Un film volé à JLG

Une rampe discrète mène au pavillon pirate, à quelques encablures de l'eau douce du lac.
JLG/PS (Mediapart) © Mediapart
JLG/PS (Mediapart) © Mediapart
JLG/PS (Mediapart) © Mediapart

Une rampe discrète mène au pavillon pirate, à quelques encablures de l'eau douce du lac. Double porte vitrée, long couloir sombre de rayonnages, livres à gauche, pieds, caméras, flashes, matériel cinématographique à droite ; nouvelle porte vitrée, pièce lumineuse où nous filmerons, devant d'autres tablettes méticuleusement étiquetées ; de l'autre côté, un banc de montage aux faux airs de Nam June Paik, tout en strates temporelles high tech empilées, là, encouragés par JLG, nous volerons un court métrage ; un sas de vhs, dvd, betamax, videothèque d'images à statuts multiples, cassettes de presse de La Chaîne Histoire ou boîtiers bleus masters des Histoires du Cinéma ; au fond, comme un salon abandonné, salle de projection plongée dans un noir éternel où seul veille un chat de Chris Marker.

Il aurait pu tout faire d'ici, rêve-t-il. Ne pas prendre la mer, ne pas s'embarquer pour cette croisière ronds dans l'eau Méditerranée, énième tournage autour (jamais sur, kein ober). Filmer dans le métro plutôt, trafiquer le nom des stations. Mieux encore : basse def à fond, low-fi (nance), tout faire au garage, Martin ou Godard qu'importe, n'importe quelle petite entreprise qui connaît la crise de succession. Enfants sans héritage. Droits du citoyen plutôt que droits d'auteur.

L'année de ces quatre-vingt ans, Jean-Luc Godard, peintre en lettres, choisit de recevoir en son outil de travail, et de là, simple physique, se dégage une certaine chaleur. Ni triste ni rien, il ne prendra pas sa retraite. Dilapide son trésor butiné, invite à nous saisir de ses derniers pillages, ultime razzia de Film Socialisme, machine à écu-mer, mouvement braudelien et cabotage par l'image. Il est vain de raconter, pas d'histoires chez Godard, que l'Histoire, pas l'ombre d'un personnage, une statuaire. Hellas pour nous.

Godard fait du cinéma comme déjà Mallarmé. D'où le trouble de ceux qui s'escriment à y déceler du récit - et même l'ordre d'un discours, fut-il aboli. Face au Film Socialisme, il faut accepter l'épreuve de la première fois, ce sentiment mêlé de mince perplexité et d'immense potentialité que l'art seul délivre, la certitude d'une promesse. Pour voir, il faut accepter de revoir. Avec la musique comme avec la poésie, les compositions toujours géométriques de Godard partagent, en effet, la mémoire sans fin.

Le partage vidéo de la mémoire : sans la moindre pratique personnelle d'internet, Jean-Luc Godard éprouve la juste intuition d'un socialisme des images. Au point de souhaiter à son tour se faire dépouiller. Voici donc un film volé à JLG, en sa présence consentante. Un court métrage inédit, collage d'images de chutes de Passion, tournées en 1983 sur un plateau prêté par Coppola, et d'un texte sur George de La Tour écrit vingt ans plus tard.

 

---

On peut retrouver l'intégralité de l'entretien avec Jean-Luc Godard ici.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.