Pierre Maldonado (1948-2009)

Il débarquait en trombe, sanglé dans son trench, Rayban fumés de rigueur, léger demi-tour sur ses boots pointues, il laissait glisser son cartable sur le petit bureau de bois verni avant d'écraser de ses doigts impeccables et jaunis le mégot d'une Gauloise sans filtre.

Il débarquait en trombe, sanglé dans son trench, Rayban fumés de rigueur, léger demi-tour sur ses boots pointues, il laissait glisser son cartable sur le petit bureau de bois verni avant d'écraser de ses doigts impeccables et jaunis le mégot d'une Gauloise sans filtre. Il entrait en classe comme sur un ring, et chaque fois nous sonnait. Hugo, Hammett, Diderot, Chandler, Baudelaire, Burnett, Apollinaire, Fitzgerald - quelques autres. Il filait aussi vite, portière claquée, crissements de pneus, l'Opel coupé déjà loin d'Albert Camus.

Pierre Maldonado est mort annonce le carnet de Ouest-France ce matin. Il était mon professeur de lettres, de littérature française et étrangère aurait-il corrigé, au lycée Albert Camus, dans la ZUP de Bellevue entre Nantes et Saint-Herblain. C'était le début des années 80, il avait 33 ans. Cinq ans avant, il avait publié Le Septième cercle (Lattès), un roman noir qui lui valait une petite gloire locale. Et la méfiance de ses collègues.

2009, sale année. En mars mourrait Jacques Lagroye, mon directeur de thèse. Sur ce blog, je commençais comme ça : « Avec de la chance, il arrive de croiser, à deux ou trois reprises dans sa scolarité, de la maternelle à l'université, un enseignant qui change le cours de votre vie, qui vous donne à jamais, sur le moment ou rétrospectivement, le sentiment de vous avoir en partie produit. » Quand je disais deux ou trois, c'est d'abord à Maldo que je pensais.

Je n'avais plus de nouvelles depuis cinq ou six ans. Plus le courage de ces nuits à descendre une ou deux bouteilles de whisky lorsqu'il m'arrivait encore de repasser par Nantes. La dernière fois, c'était sur la côte de Jade, ces plages de mon enfance qui lui rappelait les siennes et où il aimait venir se baigner - même si l'eau était plus chaude à Tipasa.

Né dans la région d'Oran en 1948, Pierre Maldonado aura vécu hanté par la guerre d'Algérie. Il fut l'un des tout premiers romanciers à s'en emparer, s'étonnant toujours qu'à la différence des Américains face au Vietnam, les écrivains français désertaient. Le traumatisme de cette guerre est au cœur de son chef d'œuvre, La Lumière et la nuit, ce livre méconnu, qu'il n'aura de cesse de réécrire jusqu'à la fin.

Refusé par nombre d'éditeurs, ce grand roman, que je continue de tenir pour l'un des plus forts de la littérature française de ces vingt-cinq dernières années, fut publié en catimini par une maison déjà en faillite, Vertige. Ce fut pour moi l'occasion de rencontrer son jeune éditeur et d'en faire un ami puis un collègue, Marc Weitzmann, devenu romancier à son tour.

Pierre Maldonado ne s'est au fond jamais remis de la sortie ratée de ce deuxième roman, huit ans après le premier qui, en 1976, avait été salué dans Le Monde par un Philippe Labro pas encore patron de Direct 8 mais déjà préfacier des Lettres de Raymond Chandler chez Bourgois.

D'autres romans ont paru pourtant par la suite. Le Petit flambeur (Denoël) qui était en fait son premier texte, entre la sécheresse du Little Caesar de Burnett et les films de Melville - Maldo avait pris très jeune le tic de Delon dans le Samourai : il se passait toujours la Gitane sous le nez avant de l'allumer ; Un été espagnol (Denoël), entre les Noces de Camus et l'été anglais de Chandler.

Deux nouvelles versions de La lumière et la nuit paraîtront sous d'autres titres chez des éditeurs chaque fois plus obscurs. Ajoutant à la douleur. Il est temps, plus que temps que ce texte, aussi fort que L'Arbre de fumée de Denis Johnson pour le Vietnam, paraisse enfin chez un vrai éditeur, qu'il soit lu.

Merci, Maldo, de m'avoir appris à lire en me donnant envie d'écrire.

Je pense à Gilberte et à ses enfants.

Béa, ce texte est pour toi.

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