet de service public laïc, c’est le manque d’ambition dans la lutte contre les inégalités scolaires qui frappe durant la longue période ouverte par la victoire de François Mitterrand en 1981. L’incapacité à mettre en œuvre une véritable révolution pédagogique, avec une école plus inspirée de Célestin Freinet ou de John Dewey que de la nostalgie de la blouse grise et des coups de règle.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.