L'INSTIT DES "GRANDES GUEULES" - Souvenirs d'un prof dans les médias - 3/5

Étendant leur mainmise sur l’information, de puissants médias privés rivalisent d’idées pour provoquer clashs et buzz et ainsi développer la lutte des déclassés, stratégie économique révélatrice de leur idéologie politique. Et tant pis si le produit final est au journalisme ce que la malbouffe est à la restauration. Dans les deux cas, le public gavé en redemande. A s’en étouffer. A moins que…

Tout en m'appuyant sur quelques anecdotes personnelles glanées tout au long de ces douze années d'interventions régulières sur RMC, j'analyse ici la façon dont sont traitées les informations dans des débats qui, sous une apparente neutralité des médias, sont déjà fortement orientés dans le sens voulu par leurs propriétaires.

1 – Un raz-de-marée artificiel

En France, non seulement de plus en plus de grandes fortunes détiennent ou acquièrent des médias, mais cette concentration sans précédent est à rapprocher d’autres phénomènes extrêmement inquiétants au sein même de l’Union Européenne. « En Hongrie, 80% des médias aux mains de proches du pouvoir » (1), « Ecran noir pour la presse en Pologne » (2). Pas besoin de traverser l’Atlantique pour mesurer à quel point les conséquences d’un tel dérèglement sont désastreuses pour la démocratie. Qu’on se souvienne aussi de ce qu’était le paysage audiovisuel en Italie du temps de BERLUSCONI (3) quand les médias publics étaient sous la coupe de celui qui détenait tant de médias privés.

Mais chez nous alors ? La discrète tectonique des plaques médiatiques se poursuit sans que le citoyen lambda semble vraiment imaginer le tsunami qui se prépare en profondeur, surtout à l’approche des élections présidentielles de 2022. Une vague où certains politiques espèrent surfer, laissant aux autres la violence du rouleau compresseur.

Pourtant, difficile au quotidien de s’informer sans tomber sur l’un des médias détenus par BOLLORÉ (CANAL +, CNEWS, C8), BOUYGUES (TF1, LCI, TMC…), LAGARDERE (EUROPE 1, PARIS MATCH, JDD, TÉLÉ 7 JOURS…), DASSAULT (LE FIGARO…), NIEL (LE MONDE…), ARNAULT (LE PARISIEN, LES ÉCHOS…), PINAULT (LE POINT…), ou AMAURY (L’Équipe…) pour ne citer que les plus connus.

Désormais, dix grandes fortunes détiennent 90 % des journaux vendus, plus de 55 % des parts d’audience télévisée et plus de 40 % des parts d’audience radio (4). Certains se diront peut-être que ça laisse encore de la marge. Il faut alors lire l’analyse signée Antoine LEUCHA (5) « Comment les classes dominantes ont détourné le suffrage universel » (Médiapart, 27/02/2021). On y trouve notamment cette citation qui résume bien les risques : « Les médias peuvent ne pas parvenir tout le temps à dicter aux gens ce qu’il faut penser, mais ils sont d’une redoutable efficacité pour leur dire ce à quoi il faut penser » (B.C. Cohen, The press and Foreign Policy, 1963).

Voyons concrètement comment ça marche avec, par exemple, la prétendue infiltration de l’islamo-gauchisme dans les universités comme l’affirment en chœur Jean-Michel BLANQUER et Frédérique VIDAL. De si graves accusations - sans fournir la moindre preuve ou définition - auraient dû les décrédibiliser. D’ailleurs, 600 chercheurs et universitaires ont aussitôt réclamé la démission de leur ministre (6). Ça fait du monde, et du beau monde.  

Au lieu de cela, on a vu surgir peu après un sondage fumeux et tout fumant (FRANCE INFO, LE FIGARO (7) : « Près de 7 Français sur 10 estiment qu’il existe un problème "d’islamo-gauchisme" en France ». Formidable tout de même. Les Français, qui dans leur immense majorité n’avaient jamais entendu parler de ce concept - et qui dans leur quasi-totalité seraient bien incapables de le définir précisément - savent tout de même que pareil complot existe. Balèzes !

Ce qui est intéressant, c’est d’observer que les accusations portées par la ministre de l’Enseignement supérieur trouvent un écho favorable chez 78 % des plus de 65 ans qui – a priori – en ont fini avec la fac, mais seulement 46 % chez les 18-24 ans qui pourraient éventuellement être concernés si on suit la logique de l’accusation. Comme quoi le prisme médiatique fait des ravages sur ceux qui voient le monde au travers de la lucarne télévisée.

Pour l’émission des GRANDES GUEULES (RMC RMC STORY), et tant d’autres avec elle, c’est du pain béni (si j’ose dire), non pour ausculter la stratégie BLANQUER/VIDAL mais pour lancer le débat : « Nos facs sont-elles gangrenées par l'islamo-gauchisme ? » (émission du 17/02/2021). Et c’est parti. Pour l’une (Zohra BITAN, ancienne porte-parole de Manuel VALLS), « "L'islamo-gauchisme, c'est le déni et la complaisance ! ». Pour l’autre (Barbara LEFEBVRE, soutien de François FILLON), "L'islamo-gauchisme existe ! Il prend de l'ampleur depuis 20 ans ! Il faut arrêter de le nier !". Un régal. Malheureusement, l’auditeur/téléspectateur n’aura pas droit au débat espéré : « Nos ministres sont-ils gangrenés par l’idéologie d’extrême-droite ? ».

De la même manière, on a vu l’incroyable emballement médiatique et politique autour des repas provisoires sans viande dans les cantines lyonnaises. La nouvelle équipe municipale a pourtant donné des motifs crédibles d’impératifs logistiques et sanitaires, rappelé que Gérard COLLOMB, l’ancien maire et ancien ministre de l’Intérieur d’Emmanuel MACRON, en avait fait de même quelques mois plus tôt, souligné que les repas sans viande ne seraient pas forcément végétariens (poisson, œufs), indiqué que les pauvres mangent plus de viande que les riches. Mais rien n’a arrêté la frénésie médiatique de tous ceux qui préfèrent un mauvais procès à une bonne investigation.

Plutôt qu’aller enquêter (qui connaît les conséquences du nouveau protocole sanitaire obligatoire dans les cantines ?), les chaînes de grand bavardage se ruent sur un sujet qui permet immédiatement, et sans trop se fatiguer, de mettre face à face les « pour » et les « contre ». D’autant plus aisément que Gérald DARMANIN ramène sa fraise, y voyant une « idéologie scandaleuse », domaine où le ministre vitaminé ne saurait être accusé de mollesse. Julien DENORMANDIE, ministre de l’Agriculture, pousse ce cri déchirant : « Arrêtons de mettre de l’idéologie dans l’assiette de nos enfants ! ». De la publicité pour la malbouffe et les sodas suffit. Aurait-il oublié qu’il est aussi le ministre des éleveurs de poules, de la pêche et de la pisciculture, des producteurs de légumineux, et en principe engagé à lutter contre le réchauffement climatique auquel participe fortement la consommation de viande ?

Loin de démonter la stratégie gouvernementale qui vise à décrédibiliser systématiquement ses opposants, à mille lieues de s’interroger sur la véracité des propos de DARMANIN et DENORMANDIE et de les confronter à leurs choix passés (depuis quand la droite s’intéresse-t-elle à la qualité des repas à la cantine elle qui veut plutôt exclure les enfants des mauvais payeurs ?), une émission comme les GRANDES GUEULES saute sur l’occasion pour lancer le débat : « Un menu sans viande dans les cantines à Lyon "pour accélérer le service" : mesure idéologique ? ».

Bien sûr, on ne vous sert pas directement la réponse (« ce qu’il faut penser ») mais on vous laisse la question en tête (« ce à quoi il faut penser »). Et puis, pour vous aider à mieux comprendre, on invite en plateau Samuel VANDAELE, le président des Jeunes Agriculteurs, syndicat si souvent en accord avec la FNSEA qui défend l’agriculture intensive et donc la viande à tous les repas. Des élus Verts pourront toujours intervenir par téléphone, il n’empêche, ce sera dans une posture d’accusés, sur la défensive, dans un rôle de présumés coupables.

Pourtant, un autre débat aurait pu être organisé : « DARMANIN, tweet idéologique pour faire oublier ses propres turpitudes ? » ou « DENORMANDIE, accusation démagogique pour ramener les paysans vers Macron ?». Mais non, parmi les annonceurs, il ne faudrait pas fâcher un producteur de viande bovine. Les lasagnes au cheval, ça va un moment. 

On préfère une approche bien plus insidieuse, celle qui sème le doute. C’est de loin la plus redoutable (8). J’entends déjà l’argumentaire : « Eh le petit instit, on ne dit pas que la mairie de Lyon est dans l’idéologie, on pose juste la question. On a quand même le droit, non ? ». Comme si la formulation de ce questionnement faussement innocent ne portait pas en elle une part de la réponse accusatrice souhaitée. Imaginons : « Journalistes à BFMTV, nouveaux chiens de garde ? ». Je pose juste la question, hein ! On a quand même le droit, non ?

Alors forcément, quand tombe le lundi 1er mars la condamnation de Nicolas SARKOZY à trois ans de « prison » dont un ferme (à domicile avec bracelet électronique à la place de la Rolex), les GRANDES GUEULES s’interrogent, non pas sur la fin d’un système clanique au somment de l’état (9), mais sur un « jugement politique ». L’air de rien, en douce, entre deux publicités, l’émission reprend la position la plus radicale, celle de l’extrême-droite (CHENU, LE PEN et BARDELLA) ou de la droite pas molle de Christian ESTROSI pour qui : « Il n’est jamais bon que les politiques se mêlent de justice, ni que les magistrats fassent de la politique ». La droite dure (pour les autres) opte pour la victimisation des siens en voyant des juges rouges partout. BERLUSCONI, sort de ce corps !

2 – Des médias qui montent, qui montent (les uns contre les autres)

Quand j’ai découvert RMC en 2007, la petite station moribonde, rachetée en 2000 par Alain WEILL, connaissait une forte dynamique dans un esprit assez novateur autour du concept « info-talk-sport ». Il est rare de voir émerger ainsi un nouveau média et un vent de liberté et de conquête soufflait sur cette radio dont l’ambiance interne semblait pouvoir s’apparenter à une (très grosse) radio libre. Sans partager cette excitation, il y avait tout de même quelque chose de grisant à intervenir dans un média émergeant. La liberté de parole était encouragée, non par souci démocratique mais par possibilité d'en tirer profit (clash = buzz = audiences = publicités = argent).

Désormais, tout le monde a intégré le puissant groupe de Patrick DRAHI qui a rassemblé en octobre 2018, en un seul et même lieu ses différentes activités : l’opérateur SFR,  des chaînes de télévision (BFMTV, RMC Sport, RMC Story, RMC Découverte), des journaux (LIBÉRATION, L’EXPRESS) et des radios (RMC, BFM BUSINESS). Au sud-ouest de la capitale, en face du « Pentagone français » du ministère de la Défense, les nouveaux locaux accueillent les 7.000 salariés du groupe dans 86.000 m² d’immeubles spacieux, vitrés, coupés de l’extérieur, étonnement froids. Pourtant, ça bout à l’intérieur.

Au rez-de-chaussée, se trouve une « rue des studios » pour les programmes de RMC, BFM TV, RMC Story, RMC découverte, BFM Paris et BFM Business. En quelques mètres, « cinq matinales d'info simultanées en direct et 130 émissions filmées chaque semaine » annonçait Alain WEILL (10). Une fois les studios de télévision et de radio alignés, il n’y a plus qu’à y faire venir les invités et assurer la déambulation des chroniqueurs maison qui zigzaguent d’un studio à l’autre tels des étudiants un jeudi soir rue de la Soif. Par exemple, Eric BRUNET intervenait d’abord dans la matinale de J-J. BOURDIN puis venait présenter le menu de son émission dans les « Grandes Gueules » avant de prendre effectivement l’antenne pendant deux heures. Ensuite, il pouvait lui arriver de filer en plateau sur BFMTV pour commenter l’actualité parfois jusqu’en soirée. Ces experts - sur un média d’opinions qui prétend les combattre en donnant la parole aux « vrais gens » - peuvent parler de tout, tout le temps, tous les jours et même la nuit. En arrivant de Normandie à 7h du matin, j’en croisais certains qui étaient encore à l’écran le soir.

Non seulement les bureaucrates du « tout info » sont énormément mis à l’antenne, mais comme je l’ai déjà expliqué, ils ne mettent jamais les pieds pour un reportage en banlieue, dans une exploitation agricole, dans un hôpital ou dans un collège. Ils ignorent le quotidien concret d’un commissariat, d’une école, d’un commerce, d’un tribunal, d’un théâtre. Pas besoin d’aller voir puisque tout vient à eux au travers des invités, des témoignages d’auditeurs, des articles lus, des infos entendues.

Du coup, les éditorialistes développent une capacité étonnante à masquer leurs inévitables répétitions. On s’éloigne alors d’une présentation classique de l’information pour entrer de plein pied dans une représentation théâtrale, activité que pratique d’ailleurs Christophe BARBIER, l’homme à l’écharpe rouge, omniprésent à l’antenne du groupe Next RadioTV (11), qui vient de publier son dernier livre chez FAYARD, dont la directrice littéraire est membre des GRANDES GUEULES, émission où il a pu venir présenter son ouvrage.

Pour lui et ses acolytes, il faut chaque fois reprendre le ton de la conviction, faire comme si on énonçait en primeur l’analyse déjà répétée dix fois dans la journée. On joue l’étonnement, on surjoue les désaccords, on rejoue les échanges, on déjoue les arguments adverses (eux aussi déjà opposés à l’identique dix fois depuis le matin). Bref, l’actualité est érigée en « société du spectacle », ce qui est même l’argument commercial de l’émission des « GRANDES GUEULES » officiellement présentée comme « Le show qui vous parle et qui parle de vous ! ». Le show et l’effroi quand on lit ou entend certaines réactions d’auditeurs, chauffés à blanc, qui ne prennent pas cela pour un simple jeu divertissant. Donnez-leur un Capitole, ils vous montreront comment y entrer.

3 – Beaucoup de blabla, pas de résultats

Clairement, dans ces médias, et BFMTV est vraiment loin d’être le pire, on est rarement dans une logique d’information. On laisse l’investigation aux autres comme le ferait une hyène aux lionnes. Mais après des heures/heurts d'écoute, que sait-on quand on (ne) sait (que) ça ? Ça nous dit quoi ? Qu’apprend-t-on réellement par ce procédé ? Comment peut-on rester si ignorants en étant prétendument tellement informés ? Ici, on ne se donne jamais le temps d’approfondir les sujets, de creuser, d’enquêter, de confronter, de dénouer. On est dans un zapping qui tourne en boucle.

Le problème, c’est que cette pratique, en se répandant un peu partout, ferait presque oublier à beaucoup qu’on peut aborder l’information tout autrement. Je parlerai bientôt du format d’interview de la chaîne internet THINKERVIEW. Mais voyons par exemple l’approche de « 28 minutes », le magazine d’info d’ARTE. Au lendemain de l’invasion du Capitole par les partisans de TRUMP, pourquoi ne pas en avoir débattu dans l’émission comme partout ailleurs ? Réponse de la journaliste Elisabeth QUIN : « Nous n’avions pas le recul suffisant […] L’idée est de ne pas répondre à l’injonction de l’émotion et du commentaire immédiat » (TELERAMA, 17/02/2021).

Quant aux « bons clients », experts récurrents qui écument studios et plateaux, là encore l’approche est différente comme l’explique la programmatrice de l’émission Pascale ASSOR : « Si des invités ont déjà été trop vus, nous évitons de les appeler, car nous savons déjà ce qu’ils vont dire ».  Etonnant car ailleurs, c’est justement parce que " nous savons déjà ce qu’ils vont dire » que ces bureaucrates de l’information sont appelés. Auditeurs et téléspectateurs, on va vous parler de ce qui semble déjà vous attirer. Pire qu’un algorithme. Ici, pas de Panama Papers ou d’OpenLux. Ce serait trop compliqué à vous expliquer, vous risqueriez de ne pas comprendre. Et puis, pourquoi se fâcher ou se prendre la tête ? Lors des préparatifs de l’émission, j’ai souvent entendu qu’il fallait rester sur les « fondamentaux », choisir des thèmes dont les gens pouvaient déjà parler à la « machine à café ». Ne pas élever le débat mais l'abaisser à la hauteur des stéréotypes de chacun.

Pas simple pour autant, surtout pour une émission quotidienne, de trouver chaque jour des sujets, non pas d’information mais de débats pour opposer deux camps. Pire encore quand cette actualité reste bloquée sur un même thème comme l’épidémie de Covid. Mais avec un peu d’expérience, c’est faisable. Le gouvernement veut nous confiner ? « Ras-le-bol ! On nous infantilise ! ». Finalement le gouvernement ne veut pas reconfiner ? « Quel manque d’autorité ! Que des bras cassés !». Toujours pas de retour du couvre-feu ? « On laisse l’épidémie se propager, c’est criminel ! ». Retour du couvre-feu ? « Une vraie dictature ! ». Les Français font la fête ? « Des irresponsables égoïstes ! ». On interdit les fêtes ? « Mais arrêtez d’emmerder les Français ! ». Et ça marche pour tous les sujets, tous les jours, toute l’année. On pourrait même en faire une boîte de jeu pour l’apéro.

De la même façon, on encourage la libération de la parole « sans filtre ». Pourtant, un filtre - sur une cigarette ou un pot d'échappement - limite la toxicité ou la pollution. Mais voilà, un bon auditeur ou un bon chroniqueur doit être énervé, à bout, en colère, commencer son intervention par « Y en a marre ! », « On n’en peut plus ! », « C’est du grand n’importe quoi ! », "J'en ai ras-le-bol !". Si quelque chose ne fonctionne pas dans le pays, aussitôt affirmer que « la France est devenue un pays sous-développé ». Si l’Etat prend de nouvelles prérogatives, évoquer l’URSS, le soviétisme. Un élu veut se représenter, criez « Mais c’est Cuba ! » L’avocat, et ancien de chez RUQUIER, Charles CONSIGNY a trouvé cette combine pour angler toutes ses attaques et faire se pâmer l’équipe de l’émission. L’impunité dont on jouit à dire ainsi n’importe quoi ne semble déranger personne. Demain, les auditeurs auront déjà oublié !

On prétend également qu’on va dire tout haut ce que les Français pensent tout bas (tout en travaillant dans un immeuble totalement coupé du monde). Ici plus de tabou (c’est pourtant une base de toute civilisation). On recherche des propos « clivants », « disruptifs », « sans langue de bois ». A condition que ça n’atteigne pas la logique éditoriale et surtout économique de l’ensemble. Là, on ne rigole plus. 

4 - Business is business

Car cette stratégie de positionnement commercial en rejoint une autre, économique celle-ci. Le flux d’informations est comme une rivière le long de laquelle on va pouvoir installer des moulins à eau. Le but est de les faire tourner au maximum, vite et longtemps, tout le temps.

Ainsi, je le rappelle, on peut retrouver la même séquence d'une émission en direct à la radio, en direct à la télévision, en rediffusion à la radio, en podcast radio, en replay TV, sur le compte Twitter, sur la page Facebook de l’émission, sans compter les reprises vidéos du type « L’immanquable Grande Gueule ». Or, pour une même intervention, en multipliant les possibilités de (re)diffusion, on augmente également les recettes publicitaires.

L’autre modèle économique frappant – et c’est bien sûr vrai ailleurs - c’est l’écart considérable qui semble exister entre les « petites mains » invisibles et les personnalités mises à l’antenne. Sur RMC, souvent l’émission porte le nom ou le prénom de son présentateur vedette : BOURDIN Direct, APOLLINE Matin, Carrément BRUNET, LUIS Attaque, le MOSCATO Show, LAHAIE et vous, M comme MAÏTENA, NEUMANN/LECHYPRE…Ici, celui qui parle au micro ou se montre à l’antenne est symboliquement la star (ce qui ne l’empêche pas parfois d’être cordial et abordable). Ce présentateur vedette, plutôt un homme, est souvent le seul de plus de 50 ans dans l’équipe quand les autres ont l’âge d’être ses enfants. Sans doute consciente du problème, la direction a choisi de remplacer depuis la rentrée 2020 J-J. BOURDIN à la matinale de RMC par Apolline de MALHERBE, 40 ans, qui, au-delà de l'évidente satisfaction professionnelle de son employeur, lui permet de rajeunir et féminiser l’antenne.

Dans cet univers, les salaires des vedettes sont à cinq chiffres. Mais derrière les paillettes, ce n’est pas toujours aussi rose. J’ai pu constater, parmi les employés, l’extrême mobilité dont chacun doit faire preuve pour changer quand il le fallait d’émission, d’horaires, de poste. Celui-ci, souvent croisé à la réception des appels des auditeurs au standard pouvait se retrouver pour quelques jours avec la fonction de producteur remplaçant de l’émission avant de filer ailleurs dans les médias du groupe, tôt le matin, tard le soir ou le week-end. De la même façon, un poste clef était en permanence occupé par des stagiaires qui s’y succédaient.

Pourquoi tout le monde accepte ça ? parce que le monde médiatique est encore un des rares où peuvent se faire des ascensions fulgurantes. Polyvalence, flexibilité et disponibilité valent bien des diplômes. Une porte peut s’ouvrir d’un coup qui va bouleverser l’existence. Par exemple, pour les besoins de l’émission, j’avais lu le livre autobiographique de l’animateur Sébastien CAUET. Rien ne m'attire dans ce qu'il fait, mais comment ne pas s’étonner du parcours incroyable de ce modeste gamin de l’Aisne qui, après avoir perdu sa mère à dix ans puis son père à vingt ans, parvient à percer dans un univers qu’on lui imaginait fermé ?

Je repense aussi à une des "Grandes Gueules", le médecin Jimmy MOHAMMED, recruté lors d’un casting des GG et qui après RMC a poursuivi ailleurs en radio (EUROPE 1) et télévision (C8). L'économiste Pascal PERRI a quitté les "Grandes Gueules" pour animer sa propre émission quotidienne sur LCI. Un des "historiques" de l'émission, Karim ZERIBI, fait désormais les beaux jours de l'émission de Cyril HANOUNA (C8). De la même façon, un jeune journaliste peut, en se montrant disponible, souple, flexible, être au bon moment au bon endroit pour donner des preuves de son talent. Ainsi, Matthieu BELLIARD, qui a connu sur RMC les pré-matinales dès 4h30 avant d’intervenir dans l’émission de JJ. BOURDIN a finalement hérité de la matinale d’EUROPE 1 en 2019. 

Toutefois, vivre dans le monde du « hard news » et de l’info en continu n’est pas de tout repos. On l’a vu pour les vedettes de l’antenne. Mais c’est vrai aussi en coulisse. Forcément, en douze années, j’ai vu passer pas mal de programmateurs/producteurs de l’émission (ils sont par deux), une dizaine peut-être. Leurs points communs : être (très) jeunes, sans enfants, plutôt célibataires (en tout cas pas mariés), locataires, totalement disponibles, addicts de l’info, constamment connectés, capables de supporter à la fois la charge et l’intensité de travail, motivés, sérieux, impliqués, polyvalents et très réactifs. S’il y a bien des personnes dont je savais pouvoir obtenir une réponse dans la minute, même tard le soir, même le week-end, c’était bien eux, tous ceux qui travaillaient dans l’ombre : Sylvain, Karine, Florian, Alexandre, Gilles, Anthony, Edouard, Paul, Anne-Laure, Djena, Anaïs... Un engagement professionnel mis à rude épreuve et qui semble difficile à tenir à long terme, nerveusement ou physiquement.

Enfin, impossible d’évoquer la question financière sans parler des soupçons qui pèsent quant aux pratiques d’évasion fiscale du groupe. TÉLÉRAMA pose la question : « BFM a-t-elle été financée par de la fraude fiscale ? »(09/07/2019) en s’appuyant sur une enquête de Denis ROBERT pour LE MÉDIA. Comme le constate le site d’ARRÊT SUR IMAGES, cette investigation, menée avec l’aide de Maxime RENAHY, un ex-administrateur de fonds à Jersey, n’a guère été reprise par les autres médias. Des accusations qui semblent se confirmer au moment de l’enquête OPENLUX à laquelle participe LE MONDE avec seize autres journaux européens pour dénoncer les pratiques fiscales du Luxembourg.

Ainsi, le porte-parole d’ATTAC, Raphaël PRADEAU s’étonne qu’une semaine après le scandale, on n’en trouve aucune trace sur les antennes de BFM. Et de s’interroger : « J’imagine que cela n’a aucun rapport avec le fait qu’OpenLux révèle que le propriétaire de BFM Patrick Drahi possède 20 holdings au Luxembourg pour échapper à l’impôt ? » (Twitter, 14/02/2021). Il fait le même constat à propos du FIGARO qui ne semble guère intéressé par cette investigation « qui révèle que son propriétaire Dassault détient des sociétés au Luxembourg » (Twitter 20/02/2021).

Pour ma part, j’ai souvent défendu à l’antenne le fait que nos caisses sont vides, moins par gaspillage de l’argent public (même si ça existe) que par refus idéologique de les remplir en prenant l’argent dû. Mais en matière d’évasion fiscale, on se targue de répondre que tout cela est parfaitement légal. Encore faudrait-il le prouver. Si tel est le cas, le scandale reste de voir les plus grandes fortunes obtenir les réglementations fiscales qui leur permettent ainsi d’éviter de contribuer à l’impôt comme elles le devraient. Mais voilà typiquement le genre de sujet qu’on trouvera bien moins intéressant que de s’interroger sur la prétendue fraude des chômeurs. A croire que ces médias, ou tout du moins leurs propriétaires, sont au service du pouvoir en place. Ou bien l’inverse. Ou alors les deux ? Loin d'une collision, cette collusion des pouvoirs politiques et médiatiques - avérée ou supposée - sera prochainement évoquée, occasion de chercher le point commun entre  BENALLA et les GILETS JAUNES.

 

Sylvain GRANDSERRE
Maître d'école, ex-chroniqueur radio/tv
Auteur de "Un instit ne devrait pas avoir à dire ça !" (Editions ESF / La Classe)

 

 

1 - https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/en-direct-du-monde/en-hongrie-80-des-medias-aux-mains-de-proches-du-pouvoir_3431749.html

2 - https://www.franceinter.fr/emissions/les-histoires-du-monde/les-histoires-du-monde-11-fevrier-2021

3 – https://www.liberation.fr/ecrans/2007/11/23/rai-berlusconi-au-taupe-niveau_106985/

4 - https://local.attac.org/nimes/?Le-pouvoir-d-influence-delirant

5 - https://blogs.mediapart.fr/leucha/blog/260221/comment-les-classes-dominantes-ont-detourne-le-suffrage-universel

6 - https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/02/20/islamo-gauchisme-nous-universitaires-et-chercheurs-demandons-avec-force-la-demission-de-frederique-vidal_6070663_3232.html

7 - https://www.francetvinfo.fr/politique/jean-castex/gouvernement-de-jean-castex/pres-de-7-francais-sur-10-estiment-quil-y-existe-un-probleme-dislamo-gauchisme-en-france-selon-notre-sondage_4309587.html

8 – Voir l’indispensable documentaire de Pascal Vasselin et Franck Cuveillier diffusé sur ARTE, « La fabrique de l’ignorance » (23/02/2021)

9 - Voir l’impressionnant récapitulatif dans l’article de Fabrice ARFI : https://www.mediapart.fr/journal/france/281220/le-temps-des-tempetes-judiciaires-pour-nicolas-sarkozy

10 - https://www.lepoint.fr/medias/visite-guidee-des-nouveaux-studios-de-bfm-tv-et-rmc-03-10-2018-2260120_260.php#

11 - https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/le-monde-d-elodie/christophe-barbier-le-theatre-est-une-part-indispensable-de-ma-vie-cest-mon-oxygene_3603437.html

 

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