Des Français innocents

Dans un récent article de Mediapart, Carine Fouteau a précisément montré comment Nicolas Sarkozy a rendu possible à droite ce qu'on a tendance à qualifier de « dérapages racistes », lors même qu'il faudrait plutôt y voir l'expression d'une pensée aussi structurée que décomplexée.Mais sans doute peut-on remonter encore d'un cran en amont

Dans un récent article de Mediapart, Carine Fouteau a précisément montré comment Nicolas Sarkozy a rendu possible à droite ce qu'on a tendance à qualifier de « dérapages racistes », lors même qu'il faudrait plutôt y voir l'expression d'une pensée aussi structurée que décomplexée.

Mais sans doute peut-on remonter encore d'un cran en amont et noter que si Nicolas Sarkozy a pu rendre possible ce discours, c'est aussi parce qu'il imprégnait depuis quelques années d'autres univers sociaux, sans pour autant que cela vaille à leurs auteurs de sévères rappels à l'ordre voire une mise au ban. C'est bien ce que vient rappeler un communiqué qui tombe ce jour signé du Parti de l'In-nocence.

Ce parti est inconnu des électeurs, et pour cause, c'est dans la République des lettres qu'il bataille. Son fondateur et seul idéologue est l'écrivain Renaud Camus, encore si respecté dans le monde littéraire que son dernier livre sur les demeures d'écrivains, publié aux très respectables éditions Fayard, (le genre d'ouvrage façon chefs d'œuvres en péril qui donne à entendre le crépitement du feu dans la cheminée dès qu'on l'entrouvre) fut, par exemple, copieusement servi le mois dernier dans le supplément Livres de Libération. Renaud Camus dont le Journal ouvertement antisémite fit voilà quelques années l'objet d'une polémique après avoir été encensé par Stéphane Bouquet dans ce même Libération.

Renaud Camus, donc, dont le parti à membre unique a diffusé ce jour son 1023ème communiqué qui, par hasard, tomba dans ma boite mail :

« Le parti de l'In-nocence se félicite de l'émission "Répliques" du 27 mars 2010, sur France Culture, et salue pour leur courage son animateur M. Alain Finkielkraut et ses invités, spécialement Mme Véronique Bouzou (l'autre invité était le sociologue Didier Lapeyronnie NDLR).

Au moment où M. Éric Zemmour est harcelé de toute part pour oser tenir en public un discours qui corresponde un peu, enfin, à l'expérience quotidienne de nos concitoyens, cette émission, autant et plus que les autres de la même série, a eu l'immense mérite de déchirer pour un moment le voile d'offuscation que le pouvoir médiatique et ses alliés politiques et institutionnels tiennent serré sur ce qui survient.

Les auditeurs ont pu distinctement entendre répudier pour une fois ce qu'on pourrait appeler le "saccharinois", ou le "lénifiançais", ou le "français d'après", cette sinistre novlangue qui pour ne pas blesser la sensibilité à fleur de peau des antiracististes organiques nomme la société arabo-noire "les milieux populaires", les territoires africano-musulmans "les cités", le défi perpétuel et l'étalage de la violence des "incivilités" ou, sa plus délicate trouvaille, les zones de non-droit et les secteurs sécessionnistes (sauf pour les allocations et subventions) les "quartiers sensibles" .

Le parti de l'In-nocence espère passionnément que ces rarissimes exemples de réinflux de sens dans les mots et de vérité dans les phrases feront école, et qu'ils permettront à notre peuple de nommer enfin, et d'abord de comprendre, ce qui lui arrive, à savoir la contre-colonisation violente et le Grand Remplacement. »

Renaud Camus n'est qu'un exemple parmi d'autres. L'abominable Nabe sature actuellement la presse de ses propos abjects, récupérant ces derniers temps la polémique Karski/Haenel pour tenter de se refaire une virginité. Richard Millet a publié voilà peu chez Gallimard un livre dégueulassement raciste (dont je m'étais fait l'écho ici).

Qu'on me comprenne bien : ce ne sont pas MM. Camus, Nabe ou Millet qui ont rendu possible le fait que Nicolas Sarkozy rende à son tour possibles les dérapages racistes de ses sbires. Ce sont tous ceux qui ont laissé ces trois piètres écrivains proférer ce genre de conneries. Pire : qui les ont publié ou encensé. Comme si la littérature raciste constituait un élément central de notre identité nationale littéraire.

PS : à l'inverse, il faut saluer le courage d'Olivier Bétourné, directeur adjoint de Fayard à l'époque où fut publié ledit Journal de Camus et dont il s'est désolidarisé avec panache en publiant une tribune à la Une du Monde - ce qui lui coûta le poste de PDG de cette maison auquel pourtant le groupe Hachette le destinait depuis quelques temps.

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