Blanquer, plus cigale que fourmi

Maintenant que le ministre de l’Éducation n’a plus que l’immobilisme à opposer au risque d'une montée de l’épidémie chez les jeunes, sans doute peut-on lui demander - comme, dans la fable, la Fourmi à la Cigale - « que faisiez-vous au temps chaud ? ». Car, si à l'École la situation est devenue ingérable, c’est en grande partie dû au choix catastrophique de ne pas avoir voulu s’y préparer.

Note aux lecteurs le 04/02/2021

Dix jours après la publication de ce texte, on découvrait que Jean-Michel Blanquer a tout de même un côté "fourmi", mais uniquement quand il s'agit d'économiser une partie de son budget sur le dos des enseignants. Voici ce qu'en dit le site du Café pédagogique : " Le Journal officiel du 24 janvier porte annulation de 212 501 312,60€ du budget de l'éducation nationale, mission soutien à la politique de l'éducation nationale et report de cette somme au budget 2021.[...] En 2018 déjà 200 millions restaient en fin d'année. {...] Ces 200 millions économisés c'est l'équivalent de 4200 postes d'enseignants dans un budget qui supprime 1800 postes dans le second degré. C'est aussi la moitié de la revalorisation promise aux enseignants pour 2021.".

 

En bon poète (il en a "plein les tiroirs", écrits de sa plume, confiait-il au JDD), Jean-Michel Blanquer apprécie comme il se doit les fables de La Fontaine (1). Pourtant, nombre d’entre elles - à commencer par la plus célèbre du Corbeau et du Renard - doivent lui rappeler la Macronie, alliance singulière de ceux qui, venus de tous bords, ont les dents suffisamment longues pour aller manger à tous les râteliers. Comme quoi tout le monde ne rencontre pas les mêmes difficultés que le Renard et la Cigogne. Mais si le ministre aime se présenter comme une fourmi rigoureuse et besogneuse, presque austère, force est de constater qu’en matière sanitaire, il a davantage à voir avec la cigale insouciante et légère qui préfère profiter de l’été plutôt que préparer l’hiver.

Ainsi, voici l’École et ceux qui la font fort dépourvus quand se cumulent frimas hivernaux et pandémie au galop. Le ministère avait pourtant toute la période estivale pour anticiper celle hivernale, mais il n’en fit rien, ou si peu. Quelques « plans B » furent publiés en juillet mais sans être aussitôt mis en œuvre quand les menaces auxquels ils répondaient se confirmèrent pendant l’automne (classes en ½ groupes par exemple). Comme quoi, on n'y croyait pas. Mais pour le reste, rien à se mettre sous la dent :

=> Pas de recrutement supplémentaire de professeurs des écoles sur la liste complémentaire du concours pour essayer de diminuer des effectifs déjà anormalement élevés (j’accueille ainsi dans ma classe 29 élèves de 9 à 11 ans, mais la situation est encore pire au lycée).

=> Aucun véritable dialogue instauré avec les élus, déjà tant méprisés et ignorés par un Président de la République hors-sol dont ne sont plus qu'un lointain souvenir les shows du « Grand débat » (comme les sept heures de démonstration à Grand-Bourgtheroulde le 15 janvier 2019). Ce sont pourtant ces élus de terrain, dont beaucoup refusaient la réouverture en mai dernier, qui ont la responsabilité de mettre en œuvre une partie du protocole, mais aussi d’assurer le ménage, le transport, la restauration et la garderie scolaires, ou encore les activités périscolaires.

=> Pas la moindre acquisition de tables individuelles et de mobilier adapté quand tant de classes ne disposent que de tables à deux places limitant les choix d’aménagement.

=> Aucune installation prévue pour améliorer la ventilation des salles (classes, dortoirs, salle de motricité, cantine), ni la détection de CO2.

=> Pas d’allègement ou d’adaptation des programmes déjà infaisables dans leur totalité d'habitude. 

=> Pas d’emploi supplémentaire de personnel pour encadrer, aider, offrir d’autres possibilités d’organisation (restauration, récréations, pause méridienne, temps après la classe).

Non, rien de tout cela. Mais à la place, devant le constat qu’un retour complet des élèves ne répondrait plus aux règles élémentaires de distanciation physique, nous avons eu droit à la formule abracadabrantesque : « autant que possible ». Ainsi fut créé le « un peu moins » d’un mètre d’écart entre les enfants ! Dans la même logique, le ministre vanta soudain la classe en plein air pour répondre à l’exiguïté des locaux scolaires. Pour la ventilation ? Il suffisait d’ouvrir portes et fenêtres ! Voilà bien des réponses de cigales, non ? Comment fait-on quand le mercure reste en-dessous de zéro, qu’il vente ou qu’il neige ?

Pour autant, le ras-le-bol général des professeurs à l’égard de JM Blanquer ne se traduit pas autrement que par du découragement et de la morosité. La situation est fatigante mais lui nous épuise. Pour rappel, les enseignants souffrent du syndrome de la caissière de supermarché. C’est à elle que les clients mécontents s’en prennent quand l’attente est trop longue, au lieu d’aller voir le directeur qui a organisé ce bazar pour favoriser le recours aux caisses automatiques. De la même façon, en première ligne mais derniers de cordée, nous faisons front et ramassons les coups du stress parental et du mécontentement général.

Pire, avec des salaires insuffisants mais tout de même garantis, nous n’oserons décemment nous plaindre de devoir faire classe depuis près d’un an sans le moindre projet fédérateur et motivant : ni sorties ni accueils, ni visites ni spectacles, plus d’échanges ou de présentations publiques. Adieu cinémas et théâtres, musées et rencontres. Nous voici tels des entraîneurs sans matchs à jouer. Les journées sont rendues pénibles, certes par le port du masque (Mme Cluzel, on attend toujours ceux, transparents, promis pour fin septembre 2020 en maternelle ou face à des élèves en situation de handicap !), mais plus encore par celui des enfants, le plus souvent inaudibles derrière leur protection.

Puisque JM Blanquer a été désigné chef de file de la majorité présidentielle pour les prochaines ( ?) élections régionales, l’heure de son bilan approche. Certains ont pris les devants, le décrivant tel un Attila (2) après le passage duquel il sera difficile de faire repousser l’espoir en classe, présentant son long passage rue de Grenelle comme un fiasco (3), ou révélant, depuis le terrain, tout ce qu’il aurait fallu ne pas avoir à dire d'une telle faillite (4).

En attendant de le voir partir, il nous faudra encore supporter - entre deux présentations chiffrées de la contamination chez les enfants toujours aussi hasardeuses (5) - la novlangue officielle à coup de « vigilance accrue », de « protocole renforcé » et « curseur durci » (sic).

La récente promesse de JM Blanquer (BFMTV, 03/01/2021) de permettre aux enseignants de se faire vacciner au plus tard fin mars est déjà trahie puisqu’il parle désormais du premier semestre. Pareil pour celle d’un autre grand prestidigitateur (O. Véran) de dépister, à partir de l’âge de six ans, «jusqu’à un million d’enfants et d’enseignants par mois » (Le Monde, 14/01/2021). Il faudrait, dans le meilleur des cas, plus d’une année pour que les 10 millions d’élèves concernés soient testés au moins une fois... D’ici là, espérons que la valse des postes politiques aura permis à notre cigale d’aller danser ailleurs. Qui s'en plaindra ?

 Sylvain GRANDSERRE
Maître d’école en Normandie, auteur, chroniqueur

 

1 Désormais, pour marquer la fin de leurs études primaires, les 800.000 élèves de CM2 reçoivent chacun, fin juin, un livre contenant une sélection de ces fables, sans qu’on sache trop d’ailleurs l’usage qu’ils peuvent en faire ni combien cela coûte. Voir Claude Lelièvre, Et si on demandait des comptes au fabuleux Blanquer ? La Fontaine a bon dos ! blog Médiapart, 04/06/2018

2 Pascal Bouchard, Jean-Michel Blanquer l'Attila des écoles, éditions du croquant

3 Saïd Benmouffok, Le fiasco Blanquer, édition Les Petits Matins

4 Sylvain Grandserre, Un instit ne devrait pas avoir à dire ça, ESF/La Classe

5 Lucien Marboeuf, blog de l’instit humeurs, francetvinfo (10/01/2021)

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