Quand Sarkozy demande des intellos pour Noël

A la veille de Noël, le président de la République devrait déjeuner d'une brochette d'intellectuels, un beau plateau que lui prépare sa conseillère pour la culture, Catherine Pégard. Si toutefois elle parvient à réunir des convives prévenus en catastrophe.

A la veille de Noël, le président de la République devrait déjeuner d'une brochette d'intellectuels, un beau plateau que lui prépare sa conseillère pour la culture, Catherine Pégard. Si toutefois elle parvient à réunir des convives prévenus en catastrophe.

 

Au lieu de rêver sur les CD, DVD et autres jeux vidéos que la double page « spécial fêtes » du dernier Journal du dimanche proposait sous le titre « la culture du plaisir », il semble en effet que le président se soit ce week-end attardé sur la double page suivante alléchamment titrée « Les nouveaux intellectuels du XXIe siècle » : une liste assez inégale de neuf noms, mêlant chercheurs et animateurs d'idées, certains plus folkloriques que scientifiques. Les voici : Vincent Cespedes, Gilles Finchelstein, Louis Chauvel, Vincent Delecroix, Cynthia Fleury, Caroline Fourest, Thierry Pech, Hakim El Karoui, Eric Maurin.

 

Il se trouve que pour introduire ce dossier, la journaliste du JDD, Marie-Laure Delorme, m'avait quelques jours plus tôt posé trois questions sur ces nouveaux intellectuels. Informé de la liste qui serait publiée, je lui avais répondu que le fait le plus marquant me semblait plutôt l'émergence, contre les experts et contre les intellos médiatiques, d'une nouvelle génération d'intellectuels critiques. Je lui avais ensuite donné d'autres noms.

 

Voilà comment, très scrupuleusement, elle a retranscrit et publié mes propos : « Contrairement à une idée reçue jamais sans doute n'y a t-il eu autant d'intellectuels, le problème étant seulement que les médias tardent à les connaître. A titre d'exemple, on peut citer les noms de Sandra Laugier et Elsa Dorlin pour la philo, Bernard Lahire et Cyril Lemieux pour la socio, Frédéric Lordon et Bruno Amable pour l'éco, Anne Simonin ou Pap Ndiaye pour l'histoire. La figure du jeune intellectuel se croise surtout à gauche mais à droite on peut citer le géographe Franck Debié ou le littéraire Pierre-François Mourrier. » Faute de place, seuls quelques noms ont été coupés.

 

 

Il se trouve qu'au moins deux des personnes que je citais ont reçu en début de semaine un coup de téléphone de Catherine Pégard, les invitant à déjeuner à l'Elysée avec le président ce mercredi - la conseillère précisant que cela faisait suite à la mention de leur nom dans un article du JDD.

 

 

Que s'est-il donc passé pour que le président de la République bouscule son agenda afin d'organiser de toute urgence, dans les deux jours, un déjeuner avec des intellectuels ? A t -il été piqué à vif par les propos dans ce même dossier du JDD de l'historien Michel Winock qui notait combien Nicolas Sarkozy « est assez représentatif de la nouvelle culture médiatique et « people ». On se demande toujours s'il lit autre chose que les discours qu'on lui prépare. Il affecte une vulgarité, voire une grossièreté, qu'il estime probablement efficace pour se rapprocher du « peuple ». D'où une certaine dose chez lui d'anti-intellectualisme » ?

 

On l'imagine bien, le lundi matin se précipitant, le JDD en main, dans le bureau de sa conseillère lui annoncer que pour Noël il voudrait bien des intellectuels. Peut-être avait-il même fait sa liste à partir du catalogue du JDD ?

 

Au moment précis où Lucile Schmid, la numéro deux du Laboratoire des idées du PS, démissionnait en pointant l'anti-intellectualisme de ce parti (« un lieu qui stérilise les idées »), on ne peut que souligner par contraste l'incroyable réactivité du président de la République. Si les dirigeants du PS avait le même genre de réflexe face à une liste d'intellectuels, ça se saurait (cf notre enquête de l'été sur le PS et le monde intellectuel, ou le compte-rendu d'une réunion de ce Lab des idées).

 

Que cherche Sarkozy avec ce déjeuner d'intellectuels bien peu médiatiques ? Une sorte de dîner de con à lui, manière de se taper une franche rigolade pour les fêtes ? Le penser serait vraiment le prendre lui pour un con, et se tromper lourdement. Caricaturer ainsi le complexe d'infériorité qu'il nourrit à l'égard du monde intellectuel n'aide franchement pas à comprendre ses motivations profondes, son intelligence politique.

 

Est-il saisi par le vide provoqué par le récent départ d'Emmanuelle Mignon, qui avait su si habilement nourrir sa campagne d'un vrai travail sur des productions intellectuelles souvent très pertinentes (comme l'avaient bien montré Jade Lindgaard et Joseph Confavreux dans un article de la revue Mouvements, «Comment la droite est devenue intelligente») ? Ceux qui déjeuneront avec lui demain nous le diront peut-être.

 

En vacances, Bernard Lahire et Sandra Laugier ont décliné… Vraiment pas de chance.

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