La faillite Blanquer

On l'a cru tour à tour parti pour les municipales à Paris, aux ministères de la Justice ou de l'Intérieur. Finalement il lui a été préféré Mme Buzyn, vigie muette des tsunamis sanitaires, M. Dupont-Moretti, expert - fumant, fumeur et fumeux - en ayatollahs écolos, et M. Darmanin, mâle alpha un peu bêta, spécialiste de l'ensauvagement, électoralement plus racoleur que la méthode syllabique.

C'est donc à la tête de l'Éducation nationale que Jean-Michel Blanquer a été maintenu, ministre redoublant, avec pour consolation de chapeauter, en plus de la Jeunesse qui lui était déjà acquise (façon de parler), les Sports. Occasion tout l'été de le voir s'essayer en costard-cravate à l'escalade ou à la boxe, au volley, au baseball, non sans un certain ridicule totalement assumé, comme savent le faire les meilleurs clowns.

Déjà omniprésent dans les médias traditionnels, il est apparu à la « une » des magazines people après la révélation de sa liaison avec une journaliste, chose pourtant plus vraisemblable que de l'imaginer en couple avec une directrice d'école qu'il a bien moins l'occasion de rencontrer au quotidien.

Mais au moins cela lui a-t-il permis de finir l'année scolaire précédente,  dans la « joie » avec un « sentiment de bonheur » et de déclarer « je suis heureux ».

Une euphorie durable puisqu'elle l'amène à s'extasier début septembre, en audition à l'assemblée :  « Cette rentrée des classes s'est passée dans la joie, une joie même amplifiée par le fait que tout le monde a bien compris que l'école est fondamentale et qu'il était important de la retrouver ». Le ministre a raison : on ne parle pas suffisamment de la joie éprouvée à se retrouver avec le masque six heures par jour, en maintenant les distanciations physiques, en limitant les déplacements et les projets, en répétant les consignes sanitaires et gestes barrières.

La joie de vivre ainsi entassés dans la crainte d'un cluster ! Haut les cœurs !

Sa nouvelle compagne, avant de partager sa vie, avait - en toute objectivité journalistique - dressé un portrait élogieux du « ministre qui caresse les platanes » (Anna Cabana, JDD du 25 juillet 2017). Soit un poète un peu bordélique qui, loin d'être « un technicien un peu raide » (d'elle ?) est « sensible aux énergies » (renouvelables ?). Un homme qui se décrit justement comme « habité par l'énergie de l'action ». Ou l'action de l'énergie, ça marche aussi.

Quelqu'un qui, pour faire connaissance, tel Ronsard  vous « propose de le suivre dans le jardin » et d'aller caresser un platane. Expérience moins risquée quand on est En Marche que bêtement à vélo comme les Amish. « Vous allez le toucher tous les jours ? » on demande. « Souvent », répond-il. Pause. « Et quand je ne le touche pas, je le regarde. »

Amis de la métaphore graveleuse s'abstenir. Car notre homme écrit des poésies, au point de confesser : « j'en ai plein les tiroirs ». Rangées à côté des fables de la Fontaine, on imagine. Ou parmi les nombreuses instructions et directives dont il nous gratifie telle une poule pondeuse trop généreuse.

L’interview s’élève en même temps que la température dans le bureau ministériel : « A cet instant, on s'aperçoit que sous sa cravate s'est ouvert un bouton de sa chemise blanche. Ses boutonnières sont… rouge sang ».  Ne vous fiez donc pas aux apparences. Le ministre de l’exemplarité et de l’obéissance a l’âme révolutionnaire : « Je n'aime pas être catalogué. Je ne suis dans aucune case. »

Il les coche pourtant toutes pour être le bon élève de la Macronie, jusqu'à penser que la femme du Président incarne la « prof idéale ». Qui a tout de même eu des relations avec un élève mineur – Emmanuel himself - ce qui, visiblement, semble beaucoup moins grave aux yeux du ministre que de porter un crop top.

Comme si on pouvait s’arrêter à ce genre de détails quand on combat torse nu face à l’ennemi, telle la Liberté guidant le peuple : « Les femmes ont conquis de grands droits en matière de vêtement [sic] (coton ? nylon ?) et je serai le premier à les défendre avec un drapeau sur une barricade » (France Info, 25/09).

Eh oui, pas le troisième, ni le deuxième. Le premier on vous dit ! Même Louise Michel peut aller se rhabiller. Blanquer aurait fait la Commune a lui tout seul.

Et Mai 68, c'est lui aussi : « En Mai 68, je défilais dans l'appartement en réclamant la retraite à 5 ans » (L'Express, 12/07/2020). 

Ne voulant vexer personne, il attribue tout de même au mari de Mme Macron « une force de discernement très impressionnante et une énergie particulière. » Façon de dire poliment que le Président a su enfin reconnaître ses qualités de ministre mais que le locataire de l'Élysée est du genre fatigant. On le comprend.

Bref, Monsieur Blanquer est un ministre qui caresse moins les platanes que les platitudes et qui sait brosser les puissants dans le sens du poil ce qui peut surprendre dans un monde de requins.

 Il serait particulièrement éprouvant pour l'auteur, et sans doute fastidieux pour le lecteur, de tenter d'établir ici la liste de tout ce qu'il a fallu supporter depuis trois ans et demi. Notre poète s'allume et s'enflamme à coup de « nation apprenante », « continuité pédagogique », «souplesse locale » et autres  « vacances apprenantes ».

Une novlangue enfin ridiculisée à l’occasion de sa sortie sur la « tenue républicaine » qui devrait s’appliquer aux collégiennes et lycéennes, invitées à « s’habiller normalement » car ainsi, « tout ira bien ».

Des propos qui, comme souvent, sonnent « en même temps » faux et creux.

Un ministre qui résonne plus qu'il ne raisonne, ce qui suffit pourtant à éblouir les funèbres cireurs de pompes du PAF qui croient bon de lui renouveler leurs invitations médiatiques pour qu'il puisse encore et toujours nous expliquer tout ce que nous aurions mal compris, comme son projet de valorisation salariale dans le cadre de la réforme des retraites, promesse retoquée par le Conseil d'État dès le 24 janvier.

D'ailleurs, a-t-on entendu J-M. Blanquer interrogé à ce sujet ? On ne froisse pas un ministre si lisse. Dommage car, à moins qu’il l’ait fait exprès, c'est un camouflet humiliant pour ce titulaire d'un DEA de droit, agrégé en droit et docteur en droit. De droite aussi, comme l’atteste tout son parcours.

En effet, la nomination de Jean-Michel Blanquer à la tête du ministère de l’Éducation nationale annonçait à tous les professeurs - qui avaient massivement et sans doute sincèrement voté en 2017 pour le candidat de la « start-up nation », auto-déclaré "socialiste" (2014) puis "de gauche" (2015) - qu’ils allaient être sacrément cocus.

Blanquer c’est Baroin, de Robien, Chatel, Sarkozy, Fillon, ou Darcos, cet ancien ministre des siestes et des couches à l’Éducation nationale, passé dans le camp d’en face puisque désormais à la tête de la fondation Kairos pour le privé hors contrat.

Vous avez dit « séparatisme » ? Blanquer c’est la syllabique à p.a.-pa, le mythe de l’uniforme, le culte du redoublement, des classements, de la notation. C'est la culture école de commerce (ESSEC Business school). Blanquer c’est un directeur de cabinet, Christophe Kerrero, qui siège à l’IFRAP, un puissant lobby ultra libéral, obsédé par l'assèchement des Services Publics. C’est un ministre qui n’hésite pas à qualifier les professeurs s’opposant à ses réformes de « radicalisés » (France Inter, 19/01/2020).

Blanquer, qui ne convoque la science que quand ça l'arrange, c’est aussi le retour à la semaine de quatre jours pour assurer la transhumance de l’élite parisienne vers les plages normandes tandis que le petit personnel est incité à travailler le dimanche car il faut bien s’adapter aux nouvelles modalités de la mondialisation heureuse.

C’est encore l’obligation d’instruction dès 3 ans, cadeau aux écoles maternelles privées qui ont toute sa sympathie et peuvent désormais réclamer aux communes de domiciliation de leurs élèves une contribution financière.

À défaut d’inventaire exhaustif, on peut rendre publique, maintenant qu'elle est passée, la réalité de l'école en cette rentrée 2020, à un moment où le ministre déclare « nous sommes préparés à tout » (JDD, 29/08/2020). Oui, préparés à tout vous faire gober, à toutes les roublardises et approximations, prêts à tous les arrangements avec la réalité.

Car, loin des plateaux mais près des préaux, nous constatons au contraire que rien n'était prêt !

Ni avant ni après.

Dans son rapport du 8 septembre, l’OCDE rappelait d’ailleurs combien la France, aux classes surchargées mais sous-doté en formation et matériel informatiques était moins préparée que d’autres pays occidentaux (France Info). Concrètement, voici quelques-unes des questions qui fâchent :

 - Où sont les masques transparents, si utiles aux enseignants de maternelle et CP, indispensables auprès des élèves handicapés, particulièrement ceux atteints de surdité ? Mme Cluzel ne les avait-elle pas promis pour fin septembre ?

 - Où sont les tables individuelles qui auraient permis de réaménager différemment nos classes et ainsi garantir une distanciation minimale ? Dans bien des écoles, nous n'avons que des tables à deux places. Du coup la distanciation physique est obligatoire sauf quand on ne peut pas.

- Où sont les recrutements supplémentaires pour enfin désengorger les classes les plus chargées, toutes celles au-delà de 25 élèves (limitation des effectifs revendiquée dès 1954 par Célestin Freinet) ? L'Italie lance un programme de recrutement de 84.000 professeurs. Ne pourrait-on pas a minima ouvrir les listes complémentaires des candidats en attente ?

- Où sont les masques fiables et non ceux fournis que critique même l'ARS ? On nous dit qu’ils ne sont efficaces que face à une personne qui en porte également. Pour ma part, enfermé six heures par jour avec 29 élèves d’une dizaine d’années non masqués, on me pardonnera de douter du niveau réel de protection.

- Où sont les équipements informatiques quand chaque enseignant doit encore et toujours se débrouiller avec son matériel, sa connexion et ses forfaits personnels, mais aussi son téléphone portable privé ? Le ministre répond, comme souvent, que « tout est sur la table ». Vérification faite, c'était au sens figuré. Nos bureaux sont aussi vides que ses promesses.

- Où sont les adaptations de programmes qui prendraient en compte la coupure de plusieurs mois subie par de nombreux enfants ?

- Où est la cohérence quand un protocole pour la rentrée de septembre est publié dès juillet (et daté du 09/07) ? Il était évident que la situation sanitaire allait évoluer, imposant des modifications dans la plus grande précipitation, jusqu'à la veille de la rentrée (musique, sport, restauration, masques), et même après (notion de « cas contact » par exemple).

- Où sont les indispensables réunions préparatoires pour cette rentrée hors-norme ? Dans plusieurs secteurs, les réunions organisées par les Inspecteurs à destination des directeurs du primaire ont eu lieu après le retour en classe ! Les directeurs n'ont donc reçu directement les consignes officielles et pu échanger de vive voix qu’après avoir dû, une fois encore, se débrouiller tout seuls face aux familles inquiètes.

- Où est le sérieux quand on décrète soudain que le virus circule à sens unique au point d'assurer que les camarades et le professeur d'un écolier positif ne sont plus considérés comme « cas contact » ? Étonnante coïncidence qui tombe pile au moment où il est si impératif d'éviter aux parents d'avoir à garder leurs enfants. En attendant, les lieux d'enseignement arrivent en tête des clusters (établissements du secondaire et du supérieur surtout, mais tout de même des cas au primaire, 7 % des foyers infectieux en France).

- Où est l'intérêt de faire passer des évaluations nationales de CP à des enfants tout juste sortis de maternelle dans un contexte si anxiogène ?

- Où sont les garanties quand il faut croire sur parole un gouvernement qui a caché le « tsunami » de l'épidémie (A. Buzyn), qui ricanait à l'idée de porter un masque (S. Ndiaye), qui trouvait inutile de tester la population (O. Véran) ?

- Où est la confiance quand les enseignants n'ont pas de médecine du travail, quand on n'agit pas sur le nombre inquiétant de bâtiments contenant de l'amiante, quand la gestion de l'alerte de l'incendie de Lubrizol a été un tel raté ?

- Et puisque « Tout ne doit pas être écrasé par la réalité sanitaire » et qu’ « Il faut être vigilant, mais ne pas oublier les impératifs éducatifs et sociaux, ni dévier de nos deux objectifs : améliorer le niveau scolaire de chaque enfant et réduire les inégalités » (J-M Blanquer, JDD 29/08), où sont les psychologues, médecins et infirmières scolaires, les maîtres spécialisés dont on manque tant ? Où sont les orthophonistes et ergothérapeutes qui travailleraient au sein des établissements ? Où sont les places en ULIS école et collège pour des élèves qui ont pourtant reçu leur notification ? Où sont les AESH quand tant d'enfants en situation de handicap se retrouvent chaque année sur le carreau ?

- Pourquoi avoir à nouveau reconduit - le 24 juillet - le gel du point d’indice dans la Fonction Publique qui dégrade les salaires depuis plus de dix ans et donne l’impression de remonter un escalier mécanique en sens inverse (quand, après des années, on pose enfin le pied sur un nouvel échelon, celui-ci s'est déjà enfoncé et s’enfonce encore sous le poids de l’inflation) ? Heureusement, notre engagement est désormais récompensé par un « open badge » !

- Pourquoi avoir rétabli au plus vite - dès le 10 juillet ! - le jour de carence, ce qui pousse les personnels à prendre le risque de venir travailler en étant porteur de la Covid ?

Cette rentrée qui devait être « la plus normale possible » est un fiasco. Mais un échec devenu presque invisible et imperceptible tant les dysfonctionnements ont été partout, et par presque tous, intériorisés. 

L'instit en galère avec ses 30 élèves dont un tiers pour lesquels il faut des aménagements, le môme qui n'a pas le droit aux aides nécessaires malgré les notifications, les parents qui mettent des mois à obtenir une AESH, un rendez-vous chez un spécialiste ou une place dans la bonne structure.

Bienvenue en pénurie où il faut accepter la mascarade du « suivi individuel », les faux semblants des « projets d'accueil personnalisé », faire croire qu'il y aura une situation adaptée aux « besoins particuliers » de l'élève pour la « fluidité » de son « parcours ».

Et surtout ne pas se battre, ne pas broncher, ne pas protester, ne pas faire de vagues. Voilà la culture de l'omerta qui est attendue du fonctionnaire exemplaire.

Quelqu'un qui, passant lentement du compromis à la compromission, finit par préférer la soumission à sa mission. Drôle de position.

Le ministre, qui ne reçoit l’assentiment que d’environ 5 % des professeurs du premier degré (baromètre UNSA) se contrefiche de n’obtenir aucune adhésion à ses projets. Imagine-t-on l’entraîneur d’une équipe de rugby n’avoir qu’un seul joueur de tout son effectif en accord avec ses choix tactiques ?

Son management est brutal, coercitif, rigide, vertical, un archaïsme masqué par l'emploi d'un vocabulaire managérial et l'usage de vidéos, de courriels et de tableaux Excel. Jean-Michel Blanquer ne recherche pas l’assentiment mais uniquement l’obéissance sous la contrainte.

Il doit certainement chausser du 49-3.

Mais est-ce ainsi qu’on dirige un ministère de l’Éducation dans un pays démocratique en 2020 ? Il devient urgent de répondre.

Sylvain GRANDSERRE
Auteur de "Un instit ne devrait pas avoir à dire ça !" (éditions ESF / La Classe)
Maître d'école en Normandie

 

 

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