Le cas curieux de Michael Jackson

Né l'année de la création de Motown, Michael Jackson sera mort celle de la faillite de General Motors - et de l'investiture d'Obama.

Né l'année de la création de Motown, Michael Jackson sera mort celle de la faillite de General Motors - et de l'investiture d'Obama. Loin pourtant d'incarner cette Amérique en mouvement, il apparaît rétrospectivement comme une sorte de Benjamin Button politique. Il aura vécu sa vie à l'envers, et à contre-courant, en vrai réactionnaire.

 

Bien plus encore que ceux qui lui vaudront d'être mis en cause par la justice, son geste le plus spectaculaire fut aussi le plus abject : vouloir être blanc. L'anti Nino Ferrer. L'anti Bob Dylan surtout qui, trente ans après l'original singing kid, le blackface Al Jolson, n'avait plus besoin de se passer le visage au charbon pour se glisser dans la peau d'un noir et écrire Blowin' in the wind, cet hymne du mouvement des droits civiques, salué par Mavis Stapples et repris par Sam Cooke, qui répondra par un prophétique A change is gonna come, littéralement samplé par Barack Obama dans son discours de Grant Park le soir de son élection.

 

Obama élu malgré Michael Jackson mais grâce à Jerry Wexler, par exemple, mort l'an dernier dans l'indifférence générale alors qu'il fut l'un des artisans décisifs de la déségrégation culturelle de l'Amérique, en produisant, pour Atlantic, Ray Charles, Aretha Franklin ou Bob Dylan, mais surtout en inventant la sublime expression « rythm'n'blues ». Michael Jackson préférait, lui, se présenter en roi de la Pop, avouant ainsi son ultime fantasme fadasse : devenir Elton John, c'est-à-dire rien. « King of pop »... Avouez que « Godfather of Soul » en jette autrement. James Brown, Ottis Redding, Marvin Gaye, Sam Cooke, Wilson Pickett mais aussi Jay Z, Chuck D ou Kanye West : que pèse le blanc bec Jackson face à ces poids lourds ? Que pèse-t-il face à ses frères ? Jackson 5, Michael 0.

 

Non content de se javelliser la face, Jackson n'aura de cesse de s'acheter la couleur de la virginité en ripolinant outrancièrement sa belle légitimité musicale motown : mariage avec Lisa-Marie, fille de l'homme en blanc de Vegas, autre king auto-proclamé ; achat du catalogue de la pomme (non croquée) des Fab 4, qui n'étaient pas frères, de Liverpool. Au moment où des gangsters et autres ennemis publics inventent, par le vol d'échantillons, la musique des années 80, Jackson le parvenu se paye légalement les droits d'auteurs de chansons de vingt ans d'âge qu'il rêvait d'avoir écrit. Il aurait pu, tant qu'à faire, dédommager Marcel « blanc de blanc » Marceau pour son simple décalque re-baptisé moonwalk, et, pourquoi pas, Etienne Decroux, mime mentor du père de Bip.

 

Réactionnaire, Michael Jackson, mort à l'hôpital Ronald Reagan de UCLA, aura néanmoins été le contemporain d'une Amérique droitière où, plus encore qu'ailleurs, le capitalisme s'est lancé dans l'infantilisation généralisée - un processus récemment analysé par le théoricien politique Benjamin Barber, et dont Jackson s'avère, mi-Bambi mi-Peter Pan, l'incarnation la plus monstrueuse. Nain de jardin des pelouses de l'Amérique suburbaine, il n'aura jamais été mieux figur(in)é que par l'art kitsch de Jeff Koons. Le kitsch ou la forme la plus bling bling de la réaction.

 

Si l'on en juge par son absence de l'index du récent et beau livre de Pap Ndiaye, Les noirs américains, Michael Jackson aura réussi son coup : tel le personnage de La Linea, il se sera effacé de l'histoire. Un homme invisible, le négatif de celui de Ralph Ellison.

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