Germaine Tillion, la photo ratée

En avril 2004, Germaine Tillion devait faire la couv' des Inrocks mais un vilain rhume l'a in extremis empêchée de voler la vedette à Kurt Cobain. La session photo était calée chez elle puisqu'elle ne se déplaçait plus ; elle aurait posé au centre de son nouveau supergroupe, les Résistants - aux côtés de ses amis Raymond et Lucie Aubrac, Stéphane Hessel, JP Vernant, Maurice Kriegel-Valrimont...

En avril 2004, Germaine Tillion devait faire la couv' des Inrocks mais un vilain rhume l'a in extremis empêchée de voler la vedette à Kurt Cobain. La session photo était calée chez elle puisqu'elle ne se déplaçait plus ; elle aurait posé au centre de son nouveau supergroupe, les Résistants - aux côtés de ses amis Raymond et Lucie Aubrac, Stéphane Hessel, JP Vernant, Maurice Kriegel-Valrimont...

Ils étaient alors treize, moyenne d'âge 92 ans, et venaient de lancer un Appel aux jeunes générations à l'occasion des soixante ans du programme du Conseil National de la Résistance. Un appel solennel qui, loin de rabâcher un discours d'anciens combattants, réaffirmait les principes qui les avaient tous conduits à se battre contre le nazisme. Au moment où les couvertures des news fêtaient le débarquement, ils n'en pouvaient plus des commémorations d'actes héroïques qu'ils estimaient n'avoir été contraints d'accomplir qu'au nom de principes et de valeurs qu'on voudrait aujourd'hui oublier. Dans ce texte qui fut, aussi bizarrement que symptomatiquement, refusé par Le Monde, ils appelaient « les enfants, les jeunes, les parents, les anciens, et les grands-parents, les éducateurs, les autorités publiques, à une véritable insurrection pacifique contre les moyens de communication de masse qui ne proposent comme horizon pour notre jeunesse que la consommation marchande, le mépris des plus faibles et de la culture, l'amnésie généralisée et la compétition à outrance de tous contre tous. Nous n'acceptons pas, poursuivaient-ils, que les principaux médias soient désormais contrôlés par des intérêts privés, contrairement au programme du Conseil national de la Résistance et aux ordonnances sur la presse de 1944 ».

 

Avec Jade Lindgaard, elle aussi passé à Mediapart, nous étions allés les voir, les Aubrac, Hessel, Vernant et Tillion et leur avions consacré six pages des Inrocks, reproduisant leur appel et leurs propos. Voilà ce que Germaine Tillion nous confiait il y a quatre ans quasiment jour pour jour : « Il n'y a pas de libertés individuelles s'il n'y pas de libertés collectives. Aujourd'hui, il y a une remise en cause : ce pour quoi nous nous sommes battus est menacé par les puissances d'argent. L'argent est un broyeur, sur lequel on n'a pas de prise efficace. Notre idéal pendant la Résistance, c'était avant tout l'exigence de liberté et de justice. La Résistance, nous l'avons faite il y a soixante ans, ce n'était pas à nous de la commémorer ! Mais il me semble très important de respecter encre la personne humaine : ce n'est pas parce que nous sommes parvenus à éviter qu'on l'écrase complètement pendant l'Occupation que nous devons laisser faire les écrasements actuels, qui sont encore massifs. En France, nous avons un peu modéré les écrasements. Les principes de la Résistance sont entrés dans la Constitution et dans les cervelles. Ils sont une propriété à laquelle tout le monde tient. Grâce à eux, on est arrivés à mettre un frein à l'écrasement du faible par le fort. Ça ne veut pas dire qu'on l'a supprimé. Aujourd'hui, on ne peut plus craindre que l'Etat écrase la presse, en revanche nous pouvons craindre que les puissances financières mettent la main dessus. C'est ce que nous devons absolument éviter. La qualité de l'information est aujourd'hui contrôlée par la puissance de l'argent. L'argent est derrière tout. Et si ces contraintes financières sont moins visibles que les contraintes politiques, elles sont encore plus écrasantes. Il faut se battre pour la liberté de la presse. »

 

 

Depuis avril 2004, j'ai souvent repensé à cette photo ratée, cette couverture manquante des Inrocks. J'y ai repensé le 27 octobre 2005, jour de la mort de Georges Guingouin. J'y ai repensé le 2 août 2006, jour de la mort de Maurice Kriegel. J'y ai repensé le 9 janvier 2007, jour de la mort de Jean-Pierre Vernant. J'y ai repensé le 14 mars 2007, jour de la mort de Lucie Aubrac. Et puis hier, 19 avril 2008, jour de la mort de Germaine Tillion. Ils ne sont plus que sept survivants de cet Appel d'avril 2004 resté lettre morte dans des médias apparemment moins inquiets de leur propre sort que ne l'étaient pour eux ces résistants jusqu'au bout.

 

 

PS : A propos de photo et de Germaine Tillion, je me suis souvenu que dans le long entretien qu'il avait accordé à Franz Schultheis à propos de ses photos d'Algérie, Pierre Bourdieu parlait de Germaine Tillion. Extrait du livre Images d'Algérie. Une affinité élective (Actes Sud/Sindbad/Camera Austria, 2003) :
Pierre Bourdieu : « j'étais à la fois très bouleversé, très sensible à la souffrance de tous ces gens, et en même temps il y avait aussi une distance de l'observateur, qui se manifestait dans le fait de prendre des photos. J'ai pensé à tout ça en lisant Germaine Tillion, ethnologue qui a travaillé sur les Aurès, une autre région d'Algérie, et qui raconte, dans son livre qui s'appelle Ravensbruck, que, dans le camp, elle voyait les gens qui mourraient et qu'elle mettait un encoche chaque fois qu'il y avait un mort. Elle faisait son travail d'ethnologue professionnelle et elle dit que ça l'aidait à tenir. Et je pensais à ça, je me disais que j'étais un drôle de mec : c'était là, dans ce village où il y a l'olivier, un endroit où les gens, le premier jour de notre arrivée,- non pas le premier jour, c'est le deuxième jour, le premier c'était plus dramatique, je ne le raconte pas, ça ferait un peu pathos héroïque-, donc le deuxième jour, les gens commençaient à dire " moi j'avais ci, j'avais ça, j'avais dix chèvres, moi j'avais trois moutons ", ils disaient toutes les valeurs qu'ils avaient perdues et moi j'étais avec trois autres et je notais tout ce que je pouvais ; j'enregistrais le désastre et en même temps, avec une sorte d'irresponsabilité, - ça c'est vraiment l'irresponsabilité scolastique, je m'en rends compte rétrospectivement-, j'avais dans la tête d'étudier tout ça, avec les techniques dont je disposais - je me disais sans cesse : " mon pauvre Bourdieu, avec les pauvres instruments que tu as, tu n'es pas à la hauteur, il faudrait tout savoir, tout comprendre, la psychanalyse, l'économie " »

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.