L’INSTIT DES "GRANDES GUEULES" - Souvenirs d’un prof dans les médias - 5/5

Arrivé au dernier chapitre de ces souvenirs d’un prof dans les médias, le moment est venu d’en finir avec le fourre-tout-info. Après un ultime coup d’œil dans le rétroviseur, voyons le virage à prendre pour espérer limiter dérives et dérapages médiatiques. Forcément, la nouvelle direction ne va pas plaire à tout le monde. Mais il est temps d’apprendre à bien se conduire.

J'ai longuement expliqué ce qu'il m'avait été donné d'observer pendant toutes ces années au sein d'un groupe en pleine expansion concentrant maintenant radios, télévisions, presse et téléphonie. Désormais, au sein des trois grandes chaînes privées d'info continue, la même idéologie domine avec une expression à l'antenne plus ou moins décomplexée selon qu’on aille sur BFMTV, LCI ou CNEWS.

On y propage ainsi l’idée que ceux qui réussissent – à l’image de leurs patrons - sont bien les plus méritants, les audacieux qui prennent des risques, se battent et entreprennent. Mais quid alors de la France des héritiers ? Car c’est bien ça la réalité décrite par Thomas PIKETTY : 

une reproduction sociale brutale qui carbure
au Viagra des avantages fiscaux et patrimoniaux.

A cette réalité, on préfère le petit refrain de « l'égalité des chances » et de la « méritocratie » qui laisse penser que chacun est responsable de ses échecs comme de sa réussite. Vision mensongère d'une France peuplée de self-made-men ne devant qu'à eux-mêmes la perpétuation de leurs privilèges. Comme le disait ironiquement le slogan du shampoing l'ORÉAL du groupe BETTENCOURT, c'est sans doute « parce que je le vaux bien » !

Cette logique des héritiers est difficile à dénoncer dans ces médias car elle est cousine de celle à l’œuvre à l’intérieur du microcosme. L’entre-soi développé correspond bien à un capital social et relationnel peu assumé. J’en prends la pleine mesure lors de la sortie du livre « Les secrets des Grandes Gueules » (Éditions de l'Archipel, septembre 2018) consacré à cette émission et à ceux qui la font. Pendant toute l’élaboration de cet ouvrage, mon seul et unique interlocuteur sera le journaliste Michel TAUBMAN. Or, ce livre et un outil promotionnel puissant pour l’émission d’Olivier TRUCHOT et d’Alain MARSCHALL, contrairement aux tentatives précédentes restées confidentielles (boîte de jeu en 2013 puis bande-dessinée en 2014).

Mais pour le livre, le carnet d’adresses fonctionne bien et permet aux deux animateurs d'aller dans l'émission de Laurent RUQUIER (22/09/2018) où ils se retrouvent en plateau face à Charles CONSIGNY, ancien des Grandes Gueules (revenu depuis dans l'émission). Quel hasard ! Quelques jours plus tard, c'est sur le plateau de Thierry ARDISSON (07/10/2018) que les deux journalistes tombent sur l’autre avocat de leur émission, Gilles-William GOLDNADEL. Leur monde est décidément bien petit.

Pas de chance pour les deux animateurs, également présente sur le plateau, l'avocate, femme politique et chroniqueuse Raquel GARRIDO n'a guère apprécié que des revenus fantaisistes soient attribués au couple qu'elle forme avec le député Alexis CORBIERE. Mais pas rancuniers, Alain MARSCHALL et Olivier TRUCHOT inviteront l'avocate à venir dans leur émission présenter son livre trois semaines après (elle en profitera pour remettre leur conflit sur la table) puis Thierry ARDISSON quelques mois plus tard (01/03/2019) qui lui aussi avait un livre à vendre.

On pourrait passer notre temps à dénoncer ces renvois d’ascenseur, toutes ces connivences et autres accointances enter mêmes personnes. En mars 2021, quand Michel ONFRAY, de la revue FRONT POPULAIRE, est invité à « débattre » aux Grandes Gueules avec des chroniqueurs, deux sur trois collaborent à sa revue (Maxime LLEDO et Barbara LEFEBVRE) ! Il s'en amuse même : « Ah bon ? Encore de la connivence ! ». Et comment ! Le même avait déjà été invité, avant son Grand oral du 09/03/2021, le 17/12/2020, le 03/06/2020, le 28/05/2019, le 11/01/2019, le 08/10/2018, etc. Entre deux, le 22/05/2020, l’émission de RMC avait consacré plus de 8 minutes au lancement de la nouvelle revue. Un vrai bâillonné on vous dit ! ONFRAY mieux de zapper, non ?

Amusant de voir le philosophe dénoncer la mainmise des grandes fortunes sur les médias, lui qui est un jour sur LCI de Martin BOUYGUES, un autre sur CNEWS de Vincent BOLLORÉ et enfin sur RMC / BFMTV de Patrick DRAHI. Loin de s'en offusquer, ces médias privés se réjouissent d'entendre Michel ONFRAY répéter à leur micro tout le mal qu'il pense de la radio publique, un coup contre FRANCE INTER, un autre contre FRANCE CULTURE (09/03). Quel numéro bien réglé. Chapeau les artistes ! Qui a dit qu’on avait supprimé les Guignols de l’info ?

Pendant ce temps, des milliers d'auteurs, d'artistes, d'universitaires, de représentants associatifs ou syndicaux peuvent crever la bouche ouverte sans qu'on ne leur tende jamais le moindre micro.

 Pour en finir avec les GG

Je ne peux conclure la rédaction de ces souvenirs sans évoquer les conditions singulières de ma propre éviction. La saison 2018/2019 est particulière pour moi puisque je suis alors le seul dans l’émission à être parent de très jeunes enfants. Pourtant, je parviens à me libérer régulièrement pour mes allers-retours à Paris. Vers la mi-juin, je reçois l'habituel texto de la production pour connaître mes disponibilités estivales, période toujours difficile à gérer pour l’émission (faible actualité, absence d'invités et de chroniqueurs). Je transmets donc mes dates mais reçois quelques jours après un appel d’Alain MARSCHALL.

« Sylvain, c’est Alain. On ne va pas continuer ensemble. Rappelle-moi, il faut que je t’explique. » dit le message. Quand je le recontacte, Alain MARSCHALL, qui semble sincèrement désolé, m’explique que l’émission patine un peu (vrai), qu’elle a besoin d’un nouveau souffle (vrai), que certains sont là depuis trop longtemps (vrai) et qu’une étude a été menée auprès d’un panel d’auditeurs (ah bon ?). Jamais entendu d’une chose pareille en douze années. La direction finance donc des sondages secrets de satisfaction. Mince, pour une fois qu’il y a une enquête dans ce média, dommage qu’elle ne soit pas diffusée à l’antenne ! Il en ressort qu'on m'a suffisamment entendu. En venant deux fois par mois quand d’autres sont là deux à trois fois par semaine ? Certes, Rose AMEZIANE (directrice d’une agence d’insertion) et Thibault LANXADE (entrepreneur, ex-vice-président du MEDEF) sont eux aussi remerciés mais ils avaient été recrutés depuis peu de temps.

Me concernant, il y a de quoi être surpris. Incité à venir plus souvent, je n’ai jamais eu la moindre remarque négative de l’équipe (au contraire) qui venait donc de réclamer mes disponibilités pour l’été. D'ailleurs, après mon éviction, les autres chroniqueurs disponibles vont tourner en boucle en juillet / août, parfois deux jours de suite, jusqu’à trois fois dans la même semaine. Bizarre… Pour autant, à ce moment-là, j'avoue qu'une fois passée la déception, j’ai senti une forme de soulagement personnel estimant qu’il était logique de céder la place. 

C’est donc le cœur léger que je fais ma dernière émission le mercredi 26 juin 2019 aux côtés de Jacques MAILLOT (le seul qui était déjà là à mon arrivée en 2007) et de ma collègue, professeure de français en banlieue, Fatima AÏT BOUNOUA. Je n’aurai que quelques secondes en fin d’émission pour dire au revoir. Pour marquer le coup et célébrer plus de 300 émissions et 12 saisons, on m’offrira en direct comme cadeau de départ... le tee-shirt de l’émission. Celui qu’on distribue à tour de bras à chaque auditeur qui appelle. Pour le reste, ne cherchez pas : aucune prime de départ, pas d’indemnité de licenciement, pas de chèque pour solde de tout compte. Pigiste mensuel reconduit 142 fois, je n'ai a priori droit à rien. Je fais donc une dernière photo et rentre sans plus attendre en Normandie, de plus en plus convaincu que quelque chose ne m’a pas été dit lors de mon éviction qui semble surprendre et décevoir des personnes très bien placées dans l’équipe.

Cette histoire de panel évaluant la satisfaction des auditeurs et d’autant plus étrange qu'elle est contraire à l'esprit de l'émission qui veut justement des personnalités clivantes, pas là pour plaire. J’apprendrais plus tard que le même argument sera servi au cheminot syndicaliste Anasse KAZIB pour justifier officiellement son éviction. Avec lui, clairement, l’équipe des Grandes Gueules est tombée sur plus fort qu’elle. En recrutant, après plusieurs semaines de tergiversation, le cheminot de Sud-rail, RMC fait entrer le loup révolutionnaire dans la bergerie capitaliste. Un carnage à l'antenne ! Que faire ?

Le 17 janvier 2020, l’émission exceptionnellement enregistrée en direct depuis Béziers, est interrompue par des manifestants. Anasse KAZIB, qui n'y participait pas, est interrogé peu après dans une autre émission de RMC, celle animée par Eric BRUNET. Même si, explique-t-il, il aurait préféré qu’il n’y ait pas de coupure de l’émission, il ne condamne pas clairement cette action militante, restant cohérent avec ses engagements. C’en est trop pour la station. Dès le 21 janvier, l’émission - qui ignore ce que signifie être juge et partie - organise un « débat » pour savoir si elle a pris la bonne décision d’interrompre la retransmission en direct quelques jours plus tôt. Malheur à celui qui répondra mal à la question.

La production décide alors de passer à l’antenne un auditeur, Éric, chauffeur routier des Bouches-du-Rhône qui, après avoir expliqué qu’il est allé voir Marine LE PEN en meeting, pour « se faire une idée », remet en cause la participation d’Anasse KAZIB, absent ce jour-là du plateau (1). Aussitôt, Alain MARSCHALL explique que « ça a été le débat dans les Grandes Gueules » (ah bon ? quand ? où ? avec qui ? comment ?). Pour lui « c’est motif d’exclusion » car « ça nous prend en otages de ses actions », mais pas de celles de GOLDNADEL quand il défend Génération Identitaire. L’honneur est sauf.  « C’est pas possible, c’est pas possible » conclut le présentateur sous les applaudissements du public présent qui ne veut pas que le taureau gagne dans l'arène.

Anasse KAZIB n’est pas en studio mais sa tête vient d’être servie en direct sur un plateau. Après un nouveau moment de flottement et le retour dans l’émission, RMC mettra bien fin à sa participation, prétextant s’appuyer à nouveau sur une prétendue enquête de satisfaction (décidément).. Anasse KAZIB expliquera un peu plus tard que c’est bien Alain WEILL, le PDG de NextRAdioTV, qui a eu sa peau (twitter, 13/04/2020). Comme quoi gagner des dizaines de millions dans une entreprise en crise n’empêche pas d’être susceptible.

Je repense alors à cette fois où le psychanalyste Gérard MILLER, dont on connaît l’engagement politique, avait fait remarquer que «  90 % de la presse est possédée par neuf milliardaires ».  Olivier TRUCHOT avait répondu « Et en quoi c’est gênant, ça ? » (2). Non, vraiment, je ne vois pas ! Exemple amusant et illustratif avec une enquête de terrain de BFMTV en 2018 (3). On y voit Salhia BRAKHLIA aller au rez-de-chaussée de l’immeuble du média pour nous faire découvrir le restaurant qui s’y trouve, établissement appartenant à Patrick DRAHI le patron de la chaîne (4) ! Voilà de l’info de proximité libre et indépendante. Mais franchement, « en quoi c’est gênant ça ? ».

Personnellement, je sentais bien que l’émission correspondait de moins en moins à ce que je pouvais encore en attendre. Par rapport à ce que j’ai connu, il y a eu plusieurs bouleversements consécutifs ou simultanés :

1 - La double casquette des deux animateurs/journalistes. Ils sont désormais utilisés au maximum par le groupe, le matin à la radio (RMC) pour donner leur opinion, en fin de journée à la télévision (BFMTV) avec le costume de journalistes. Ils sont très occupés, anticipant dès le matin la prise d’antenne de l’après-midi ou de la soirée. C’est speed, il n’y a pas une minute pour parler d’autre chose en arrivant le matin. Pourtant, à l’antenne, on s’affiche et s’affirme comme une grande famille, avec le tutoiement, des semblants de connivence et des restes de sympathie. Mais le mélange des genres entre animateur d'opinion et journaliste d'information m'étonne.

2 - La diffusion de l’émission à la télévision. Elle a tout rigidifié et amené l’émission sur un terrain télévisé qui n’était pas le sien initialement. D’ailleurs, ça semblait mal parti, les deux journalistes expliquant même à Philippe LARROQUE pour le buzz TV que pareil projet serait impossible à cause des risques du direct face au CSA et aux associations. Et ils ajoutaient qu’il n’y a qu’en radio que les GG peuvent avoir une telle liberté et pareille spontanéité (6). Mais depuis, la stratégie a totalement changé avec le passage à la télévision. Faut-il comprendre que ce soit au détriment de cette liberté évoquée ?

Amusant aussi d’entendre dans une autre interview  qu’on ne veut surtout pas « des gueules qu’on voit ailleurs » (« C à VOUS» du 12/02/2016) quand de plus en plus de GG font la tournée des plateaux (surtout GW GOLDNADEL, B. LEFEBVRE et J. MARTY) où qu’on récupère ceux vus ailleurs comme C. CONSIGNY ou I. SAPORTA).

3 - L’invasion des smartphones, appareils omniprésents, « insu-portables », même en plateau et plus encore hors micro. On peut critiquer les ados et s'interroger sur leur droit à disposer d'un téléphone (émission du 12/03/2021) mais la lecture compulsive des dernières nouvelles chez ces adultes permet peu de temps de discussion, d’échanges, de ressenti. Finalement, pour se parler un peu, il faut être à l’antenne !

4 - L’émergence des réseaux sociaux. Corollaire de ces nouvelles technologies, elle a énormément contribué à la tension observée dans les débats proposés. La veille de chaque émission, à peine dévoilée sur twitter l’identité des trois chroniqueurs du lendemain, commence le flot d’insanités avec même des propos ouvertement racistes que personne ne semble surveiller. Pendant l’émission, les commentaires injurieux sont incessants. Tout devient soudain manichéen, tout noir ou tout blanc, les « pour » opposés aux « contre » dans la logique d’une émission mise à l’antenne en 2004, bien avant l’arrivée de Twitter, Facebook, Instagram, Snapchat et autres.

5 - Le rachat de la station par un puissant homme d’affaires à la réputation sulfureuse. Soudain, RMC, qui revendiquait un esprit de radio libre, se retrouve dans un grand groupe médiatique, puissant et exposé. Le déménagement dans le quartier Ballard est le signe manifeste de cette démesure avec des immeubles froids et fiers, une entrée hyper sécurisée (forcément des événements dramatiques sont aussi passés par là).

N’ayant qu’un contrat de pigiste, c’est donc ainsi, aussi brutalement, que s’est arrêtée pour moi l’aventure médiatique. Peu importe que mes deux plus jeunes enfants aient alors 2 ans et demi pour l’un et huit mois pour l’autre. L’été qui suit, je garde un œil sur les tablées de l’émission. C’est la Bérézina. Il manque énormément de monde pendant les vacances et les mêmes intervenants reviennent de jour en jour, parfois deux émissions de suite. Mais mon téléphone ne sonnera pas et je n’aurai jamais pas à rendre le tee-shirt si généreusement offert.

Les nouvelles recrues, l’éditrice Isabelle SAPORTA (ancienne chroniqueuse de RTL), l’économiste Gilles RAVEAUD (Charlie Hebdo) et l’avocat Charles CONSIGNY (de retour donc après une saison chez Laurent RUQUIER), ne sont attendus que pour septembre. Les GG, des Français comme les autres ? Pas vraiment puisque ces trois-là sont déjà bien implantés dans les médias. Avant eux, pour renouveler les tablées, les personnes testées en vain n’avaient plus rien du spectateur ordinaire : le député Jérôme GUEDJ (03/06/2019) ou l’animatrice Enora MALAGRÉ (08/04/2019) par exemple. On veut désormais des « pros » à l’antenne, tout en restant sur un marketing présentant les GG comme « issus de la société civile ». C’est vrai, il n’y a pas de militaires (mais le général Pierre DE VILLIERS a été élu Grande Gueule de l’année 2017 puis invité le 21/11/2018 et le 22/10/2020).

Preuve ultime de l’entre-soi dans le recrutement, l’équipe des Grands Gueules de RMC ira même jusqu’à recruter comme chroniqueur un journaliste de… RMC ! Daniel RIOLO n’aura donc que l’ascenseur à prendre pour venir faire un passage remarqué face à Ian BROSSAT (21/05/2019), tête de liste du PCF aux élections européennes, en accusant les communistes d’avoir collaboré avec les nazis.*

Par la suite, toujours dans la nuance et la subtilité, il sera un temps interdit d’antenne par la direction après des propos misogynes tenus à l’antenne (09/06/2019) à l’égard de Najila TRINDADE, une femme accusant de viol NEYMAR la star brésilienne du PSG. Parlant de son physique, il explique alors « Je m'attendais à ce que ce soit un avion de chasse. C'est de la deuxième division ». Son collègue et ancien joueur, Jérôme ROTHEN ajoutera : « Il peut avoir tout ce qu'il veut, il a pris une Ligue 2 ». Voilà donc le niveau de recrutement de l’émission…*

Financièrement, ce n'est pas sans impact. Je suis toujours parti du principe que je devais continuer à organiser ma vie et mes projets en ne me basant que sur mes revenus de l’Education nationale. Or, sur la fin, avec le passage à la télévision, l’émission a fait passer la rémunération à 400 €. Professeur des écoles, pour toucher pareil supplément, il me faudrait attendre une quinzaine d’années. En venant deux fois par mois, je gagne plus qu'il ne me serait possible en toute fin de carrière.

Ces sommes n’ont rien d’anormal. On parle bien d’un grand média national, qui sait faire fructifier son produit. Pub à la radio, pub à la télé, pub sur le replay, pub pour le podcast, pub pour les vidéos, pub lors des rediffusions. Surtout, à titre personnel, cette émission me demande du travail et me prend mon temps de loisir tout comme pour les rares « provinciaux » qui doivent bloquer leur journée pour l'émission. Nous sommes dans un univers médiatique où ceux à l’antenne ont des salaires à cinq chiffres. J’ai donc le sentiment de ne rien devoir à personne et, au regard de ce qui se fait dans le milieu, de toucher la juste récompense de mon implication et de mon exposition. En venant juste une fois par semaine, un chroniqueur gagne alors autant que ma compagne en un mois, elle pourtant professeure des écoles, titulaire d’un Master et reçue au concours de recrutement en très bonne position. Je ne vais pas cracher sur cet argent mais voilà qu’à ma modeste échelle je ressens un arrière-goût d’indécence. Comme me l’a écrit dans un texto menaçant Olivier TRUCHOT, c’est terrible d’être un « petit instit ».

 

CONCLUSIONS & PROPOSITIONS

Extérieur à ce milieu, j'en ai vu les rouages et peux donc attester de graves dysfonctionnements qui ne vont aller qu'en augmentant. Pour autant, émettre des propositions crédibles et faisables est une autre affaire. Très modestement, voici de simples pistes qu'il me semble utile d'explorer.

1/ Le fact-checking interne

J’ai souvent été surpris par l’espèce d’amnésie régnant sur le plateau. Tout est speed, pressé, l’invité arrive pendant la coupure publicitaire, on démarre sans même se saluer véritablement. Et ainsi, l’intervenant, souvent politique, peut réciter son catéchisme sans souci de vérité, nous sortir n’importe quel chiffre, n’importe quelle citation sans craindre d’être trop contredit. Et le même responsable reviendra en toute impunité la fois d'après. Tournez manège !

Il faut donc instaurer une systématisation du retour sur propos. Un responsable politique, avant d’avoir à nouveau droit à la parole -surtout dans la même émission ! - devrait d’abord répondre de ses propos précédents, vérifiés par une équipe chargée de ce contrôle au sein du média. On pourrait aussi réfléchir à l'obligation d'un médiateur comme le fait RADIO FRANCE avec intervention hebdomadaire à l'antenne tenant compte des retours des auditeurs ou téléspectateurs. Car c’est une lourde responsabilité que d’avoir accepté ce laisser-faire avec autant de négligence. Comme diffuseur, le média engage tout de même sa responsabilité quant au choix de l’invité et des sujets traités, mais aussi sur la crédibilité de ce qui est énoncé. Or, ces émissions de débat sont préparées dans l'urgence sans que les animateurs/journalistes aient le temps (l'envie ?) d'approfondir pour anticiper d'éventuels propos erronés. Pour autant, la liberté d’expression doit rester la règle et le retour sur propos ne porter que sur du factuel, du vérifiable (dates, chiffres, citations, etc.).

2/ Le financement

La question du financement des médias publics est en partie réglée par la redevance (même s’il faudrait l’adapter aux nouveaux modes de consommation et d’accès). Pour le secteur privé, la dépendance aux rentrées publicitaires pousse chacun à rechercher l’audimat coûte que coûte, avec parfois la perte de toute déontologie.

On est passé du règne du scoop que l'on va chercher à l'extérieur
à celui du buzz que l'on crée à l'intérieur.

On pourrait imaginer, dans une logique proche de ce que propose l'économiste Julia CAGÉ, un dispositif semblable au crédit d’impôt. Chaque citoyen se verrait libre d’attribuer aux médias privés de son choix une sorte de redevance (radios, télévisions, journaux, sites en ligne). Et pourquoi ne pas imaginer que nos abonnements soient en partie déductibles des impôts comme le sont certains dons ou cotisations ? Julia CAGÉ propose de remplacer les aides à la presse par un "Bon pour l'indépendance des médias", de 10 euros par an par adulte, à allouer au média de son choix.

L’idée est de sortir de l’emprise de l’audimat brutal, de la course au buzz absurde et dégradante. On remarque déjà certains revirements. Je le constate autour de moi avec tous ceux écœurés du sensationnalisme médiatique, toujours plus bruyant, obscène, racoleur. Dans cette nouvelle quête d'une autre façon de s'informer, on remarquera quelques réussites comme celle de la chaîne internet THINKERVIEW. Qu'y voit-on ? Tout le contraire de ce que l’on pensait devoir faire pour attirer les téléspectateurs. Ailleurs, les présentateurs sont des vedettes ? Ici l’intervieweur reste hors champ. Il faut des formats courts ? L’entretien peut facilement durer 2h30. Le montage doit être saccadé avec de la musique stridente pour retenir l’attention ? On ne voit que l’interviewé en plan fixe dans un décor sombre. On ne devrait traiter que ce qui parle déjà aux Français ? Les sujets de prédilection tournent autour de la géopolitique. Il faut des invités célèbres ? On y trouve souvent des personnes peu connues du grand public mais particulièrement pertinentes dans leur domaine. D’autres sites exigeants parviennent à tirer leur épingle du jeu (ARRÊT SUR IMAGE, ACRIMED, MÉDIAPART…). Des hirondelles avant un printemps des médias ?

3/ Sortir du parisianisme

La pandémie de la Covid aura au moins prouvé qu’on peut prendre en ligne ou mettre à l’antenne des personnes depuis chez elles ou leur lieu de travail. Certes, la qualité du son ou de l’image n’est pas toujours optimale. Mais il faut absolument sortir du périphérique parisien ! Les nouvelles technologies vont permettre de mettre à l'antenne ou à l'écran bien plus d'intervenants qui donneront une nouvelle vitalité au monde des « éditocrates ». On verra plus de provinciaux, de jeunes, de femmes, de banlieusards. En permettant à des intervenants de n'avoir à se libérer que le temps d'une émission, de nouveaux profils vont émerger, nous sortant du cénacle habituel de tous ceux trop vus, trop entendus, trop imbus.

4/ Surveiller toutes les parités

Il faudrait un cahier des charges bien plus stricts quant aux intervenants et invités, témoins ou experts. Au moins que la liste soit tenue à jour et, a minima, rendue publique ou communiquée au CSA. Les chaînes devraient également avoir l'obligation d'être plus transparente sur la véritable identité des invités et sur ce que cachent les acronymes des groupes qu'ils représentent. Cela permettrait d'ouvrir l'œil sur la véritable représentativité des intervenants. Bien sûr, on surveillera en premier lieu à la parité homme/femme. Une enquête de l’INA révèle que pendant dix ans, 80 % des invités des matinales étaient des hommes.

Mais il existe d’autres formes de diversité concernant la géographie (redonner de la place à la « Province », aux pays étrangers), la sociologie (on peut être pauvre, ouvrier, chômeur et avoir beaucoup à dire), les histoires personnelles (immigration, handicap, orientation sexuelle) et bien sûr les générations. En jouant sur toutes ces pluralités d’intervention que favorisent désormais les nouvelles technologies et les changements d’habitudes liés à la Covid, on pourrait enfin entendre d’autres voix, voir d’autres visages et pourquoi pas, « penser autrement » (titre de l’excellente rubrique de TÉLÉRAMA).

5/ Eduquer aux médias (vraiment)

Notre jeunesse est aujourd’hui ultra connectée, directement, sans subir de contrôle des parents. Chaque jeune accède seul, sans cadre ni filtre, à des millions de contenus parfois invérifiables et inadaptés. L’actuelle Éducation aux Médias et à l’Information doit sortir de son isolement. Dans l’éducation, les objectifs transversaux, ceux censés concernés tout le monde, finissent souvent par ne mobiliser personne. Là, c’est une urgence absolue. Même dans ma classe de CM1/CM2, les téléphones sont arrivés d’un coup. Logique. Il y a d’abord eu le forfait à 2€. Puis le renouvellement permanent des téléphones (nous sommes la première génération à jeter des appareils qui fonctionnent encore !). Enfin, bien des familles habitent loin de leur lieu de travail ce qui les incite à munir leurs enfants du précieux objet censé les relier. Je suis témoin d’usages totalement inadaptés : contenus, horaires, durée. Des enfants de moins de dix ans sont sur des jeux interdits aux moins de 18 ans. Et s'il n'y avait que les jeux... La pornographie la plus trash est désormais domestique. Une vraie bombe à retardement quant aux comportements sociaux et amoureux. Lutter conter ces phénomènes vaut tout autant que « lire-écrire-compter ». Non seulement, il faut de nouvelles règles d’utilisation (appareils initialement verrouillés) et d’utilisation (contrôle de l’âge pour certains sites) mais aussi faire pratiquer à ces jeunes des activités de photo et de vidéo pour comprendre combien « l’objectif est subjectif ».

Chaque jour on entend parler de harcèlement, de violences nées des réseaux, de contenus inadaptés (pornographie) ou illégaux (racisme). Les parents, eux-mêmes pris dans cet enfer font de mauvais gardiens. Il est temps de prendre le problème à bras le corps. Tout comme il y a des « cafés philo », pourquoi ne pas imaginer des « cafés arrêt sur image » ou « cafés arrêt sur l’info » pour apprendre ensemble à lire et décrypter toutes ces données livrées sans mode d’emploi ? Pour avoir eu la chance de suivre par deux fois des modules à l'université de formation à l’audiovisuel, je peux assurer qu’il faut peu de temps pour commencer à regarder autrement un journal télévisé.

6/ Interdire (vraiment) les trusts médiatiques

Impossible enfin de parler de l’inquiétante concentration des médias entre les mains de quelques grandes fortunes sans évoquer le Conseil National de la Résistance. Les ordonnances de 1944 devaient rendre à la presse sa liberté, tant intellectuelle (nombre de journaux avaient collaboré avec l’occupant) que financière. C’était si urgent que les premières ordonnances datent d’avant même le Débarquement. Il s’agissait alors de garantir l’indépendance, notamment à l’égard des « puissances d’argent ». Celles et ceux qui ont travaillé à l’élaboration du programme pour des « Jours heureux » doivent donc se retourner dans leur tombe en voyant la situation actuelle de répartition des médias.

Pour BOLLORÉ (ami de Sarkozy) CANAL +, CNEWS et C8. 
Pour BOUYGUES (témoin de mariage de Sarkozy) TF1, LCI, TMC.
Pour LAGARDERE (où siège Sarkozy) EUROPE 1, PARIS MATCH, JDD, TÉLÉ 7 JOURS.
Pour ARNAULT (autre témoin de mariage de Sarkozy), LE PARISIEN, LES ECHOS.
Pour DASSAULT (ami de Sarkozy) LE FIGARO.
Pour PINAULT (fait Grand Officier par Sarkozy)  LE POINT
Pour NIEL (qui emmène Sarkozy au foot dans son avion) LE MONDE
Et pour DRAHI : RMC, BFM Business, BFMTV, RMC Story, RMC Sport, RMC Découverte, L’EXPRESS…

Il est grand temps que chacun découvre ou relise certains articles des ordonnances de 1944 pour les mettre de toute urgence au cœur de la campagne présidentielle et y veiller encore bien après :

Art. 1. « La presse n’est pas un instrument de profit commercial, mais un instrument de culture ; sa mission est de donner des informations exactes, de défendre des idées, de servir la cause du progrès humain ».

Art. 3. « La presse est libre quand elle ne dépend ni de la puissance gouvernementale ni des puissances d’argent mais de la seule conscience des journalistes et des lecteurs ». 

Les principes du CNR, valables pour la presse, ont été balayés par ces nouveaux médias du clash en continu. La presse est devenue un « instrument de profit commercial » et non plus un « instrument de culture ». Les bavardages incessants livrent nombre d’informations inexactes. Quant aux opinions défendues, elles ne servent guère « la cause du progrès humain » mais déshumanisent tout au contraire. La puissance politique n’est jamais très loin (on vient de le voir ci-dessus avec SARKOZY) mais surtout, les « puissances d’argent » sont omniprésentes pour avoir des médias à leur sauce et à leur botte. « Celui qui paye l'orchestre choisit la musique », non ? Quant à la « conscience des journalistes » elle est mise à rude épreuve, faisant de chaque compromis un pas de plus vers la compromission.

On ne peut plus se contenter de voir, comme aujourd’hui, chacun se réfugier dans sa propre chaloupe d’info. Il faut maintenir des principes et des exigences à l’égard des médias paquebots (pas que beaux, non) qui touchent – frappent ? – le plus grand nombre.

L’information nécessaire au citoyen pour faire vivre la démocratie réclame :

du calme et non des cris,
des idées et non de l’opinion,
du temps et non de l’immédiateté,
de l’indépendance et non de la soumission,
de l’audace et non du panurgisme,
de l’ouverture et non de l’entre-soi,
du renouvellement et non des bureaucrates de l’info,
des enquêtes et non du bavardage,
des scoops et pas du buzz,
des débats et non du catch,
des moyens stables et non la dépendance à l’audimat,
de la proximité et non de l’enfermement,
de la diversité plutôt que cette consanguinité,
de l’exigence et non de l’assouvissement instantané.

Ce n’est pas qu’une question abstraite d’éthique mais bien une urgence démocratique concrète si l’on veut échapper à une scission de la société en deux blocs opposés et ennemis qui s’enfermeront, aidés par les algorithmes et les réseaux sociaux, chacun dans sa propre vision homogène du monde. Il est peut-être déjà trop tard même si le pire n’est jamais sûr. C’est pendant les heures les plus sombres de notre Histoire que les principes lumineux de la Résistance ont surgi. Nos jeunes, dès l’école primaire, sont désormais connectés directement, seuls et sans filtre, à tout cet univers où le pire circule si vite. Pour eux comme pour nous, en paraphrasant PRÉVERT, je conclurai : « Il faudrait essayer d'être exigeants, ne serait-ce que pour donner l'exemple ». Chiche ?

 

Sylvain GRANDSERRE
Maître d’école en Normandie
Ex-chroniqueur radio/tv
Auteur de « Un instit ne devrait pas avoir à dire ça ! » (coédition ESF / La Classe)

 * ajout du 14/03/2021 - 10h00

1/ 22e minute : https://rmc.bfmtv.com/mediaplayer/video/la-tournee-des-gg-reportee-une-bonne-decision-2101-1216528.html

2/ https://rmc.bfmtv.com/emission/independance-des-medias-l-accrochage-entre-gerard-miller-et-olivier-truchot-1347943.html

3/ https://www.bfmtv.com/politique/l-oeil-de-salhia-eric-duquenne-ouvre-son-restaurant-aux-3-presidents_VN-201801220132.html

4/ https://www.capital.fr/entreprises-marches/la-police-verbalise-les-clients-dun-restaurant-clandestin-propriete-de-patrick-drahi-1395804

5/ à partir de 6’45 : https://www.youtube.com/watch?v=j1lJKKCOXK8

6/ https://www.youtube.com/watch?v=UH0ke1KfN9c

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