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Billet de blog 7 mars 2021

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L’INSTIT DES "GRANDES GUEULES" - Souvenirs d’un prof dans les médias - 4/5

Mais pour qui roulent ces médias de l’info flash, du propos cash et du tout clash ? La droite ou l’audimat ? Le pouvoir ou rien à voir ? Invité longtemps (12 ans) et souvent (plus de 300 fois) à des débats radio/tv, je crains que la « zemmourisation » des plateaux favorise la « trumpisation »de la société. Car une chose est sûre : tout ça va très mal finir sans un grain de sable dans les rouages.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

1 – Des « poids lourds » qui roulent à droite ?

J’ai souvent entendu dire, et plus encore depuis l’élection d’Emmanuel MACRON, que tous ces médias du « hard news » sont à la botte du pouvoir. S’arrêter à ce seul constat serait un brin simpliste.

Certes, il y a d’abord une évidence sociologique. Quand on est - comme journaliste vedette, expert ou chroniqueur - cadre, parisien, diplômé, libéral - à la fois sur les principes économiques et les questions sociétales - on peut facilement se sentir en phase avec E. MACRON. Et puis, comble d’audace et de transgression, le livre publié en 2016 par le candidat ne s’appelait-il pas « Révolution » ? Un vent de renouveau allait donc souffler sur la France permettant de rompre les amarres et de mettre les voiles loin de l’ancien monde.

Pendant ce temps, la (vraie) gauche est opposée au libéralisme économique - pourtant vanté unanimement sur toutes ces chaînes - tandis que la droite traditionnelle reste conservatrice sur les questions de société. Personne n’a oublié l’organisation sulfureuse (1) du rassemblement de la place du Trocadéro le 5 mars 2017 en faveur du candidat FILLON, peu avant que ce dernier se prenne une veste aux élections. Toutefois, comme on l’observe à longueur d’antenne sur CNEWS, le camp de la ringardise peut être un intéressant cœur de cible pour qui sait l’exciter et lui donner de quoi mordre ou aboyer. Comme le reconnaît le Directeur Général de la chaîne Serge NEDJAR (JDD 02/01/2021) : « Je ne m'attendais pas à une telle progression. C'en est presque effrayant ». Pour une fois, on est d’accord.

Quant à la vieille extrême-droite, elle tente de se repositionner sur les deux tableaux -économiques et sociétaux - dans un exercice poussif de dédiabolisation et de ripolinage démarré dès 1972 (création du FN) auquel contribuent certains reportages. Qu’on repense à l’incroyable couverture médiatique dont a bénéficié Marion MARECHAL LE PEN lors de l’ouverture de son « école » qui, pourtant, n’accueillait en réalité qu’une douzaine d’étudiants (2). On en entend beaucoup mois parler depuis que l’un de ses professeurs, l’historien russe Oleg SOKOLOV, a tué et découpé sa jeune compagne (3). Depuis, cet institut aussi a perdu un de ses membres mais c’était moins cruel.

Bref, pour en revenir à notre sujet, il y a de toute évidence une sociologie des journalistes/éditorialistes, à ne pas confondre avec celle des nombreux journalistes/pigistes précaires. Mais elle reste le plus souvent ignorée ou rejetée par les intéressés… qui ne veulent surtout pas qu’on s’y intéresse.

Par ailleurs, on ne peut nier qu’à l’intérieur d’un média détenu par une des grandes fortunes (BOUYGUES, ARNAULT, LAGARDERE, DASSAULT, DRAHI, BOLLORÉ), la liberté d’écrire et d’enquêter est loin d’être garantie. Avoir de tels propriétaires au-dessus de soi pousse à l’autocensure, notamment pour les affaires, scandales ou fiascos les impliquant. Ainsi, sommes-nous certains que les lecteurs du FIGARO ont bien été informés pendant les 27 années que ça a duré, de l’échec des ventes à l’étranger de l’avion Rafale du groupe DASSAULT *, par ailleurs propriétaire de leur journal préféré (4) ? Heureusement, le carnet de chèques de l'État était là… mais, dans ce cas, on ne parlera pas d’assistanat !

Quelques journalistes ou présentateurs concernés par cette délicate situation vous jureront la main sur le cœur que personne ne vient leur dicter quoi que ce soit. Pourtant, certaines omissions dans les affaires mêlant leurs patrons prouvent le contraire comme je l’ai déjà évoqué précédemment (cf. OpenLux, partie 3). Il faut aussi imaginer que la compatibilité des employés se fait par la sélection en amont. Un média de ce type ne va pas recruter un journaliste dont les enquêtes réputées pourraient le mettre en porte-à-faux.

A l’inverse, le professionnel soucieux d’indépendance n’a pas envie d’avoir un personnage sulfureux et interventionniste en haut de sa pyramide professionnelle (même si, on l’a vu, le choix est très restreint) ni de collaborer à un journal de propagande. J'imagine qu'un authentique journaliste s’abstiendra d’envoyer son CV à VALEURS ACTUELLES pour ne pas se retrouver dans un magazine qui représente la députée Danièle OBONO en esclave (août 2020).

Heureusement, les riches propriétaires peuvent parfois compter sur le zèle de certains de leurs salariés pour les défendre envers et contre tous. Olivier TRUCHOT figure au « palmarès 2020 des éditocrates » diffusé par l’ACRIMED (5) pour ses propos peu surprenants selon lesquels « En France, on travaille moins qu’ailleurs […] les patrons du CAC40 bossent plus que la plupart d’entre nous ». Ça reste à prouver (une enquête journalistique peut-être ?) avec une notable omission de la pénibilité au travail. Et même si ces patrons travaillaient double, est-ce une raison pour gagner cent fois plus que leurs salariés ?

Dans un autre style, mais avec la même logique, il faut citer l’inoxydable Jean-Pierre ELKABBACH qui s’en prend violemment au maire de Grenoble, Éric PIOLLE, quand celui-ci ose sur CNEWS, rappeler les pratiques d’évasion fiscale du patron de la chaîne Vincent BOLLORE (6). Une brutalité commune si on se souvient comment les choses se passèrent quand le milliardaire devint propriétaire d’I-TELE, qu’il rebaptisa CNEWS. La longue et forte grève qui s’en suivit pendant un mois en 2016 n’y changea rien et déboucha sur le départ de la quasi-totalité des 120 journalistes (7).

Alors forcément, on pourrait rétorquer aux plus inquiets que tout cela c’est du passé et reste globalement anecdotique. Nous ne sommes pas en dictature, il y a la séparation des pouvoirs, les élections sont démocratiques. Certes, mais ça n’a pas empêché dernièrement l’éviction brutale par le groupe BOLLORÉ de l’animateur Sébastien THOEN - 17 ans d’ancienneté s’il vous plaît - pour son excellent sketch parodiant (ah bon ?) l’émission de Pascal PRAUD.  Puis le licenciement sec du journaliste sportif de Canal+ Stéphane GUY - 23 ans d’ancienneté tout de même - pour un simple mot amical à l’antenne en direction de son collègue.

On a appris par la suite que, pour avoir signé une pétition de soutien à ces deux journalistes, trois pigistes du groupe avaient eux aussi été brutalement remerciés. On pourrait s’en étonner si avant ça il n’y avait déjà eu la mise à mort des « Guignols de l’info ». Je serais curieux de savoir combien d’émissions de débats ont choisi ces licenciements scandaleux comme sujets de controverses… On imagine que le coup de faucheuse de BOLLORÉ a dû faire réfléchir bien au-delà de ses propres médias. Il faut dire que le terrain est préparé depuis longtemps.

Un jour, sortant des locaux de RMC/BFMTV, j’assiste à une distribution de tracts syndicaux en bas de l’immeuble. Un fiasco. Je discute avec l’un des syndicalistes. Il m’avoue qu’il n’a jamais vu une telle défiance, chacun filant sans prendre le tract ni engager une conversation compromettante… Mais ça n’est guère mieux ailleurs.

Quand Nicolas SARKOZY est condamné à trois ans de prison (dont deux avec sursis) le 1er mars 2021, LE FIGARO lui ouvre ses colonnes en grand dès le lendemain. Merci Patron ! le journal appartient au groupe DASSAULT * et fut sous la férule de Serge (décédé en 2018), cet « ami » de N. SARKOZY. Le même jour, le directeur des rédactions du PARISIEN, Jean-Michel SALVATOR, signe un éditorial pour regretter des jugements marqués par « une sévérité accrue ou d’une intransigeance implacable » révélateurs d’un « dégagisme judiciaire ». Merci Patron ! Le journal appartient à Bernard ARNAULT, témoin de mariage de N. SARKOZY en 1996.

Et le soir, le groupe BOUYGUES est sur tous les fronts (judiciaires). Pendant que LCI reçoit Carlos GHOSN pour parler de ses sushis et PPDA sur TMC après la plainte pour viols le visant, l’ancien président de la République débarque sur TF1 en vedette du journal de 20H. Merci Patron ! Celui de TF1, Martin BOUYGUES, était l’autre témoin de mariage de N. SARKOZY en 1996 mais aussi le parrain de l’un de ses enfants, « Louis-bonne-chance-mon-papa ».

On savait que N. SARKOZY allait faire appel en justice, mais avant cela, il fait donc « appel …à ses copains » ! (8 - voir le dessin de Fred SOCHARD auquel j’emprunte ce bon mot). On ne compte plus les flagrants délits de proximité et de promiscuité politico-journalistiques. En 2007, quand N. SARKOZY part en « retraite » quelques jours sur un yacht, n’était-ce pas déjà sur le bateau d’un certain… Vincent BOLLORÉ ? Mais que voulez-vous, on a bien le droit d’avoir des amis, non ?

La cartographie des parrains, marraines, maris, femmes, amants, maîtresses et témoins de mariage donnerait une excellente idée de la véritable topographie du pouvoir.  

Malgré tous ces éléments, bien des journalistes de ces groupes essaient d'agir autant que possible en toute indépendance des pouvoirs politiques. Voici deux exemples concrets qu’il m’a été donné de voir de près. Le 18 juillet 2018, quand éclate l’affaire BENALLA après un article du MONDE, une chaîne d’info continue comme BFMTV ne cesse d’en parler ad nauseam au point d’éclipser pratiquement la victoire des footballeurs français en coupe du monde trois jours plus tôt. Matin, midi et soir, et même la nuit, on ne parle plus que des violences commises le 1er mai par l’ancien responsable sécurité de l’Elysée déguisé en policier.

Si la chaîne l’avait voulu, elle aurait pu rester focalisée sur l’exploit sportif autrement plus populaire et traiter le sujet BENALLA avec beaucoup moins d’insistance, sans en faire une affaire d’état, pas même une affaire d’été. Rappelons que le Président, excédé par toutes les critiques, lancera même, devant les députés et sous les applaudissements : « S’ils veulent un responsable, il est devant vous. Qu’ils viennent le chercher » (24/07/2018). Il osera même affirmer : "Nous avons une presse qui ne cherche plus la vérité". Mais qui la trouve !

Soudain, la logique économique et l’objectif de suprématie médiatique ont pris le dessus sur toute complaisance idéologique. Stratégie gagnante quand le sondage commandé par BFMTV annonce 80 % des Français choqués par cette affaire (9). Car sous le choc, le téléspectateur reste scotché.

De la même façon, au début du mouvement des Gilets jaunes, les éditorialistes que je croisais étaient plutôt ravis de voir surgir un mouvement populaire qui leur semblait opposé aux réglementations écologiques (coût du carburant) et à la fiscalité française (poids des taxes). Éric BRUNET, le très droitier animateur de la tranche 12h/14h sur RMC à l’époque, se présentait d’abord comme « gilet jaune » (10). Il encourageait même dans une vidéo auditeurs et spectateurs à rejoindre les cortèges car « La France est le pays le plus taxé du monde », « une honte », « Mesdames, Messieurs, on ne peut plus laisser faire ». Il y voyait une « occasion unique » à saisir lors de cette « manifestation contre la fiscalité ». Il changera d’avis peu après quand l'apparition des drapeaux syndicaux lui fera le même effet que celle des gousses d'ail pour un vampire.

Dans la foulée, BFMTV a donné une place considérable à ce mouvement, couvrant toutes les manifestations, invitant un nombre conséquent de porte-paroles dont la légitimité fut contestée même dans le mouvement. C’est d’ailleurs depuis le plateau de BFMTV (05/12/2018) qu’Éric DROUET répond que si la manifestation du samedi suivant arrive jusqu’à l’Elysée : « On rentre dedans ». Une fois encore, la chaîne n’avait aucune obligation d’organiser une émission spéciale ni d’inviter en permanence plusieurs représentants du mouvement. Mais par opportunisme, elle est allée bien au-delà d’une simple couverture médiatique. Comme quoi, même dressé, à la seule vue du sang, un pitbull de l’info peut échapper à la vigilance de son maître.

Dans l’émission des GRANDES GUEULES aussi, on vit un spectaculaire revirement. Zohra BITAN, l’ancienne porte-parole de Manuel VALLS, annonçait son soutien au mouvement dans une tribune particulièrement virulente vis-à-vis des macronistes (11). On la retrouvera un an et demi plus tard de l’autre côté des barrières et barricades pour organiser une manifestation en soutien aux forces de l’ordre (27/06/2020). Les Gilets jaunes blessés, gazés, matraqués, molestés, insultés, frappés, éborgnés apprécieront le retournement. Quant au rassemblement qu’elle organisa, les journalistes présents pour couvrir « l’événement » étaient presque aussi nombreux que les manifestants (12). « Plusieurs dizaines de personnes » rassemblées d’après l’équipe de BFMTV qui s’est tout de même déplacée. A comparer avec la couverture médiatique d’autres combats comme les marches pour le climat ou les manifestations contre les violences faites aux femmes. D’après une étude de l’INA, de 2007 à 2017, la part des invités des matinales venus parler d’environnement à la radio a été de 0,9 %. C’est peu pour d'horribles « khmers verts » tout puissants.

Pendant ce temps, les GRANDES GUEULES élisaient « Grande gueule de l’année » 2018 le mouvement des Gilets jaunes (13), trophée remis à Jacline MOURAUD qui avait interpellé le président de la République sur Facebook. Des attentions qui n’empêcheront pas de nombreux manifestants de critiquer la couverture de leur mouvement, allant jusqu’à se rassembler et manifester devant les studios du quartier Ballard (29/12/2018) et même s’introduire dans les locaux du groupe (12/09/2020).

Au-delà de cas personnels, on voit donc que les choses ne sont pas monolithiques et forcément préétablies dans les médias. Il peut y avoir des surprises, des mutations, des évolutions notamment quand la course à l’audience impose de se délester de quelques entraves idéologiques. Ainsi, à mes débuts, je fus un jour félicité hors-micro par l’ancien directeur de RMC pour une violente charge contre SARKOZY que j’accusais d’être un véritable assisté. Ma tirade radiophonique, fut même utilisée à l’antenne dans les annonces promotionnelles de l’émission. Pour autant, je n’ai guère de doute sur la sympathie qu'inspirait le président de la République de l’époque dans la station.

Et puis, certains, même en interne, prennent conscience du risque d’une dérive du tout clash. Il faut signaler ce propos significatif de Jean-Jacques BOURDIN, l’ex-star sur le déclin du groupe de P. DRAHI, qui sonne comme un réquisitoire (JDD, 06/03/2021) : « "BFMTV doit rester fidèle à ce qu’elle est depuis sa création, c’est-à-dire privilégier les faits d’abord, les explications ensuite et les commentaires enfin". Étrangement, on a l’impression depuis longtemps que les commentaires ont largement pris le pas sur les explications, et plus encore sur les faits devenus anecdotiques.

Il ajoute enfin : "« Je remarque simplement que RMC a toujours été une radio populaire, proche de l'auditeur, loin de l'entre-soi parisien. Et je ne souhaite pas qu'elle s'égare. Cet éloignement explique sans doute les chiffres actuels ». Si c'est lui qui le dit... *

2 - L’amour vache (à lait)

Ce que j’ai pu observer de très près, c’est à quel point, entre médias et politiques, chacun a grand besoin de l’autre. Aucun responsable politique ne peut espérer faire carrière sans une excellente couverture médiatique. Nombre de ministres l’ont compris - dont le mien - qui y consacrent un temps considérable à « parler aux Français ». Chargé de direction d’école pendant 20 ans, j’ai constaté amèrement combien il était plus facile d’avoir des indications de Monsieur BLANQUER en le suivant dans les médias plutôt qu’en attendant ces instructions officielles. C’est dire la place que prennent les micros dans la vie politique. Mais à l’inverse, aucun radio ou chaîne de télévision ne peut paraître crédible sans accueillir dans ses locaux les ténors les plus médiatiques. Dès lors démarre un vrai jeu de séduction.

Quand on appelle un responsable politique pour l’inviter, on lui explique combien « on aimerait vraiment l’avoir en plateau », on lui redit à quel point « ça paraît important de pouvoir l’écouter ». On lui assure que « les téléspectateurs veulent l’entendre s’exprimer ». Pendant quelques secondes on lui vend l’illusion que rien ne compte plus que l’avoir à l’antenne. A l’inverse, l’invité évite généralement de s’en prendre au média, sauf si ça lui rapporte davantage que l’invitation elle-même (stratégie de N. DUPONT-AIGNAN à « C à vous » le 06/03/2019 par exemple). Après les honneurs du tapis rouge, l’invité repart dans l’idée de revenir prochainement. Une évidence. Des deux côtés.

Mais il y a plus puissant encore que ces phénomènes de séduction et de connivence : la loi numéro 1 du privé… l’audimat ! Ce fut un vrai choc à mon arrivée sur RMC en 2007. Certes, je savais combien il était important, surtout pour un média privé, d’avoir son lot de lecteurs, d’abonnés, d’auditeurs ou de téléspectateurs. Il faut générer des recettes publicitaires, convaincre les annonceurs, présenter des chiffres de vente ou d’audiences fiables et appréciables pour justifier les tarifs des espaces publicitaires et faire fonctionner la boutique.

J’avais en tête la formule terriblement cynique de Patrick LE LAY, alors PDG de TF1, qui expliquait en 2004 que « le métier de TF1 », c’est de vendre « du temps de cerveau humain disponible » à Coca-Cola. Mais je n’imaginais pas que l’objectif de performance pouvait à ce point perforer les esprits.

A RMC, du temps où les locaux étaient encore en bordure du périphérique rue d’Oradour-sur-Glane, il y avait, de temps à autre, des affichettes sur les parois de l’ascenseur pour annoncer les bons chiffres d’audimat, des tee-shirts distribués en cas d’audience à la hausse, jusqu’à la bouteille de champagne offerte spécialement pour ça. On a même vu un buffet organisé dans le hall du groupe après le dépassement de l’un de ses concurrents.

Et puis il y a toutes ces annonces faites à l'antenne d’autosatisfaction des performances trimestrielles. En télévision, c’est encore pire avec des résultats quotidiens que l’on consulte en tremblant chaque matin. Mais ces résultats d’audience sont comme ceux des élections pour les partis : tout le monde a gagné ! Chacun trouve une bonne raison de se féliciter publiquement. Il suffit de prendre le bon critère, le bon créneau horaire, la bonne tranche d’âge, exhumer les bons chiffres pour trouver à chaque fois une occasion de réjouissance. Dommage qu’on n’accède pas aussi facilement aux tarifs des pages publicitaires. Là, on saurait vraiment de quel poids dispose une radio ou une télévision.

3 - A la folie

Mais cette quête éperdue de l’audience semble faire perdre la raison. Cyril HANOUNA recrute comme chroniqueuse Isabelle BALKANY pourtant récemment condamnée à trois ans de prison ferme pour fraude fiscale. Le bracelet électronique risque de sonner au portail de détection à l’entrée de C8. CNEWS met le plus possible à l’antenne son repris de justice vedette, Éric ZEMMOUR. Les GRANDES GUEULES invitent – tout comme HANOUNA d’ailleurs - le braqueur Yunice ABBAS, sous contrôle judiciaire, en attente de son procès aux assises et en tournée pour la promotion de son livre racontant le vol des bijoux de Kim KARDASHIAN. Où est donc passée la déontologie dans ces médias où l’on aime tant faire la morale ?

Et que dire, quand une tribune médiatique de plusieurs minutes est littéralement offerte à Maître GOLDNADEL dans l’affaire de l’agression subie par le producteur de musique Michel ZECLER (émission du 02/03/2021) ? L’avocat de Patrick BUISSON, de Florian PHILLIPOT ou de GÉNÉRATION IDENTITAIRE devient celui des policiers violents et vient prétendre que les images ont été manipulées pour fausser le jugement de tous ceux qui les ont vues.  Forcément, les autres chroniqueurs présents sont dans l’incapacité de répondre réellement à celui qui connaît parfaitement ce dossier, même s’il en livre une version tronquée. Il faudrait des heures de vérification quand quelques minutes seulement sont accordées juste avant l’émission.

La réponse de David PERROTIN à cette version du chroniqueur des GRANDES GUEULES Gilles-William GOLDNADEL laisse pourtant peu de doutes (14). La vidéo a toujours été visible intégralement, les parties accélérées (car il ne se passait rien) étaient bien signalées, aucune trace d’une affaire de cannabis dans le rapport de police, des policiers qui avouent eux-mêmes des coups injustifiés et qui ont été arrêtés indépendamment de la diffusion de ces images. Dès lors, pourquoi accorder une telle faveur à un avocat aux positions hautement discutables et à l’argumentaire vite contredit ? Y aura-t-il un droit de réponse accordé ? N'y avait-il pas déjà eu exactement la même tentative de discréditer la victime lors de l'horrible affaire THÉO ?

4 - Et la liberté d’expression alors ?

Parmi les surprises de mes débuts dans les débats sur RMC, il y a celle de bénéficier d'une totale liberté d'expression. Non seulement je ne suis pas brimé ni briefé, mais au contraire encouragé à y aller, à me lâcher. Cette liberté restera la même pendant les douze années. Mais attention : elle ne peut se déployer que dans le cadre des sujets retenus par l'équipe de production et selon le dispositif de recherche de clash et de buzz déjà bien rodé.  C’est une force de ces médias : être capables de tout exploiter, même les réactions négatives qu’ils génèrent. Ainsi, du lundi au jeudi, on parle à longueur d'antenne des mesures sanitaires prises contre la pandémie. Puis, quand arrive le vendredi, on fait une émission pour se demander… si les médias n’en parlent pas trop ! La farce.

C'est la répétition de ces colères surjouées des uns et des autres qui va le plus me fatiguer sur la fin ainsi que l’impression de toujours « jouer à l’extérieur » et de devoir chaque fois tout recommencer, tout réexpliquer. J’ai, certes, le droit de m’exprimer librement, mais le plus souvent sur la défensive, en « contre-attaque » (normal à l’extérieur), dos au mur, constamment coupé, interrompu, contrairement à d’autres chroniqueurs qu’on écoute religieusement (mention spéciale pour les deux avocats GOLDNADEL et CONSIGNY). Ce dispositif devient si pesant que, le temps passant, je préférais carrément qu’on n’aborde plus les sujets d’éducation. De toute façon, c’est toujours la même rengaine sur les profs grévistes, le niveau qui baisse, la lenteur d’adaptation du mammouth, la grogne des enseignants, et tout qui fout le camp ma bonne dame. Mais jamais un mot critique sur la semaine de 4 jours qui arrange bien les cadres Parisiens partant en week-end ni sur la suppression des dispositifs d’aides spécialisées aux élèves en difficulté ou les classes surchargées. Dans ce milieu, on s’en fiche puisqu'on sait qu’on peut mettre facilement ses enfants dans le privé.

A l’inverse, un ministre comme Jean-Michel BLANQUER va jouir d’une totale clémence malgré ses innombrables errements. Dès qu’il est attaqué, « c’est parce que les profs sont de gauche » ou parce que « le ministre est pour le changement face à l’immobilisme et le conservatisme des profs rétrogrades ». Malaise tout de même de découvrir qu’il partage désormais sa vie avec la journaliste Anna CABANA qui officie régulièrement sur BFMTV, parfois avec les deux animateurs de l’émission. Peut-on critiquer la politique du conjoint d’une collègue ? Visiblement, non.

Autre sentiment de malaise quand je mesure combien certains auditeurs prennent nos débats à cœur parce qu'on parle bien de leur vie, de leur existence, parfois de leur souffrance et de leurs galères. Or, ici, les « sujets » ne sont que des « objets » utilisés pour permettre d’organiser les débats, oubliés sitôt le micro coupé (Gilles RAVEAUD, l'économiste de l'émission, explique sur Twitter (11/03/2021), dans une série de messages poignants, qu'il stoppe sa participation aux GG parce que "voir la situation réelle de mon pays m'était devenu insoutenable").**

D'ailleurs, même pendant les débats, il se passe pas mal de choses dans le studio de radio (ça s'est calmé avec la télévision). Pendant que l'un se lance dans une tirade, les autres - micros coupés - peuvent être en train d'échanger sur tout autre chose, ce qui vaut parfois de jolis ratés quand les dissipés reviennent participer au débat sans avoir écouté ! L’invasion douce des smartphones a considérablement nuit à l’ambiance générale. Ça consulte, ça surfe, ça lit, ça répond, ça tweete pendant que l’auditeur est persuadé qu’il a toute l’attention des personnes en studio. De vrais ados ! 

5 - Bon, alors, médias partisans ou pas ?

On sent bien que RMC fait la promotion de l'entreprise, dans l'esprit de BFM Business, avec l'idée qu'il faut se bouger, « entreprendre » donc (comme si c’était réservé au privé !), faire preuve de mobilité (avec quatre enfants ?), "libérer les énergies" (moins de règles) et prendre des risques (c’est ce que font chaque jour les ouvriers du bâtiment). Ici l'Etat est l'ennemi, l'administration un frein à l'initiative. On veut moins de limitations, moins de réglementations. On n'aime pas les taxes, les "charges" et les impôts vécus comme des captations injustifiées.

On aime bien évoquer la « pression fiscale » qui prive d'oxygène les entreprises, mais on ne parle jamais de la part du lion réservée aux actionnaires partis jouer au golf. Pourtant, "Les actionnaires se partagent plus des deux tiers des bénéfices du CAC 40" nous dit FRANCE INTER (14/05/2018). Justement, l'audiovisuel public est particulièrement détesté, jalousé, avec le sentiment de ne pas être à égalité du fait de la redevance en provenance des contribuables. Et que dire de l’écologie, forcément « punitive », « idéologique », avec de méchants écologistes « qui font toujours la gueule » (Olivier TRUCHOT, 05/03/2021). Eh oui, on ne le dit pas assez mais quand les particules fines seraient à l’origine de 800 000 morts prématurées par an en Europe et de 9 millions dans le monde, le principal  problème sur RMC c’est que ça ne fait pas marrer les écolos (15). 

L’idéologie à l’œuvre dans l’esprit des dirigeants et vedettes du groupe NextRadioTV est donnée par Éric BRUNET dans sa vidéo de soutien au mouvement initial des Gilets jaunes : « nous sommes tout de même un pays dont 45 % de la RICHESSE S'ÉVAPORE (sic) en impôts ». L’évaporation suggère que l’argent a été perdu, dilapidé. Or, on parle bien là des moyens nécessaires pour faire fonctionner nos écoles, collèges, lycées et universités, nos hôpitaux et tribunaux, assurer la sécurité, les transports, l’énergie. Il s’agit aussi des allocations familiales, des congés maladie et maternité, des aides pour les personnes handicapées, les accidents du travail, le chômage, la dépendance ou le logement, l'agriculture, l'Union européenne. Le chroniqueur fait semblant d’ignorer que parmi les bénéficiaires de ces largesses budgétaires se trouvent les grandes entreprises, les grands patrons que l’on arrose d’aides en tout genre et auxquels on accorde d’importantes exonérations et avantages tout en laissant filer l’évasion fiscale. Si notre pays était moins inégalitaire, sans doute serait-il moins nécessaire de recourir ainsi à l'impôt. Heureusement, il a été rendu par E. MACRON des milliards aux milliardaires pour que ces premiers de cordée puissent faire ruisseler ce "pognon de dingue" sur le peuple reconnaissant. 

Aux GRANDES GUEULES, on a trouvé l’astuce pour que l’opinion libérale ne se voie pas trop. On effectue un joli tour de passe-passe dans la présentation très allégée et opaque des invités. Longtemps, Sophie DE MENTHON, une « pionnière » de l’émission, fut reçue en tant que présidente du mouvement ETHIC. Parmi les invitées régulières, on retrouve Agnès VERDIER-MOLINIE de l’IFRAP, encore présente le 17/02/2021. Deux semaines plus tard, l’invitée du « Grand oral » est Cécile PHILIPPE de l’IEM (Institut Economique Molinari). Et dès le lendemain, c’est au tour de François TAQUET, un « avocat spécialiste des contrôles URSSAF » (sic) pour lequel l’organisme de collecte et de répartition des cotisations et contributions sociales est un « cancer ». Entre ETHIC, IFRAP et IEM, l’auditeur est délibérément maintenu dans un flou trompeur lui faisant croire que tout cela est neutre et scientifique quand il n'y a rien de plus partisan et idéologique.

Le comble, c’est que les premières victimes de cette propagande en faveur des puissants, les plus sensibles à ces arguments faussement basés sur la justice sociale, sont souvent les plus faibles. Ceux choisis pour passer à l’antenne sont plus dans la réaction instinctive que dans l’analyse. On les aime « bruts de décoffrage ». On les choisit comme on le fait pour les autres invités en plateau : avec une surreprésentation des propos les plus réactionnaires et virulents. Ils sont bourrés de certitudes, n’expriment jamais aucun doute (ceux-là resteront au standard). Ils font parfois des raccourcis délirants. On cherche à opposer les salariés du privé et les fonctionnaires dans une lutte des déclassés qui épargne les vrais profiteurs du système, ceux qui dès les trois premiers jours de janvier ont déjà gagné plus que la moyenne des Français sur l’année (16).

Laisser cette dérive médiatique se poursuivre c’est prendre le risque d’une fracture considérable comme on a pu l’observer outre-Atlantique. Face au véritable et imminent danger d’une « déchéance de rationalité » (17) dont parle le sociologue Gérald BRONNER, des solutions existent qu’il serait légitime de mettre au cœur de la campagne électorale à venir, même si, dans ce domaine, elle s’annonce plus problématique que jamais. Raison de plus pour évoquer quelques issues de secours au prochain billet.

Sylvain GRANDSERRE
Maître d’école, ex-chroniqueur radio/tv
Auteur de « Un instit ne devrait pas avoir à dire ça ! » (Editions ESF / La Classe)

* Ce long texte, travaillé tout au long de la semaine, a été mis en ligne vers 16h30 le dimanche 7 mars 2021,
quelques heures avant qu'on apprenne le décès accidentel d'Olivier DASSAULT. Ajout le 07/03/2021 à 21h00.

* Ajout du 14/03/2021. Cette interview a suscité une réaction ulcérée de la remplaçante de J-J. BOURDIN, Apolline de MALHERBE. Elle trouve ces déclarations "misérables" et "pleines de ressentiments". Sacrée ambiance à la matinale de RMC !!!

** Ajout du 14/03/2021

1 - https://www.liberation.fr/elections-presidentielle-legislatives-2017/2017/03/02/mais-qui-organise-le-rassemblement-pro-fillon-au-trocadero_1552766/

2 - https://charliehebdo.fr/2019/09/politique/en-visite-mystere-dans-les-locaux-deserts-de-la-fac-marion-marechal/

3 - https://www.lyonmag.com/article/112144/l-ancien-prof-de-l-issep-a-lyon-condamne-pour-avoir-demembre-une-etudiante-en-russie

4 - https://www.lemonde.fr/economie/article/2015/02/12/le-rafale-27-ans-d-attente_4575585_3234.html

5 - https://www.acrimed.org/Le-palmares-2020-des-editocrates-BD

6 - https://www.acrimed.org/Mettre-en-cause-Vincent-Bollore-Comment-osez-vous

7 - https://www.sudouest.fr/2017/10/27/un-an-apres-sa-greve-historique-itele-devenue-cnews-reste-dans-le-flou-3898838-4693.php

8 - https://blogs.mediapart.fr/fred-sochard/blog/040321/paf

9 - https://www.bfmtv.com/politique/elysee/8-francais-sur-10-choques-par-l-affaire-benalla-l-image-de-macron-entachee_AN-201807240082.html

10 – vidéo : https://rmc.bfmtv.com/mediaplayer/video/eric-brunet-demain-ce-gilet-jaune-qui-n-est-pas-tres-beau-je-le-porterai-1117852.html

11 - https://www.nouvelobs.com/politique/20181116.OBS5524/gilets-jaunes-marcheurs-taisez-vous-donc.html

12 - https://www.bfmtv.com/societe/une-manifestation-de-soutien-aux-forces-de-l-ordre-a-l-appel-des-femmes-de-policiers_AD-202006270033.html

13 - https://rmc.bfmtv.com/emission/le-mouvement-des-gilets-jaunes-elu-grande-gueule-de-l-annee-2018-par-les-francais-1590339.html

14 - https://www.mediapart.fr/journal/france/040321/affaire-zecler-face-aux-theories-complotistes-la-verite-des-faits

15 - https://www.lemonde.fr/planete/article/2019/03/12/la-pollution-de-l-air-tue-deux-fois-plus-que-prevu_5435029_3244.html

16 -  https://www.latribune.fr/entreprises-finance/les-grands-patrons-ont-deja-gagne-plus-que-le-salarie-moyen-en-une-annee-628605.html

17 - https://www.telerama.fr/debats-reportages/le-sociologue-gerald-bronner-lecran-est-larme-du-crime-ideale-pour-cambrioler-notre-cerveau-6810975.php

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