Lettre ouverte à un jeune "soixante-ignare"

La jeunesse confinée d’aujourd’hui doit-elle ses souffrances à celle libérée d’hier ? Les interdictions désormais appliquées aux jeunes émaneraient-elles de ceux qui voulaient justement interdire d’interdire ? La thèse est défendue par l'étudiant et chroniqueur Maxime LLEDO, auteur d'un récent ouvrage très médiatisé. Il n’est pas interdit de lui répondre.

Maxime LLEDO est étudiant, chroniqueur sur RMC et FRONT POPULAIRE,
auteur de « GÉNÉRATION FRACASSÉE » aux éditions FAYARD (03/03/2021)

 

Cher Maxime,

Nous nous sommes connus en 2017 dans le cadre de débats radio/tv auxquels je participais à l’époque (les « Grandes Gueules » , RMC / RMC Story). A 22 ans, tu viens tout juste de publier « Génération fracassée ». Le titre évoque toute cette jeunesse frappée de plein fouet par les restrictions visant à lutter contre la pandémie.

Aussitôt, tu as bénéficié d’une couverture médiatique exceptionnelle : le jour même de la sortie, un article du Monde et une participation à la Grande librairie (France 5). Dès le lendemain, France Inter, RMC, Europe 1 et encore France 5 (« C à vous »), sans parler, par la suite, de LCI, du Point ou de Sud Radio. Ta semaine de promotion, commencée avec François Busnel, s’est achevée face à Zemmour & Naulleau (Paris Première 10/03). Comme quoi tu ne (te) refuses vraiment rien mais ne garde pas toujours le meilleur pour la fin.

Ce qui m’amène à t’écrire n’est pas ce soudain emballement de médias tellement coupés des jeunes - dont ils ont tardé à percevoir la souffrance - qu’ils ne savent plus, quand ils en tiennent un, le lâcher. Certes, ce panurgisme en dit long sur l’imagination de ceux qui vont ainsi se copier pour nous coller aux écrans (trois émissions en 12 jours sur France 5, deux en deux jours sur LCI).

Non, ce qui me dérange davantage c’est qu’à chaque fois, à l’origine de la souffrance réelle de ta génération, tu désignes une autre jeunesse coupable : celle des soixante-huitards. Tu écris :  

« Ils ont voyagé, ils ont pollué et ils ont ruiné l’économie.
Ils étaient les jeunes insolents de l’époque pour mieux devenir les vieux cons d’aujourd’hui ».

Toi qui prétends instiller la nuance au cœur de ton propos, avoue que tu fais dans le stéréotype racoleur, la généralisation inutile et la caricature facile. Mais avant de développer mon propos, j’apporte rapidement quelques précisions :

-  Ton livre étant arrivé plus vite dans les médias que chez ma libraire, je me vois contraint de réagir à tes propos sans même t’avoir lu.

- Il n’y a rien de personnel dans cette interpellation publique. Les quelques fois où nous nous sommes vus, tu t’es montré aussi aimable qu’à l’écran. J’ajouterai volontiers travailleur même si tu en fais un peu trop dans le rôle du fou de labeur qui affirme avec fausse modestie avoir découvert « tardivement » Bernanos. Rassure-toi, lui a dû attendre d’avoir 38 ans pour accéder à la célébrité.

- Mes deux plus grands enfants sont eux aussi étudiants. J’ai donc une idée précise de ce que la jeunesse subit : isolement, précarité, angoisses, solitude et épuisement nerveux face à l’écran, stages annulés, petits jobs perdus, finances en berne. Heureusement, la solidarité intergénérationnelle fonctionne bien.

- Allant dans ton sens, je défends l’idée qu’il est sain que les premiers concernés par un problème expriment par eux-mêmes leurs difficultés. De plus, tu as pris soin de préciser que tu parles de ta génération et non forcément en son nom, ce qui aurait effectivement été mal venu au regard des émoluments conséquents que tu perçois de RMC. Avec une émission par semaine, on est déjà au-delà du salaire d’un tout jeune professeur.

- Je ne suis en rien historien mais, maître d’école en CM1/CM2, j’essaie juste de me référer aux événements de notre histoire. Pour celui que je vais évoquer, il doit exister des centaines d’ouvrages et quelques milliers d’articles qui devraient pouvoir nous renseigner.

- Enfin, j’avoue être un « soixante-huitard ». Mais de naissance ! Je n’ai donc aucune raison de me sentir visé par ta charge. Mes parents, qui avaient pratiquement ton âge en 1968, étaient déjà dans le monde du travail, dès 14 ans pour mon père et à 16 ans pour ma mère.

Mais alors, qu’est-ce qui soudain m’amène et pourquoi je la ramène ? L’analyse que tu tires des choix de politique sanitaire c’est qu’on aurait sacrifié la jeunesse d’aujourd’hui au seul bénéficie des soixante-huitards d’hier, désormais embourgeoisés et anti-jeunes. Ceux qui scandaient « il est interdit d’interdire » seraient devenus les agents du tout répressif sanitaire. Voici donc, à mes yeux, les erreurs que tu commets et auxquelles je réponds publiquement pour fournir à d’autres ces quelques éléments.

 

1/ Mai 68 ou juin 68 ?

Comme tous ceux qui attaquent l’héritage de Mai 68, tu omets - involontairement ou délibérément ? - d’évoquer juin 68. Car comment tout cela s’est-il terminé déjà ? Dès le 30 mai, la manifestation gaulliste annonçait un brusque retour à l’ordre ancien. Sitôt le mouvement populaire passé, est revenu au pouvoir l’immobilisme. Les élections législatives des 23 et 30 juin 1968 tourneront au raz-de-marée conservateur. La gauche parlementaire, avec 91 sièges sur 487, plafonnera à 19 % d’élus. Les Français ont donc très largement fait le choix d’une société traditionnelle (80 % de participation contre moins de 50 % en 2017), loin des slogans de libération sur lesquels tu te focalises encore aujourd’hui.

D’ailleurs, le fameux « interdit d’interdire », dont tu ne te remets pas, est vraisemblablement parti d’une boutade de Jean YANNE sur RTL. On en trouve a priori très peu trace à l’époque, sinon dans l’interview d’un des leaders du mouvement, Alain GEISMAR (22/05/1968), alors maître assistant à l’université, à propos d’une manifestation que le pouvoir voulait empêcher. D’où sa réponse, il est interdit d’interdire… une manifestation (France Inter, Patrick Cohen, le « 7h43 » du 21/06/2016). Même la photo illustrant l’article de Wikipédia consacré à ce slogan est signalée comme datant de 2006. Bref, il n’est pas interdit de relativiser la portée supposée du fameux slogan.

 

2/ L’invisibilisation de la classe ouvrière

En te focalisant sur la dimension libertaire du mouvement étudiant, tu participes à l’effacement d’un élément crucial des événements de Mai 68 : la mobilisation historique du monde du travail avec un appel à la grève générale mobilisant près de dix millions de salariés partout en France pendant plusieurs semaines.

Car Mai 68, c’est la hausse du SMIG (+35 %) et des salaires (+10 %), mais aussi une nouvelle ère s’ouvrant pour la diminution progressive du temps de travail. C’est davantage de place pour la représentation des salariés et la défense de leurs droits. C’est la création des sections syndicales avec des délégués dans les entreprises de 50 salariés et plus. Ce sont des emplois et des contrats de travail mieux protégés et l’émergence de nouvelles conventions collectives.

C’est une nouvelle réflexion sur la place du patient dans le monde médical ou de l’élève dans le système scolaire. C’est l’allongement des études, la formation professionnelle, une multitude de baccalauréats. C’est encore l’amorce d’autres rapports entre hommes et femmes, l’expression de nouvelles revendications féministes, des divorces bientôt facilités. Dès 1967, la loi Neuwirth, légalisait la prescription de la pilule contraceptive mais le remboursement par la Sécurité sociale arrivera plus tard (1974), tout comme le droit à l’IVG (Loi Veil, 1975) et une nouvelle loi sur le divorce (consentement mutuel en 1975). Sans Mai 68, qu’en aurait-il été du droit de vote à 18 ans (1974), du collège pour tous (Loi Haby, 1975) où même de l’abolition de la peine de mort (1981) ?

 

3/ Une inquiétante amnésie

Flirtant avec le « c’était mieux avant », te voilà nostalgique d’une époque qui ne fait rêver que les amnésiques. En dehors des fans des yéyés, je me demande bien qui voudrait revivre dans ces années 60 où la plupart des jeunes sortaient de l’école sans qualification, où les femmes - vis-à-vis de leur mari - avaient quasiment un statut d’enfant, où les tensions étaient vives dans la société entre la fin de la guerre d’Algérie, le putsch des généraux, les attentats de l’OAS et une police parisienne aux ordres de Papon (massacre du 17 octobre 1961 puis du métro Charonne en 1962). Sans parler, même si c’est encore loin d’être réglé, du conservatisme et de l’immobilisme pesant sur toutes les questions et enjeux de société : contraception, divorce, religion, homosexualité, racisme, handicap, vieillesse.

J’étais là quand, il y a trois ans, tu avais déjà tenté, face à Romain Goupil, d’accuser les soixante-huitards de t’avoir « laissé dans une génération de merde » (émission du 02/04/2018). Il t’avait alors traité de « démagogue », « populiste », « à la fois jeune et con ». Je ne peux m’empêcher de penser que c’est resté dans un coin de ta tête et au travers de la gorge. Et de me demander comment à 19 ans tu pouvais déjà avoir intégré pareille vision de l’histoire. Mystère…

 

4/ L’âge d’or ou l’âge dur ?

Même si on comprend ta volonté de choquer pour être repéré, la stratégie est assez grossière, dans tous les sens du terme. Ceux qui avaient comme toi 22 ans en en 1968 ont aujourd’hui 75 ans, un âge où on peut effectivement aspirer à un certain confort et être éventuellement propriétaires. Est-ce vrai pour tout le monde ? Pas pour les 500.000 personnes qui vivent du minimum vieillesse et de l’allocation d’invalidité. Loin d’avoir tous eu une vie saturée de plaisir, les vieux d’aujourd’hui furent souvent des jeunes malmenés. Après avoir arrêté précocement l’école (15 % de bacheliers dans la génération de 1967), ils ont dû intégrer le monde du travail dans des conditions difficiles. On peut parler temps de travail hebdomadaire et semaines de congés payés si tu veux, mais aussi amiante, tabagisme ou chlordécone…

Ils n’ont rien connu du confort et des technologies dont tu bénéficies aujourd’hui. S’ils ont vécu dans une société en plein essor, ils ont aussi subi plusieurs crises économiques : 1975, 1993, 2009, les années de récession, l’explosion du chômage, les taux d’emprunt scandaleux, l’arrivée des Restos du Cœur (1985). Ils n’avaient pas les mêmes accès que toi aux soins, à la culture, aux transports, à l’information, ni les mêmes possibilités de voyager ou de faire des études longues.  

Tu sembles aussi passer à la trappe le fait que la quasi-totalité des victimes de la Covid se trouvent précisément parmi ces personnes âgées. Quels que soient les critères retenus - hospitalisation, réanimation, décès - nos aînés sont terriblement surreprésentés.  Alités, intubés, perfusés, elles sont loin de jouir « sans entraves ».

Je te rappelle également qu’en France, l’espérance de vie à la naissance est inférieure à 80 ans pour les hommes est autour de 85 ans pour les femmes. Avoue, quand il te reste théoriquement si peu d’années à vivre, qu’il est tout particulièrement cruel de voir s’éterniser les mesures de lutte contre l’épidémie qui t’enferment chez toi loin des tiens (tous les retraités n’ont pas un pavillon avec jardin).

 

5/ L’ingratitude des héritiers

Enfin, anti-soixante-huitard, tu es un pur hériter de Mai 68. Ta jeunesse a le droit de vote à 18 ans, la conduite accompagnée dès 15 ans et ne part plus faire son service militaire. Vous êtes libres dans vos tenues et propos, vos relations ou croyances. Vous pouvez communiquer librement sans contrôle parental, accéder - dans cette société de la pulsion - à tout, tout le temps, tout de suite (infos, musiques, films, séries).

Toi, le fils de gendarme, tu peux faire des études supérieures, te permettre une réorientation universitaire et même désormais suivre tes cours à distance. Tout cela n’est pas gratuit. Pour que fonctionnent nos établissements et qu’existent des dispositifs d’aides (APL, bourses, cartes jeunes, etc.) il faut la solidarité des plus anciens qui participent à ce financement au travers de l’impôt (je ne pense pas que l’effort inverse des courageux étudiants salariés et autres apprentis pour contribuer aux retraites soit du même niveau).

A 19 ans, tu étais déjà dans les médias à un âge où il n’était même pas possible de voter autrefois. Tu participes à une émission de débats où tout le monde se tutoie et s’apostrophe en plateau, choses impensables au temps de l’ORTF.

Ta génération est libre dans ses amours, le choix de ses partenaires, son orientation sexuelle, ses idées, ses engagements. Euros en poche, vous êtes nombreux à passer les frontières sans contrôle avec une simple carte d’identité, à profiter d’Erasmus, des mille astuces en ligne pour vous déplacer, vous loger, vous distraire, vous vêtir, vous cultiver, vous former.

Finalement, tu ne supportes plus le « sois jeune et tais-toi » gouvernemental et, tout comme la jeunesse de 68, te révoltes (un peu). Mais eux, c’était pour nous libérer du passé, pas pour nous y enfermer. Ils voulaient s’en prendre au vieux monde, pas au monde des vieux. Nicolas Sarkozy avait lui aussi voulu « liquider » l’héritage de Mai 68 (discours du 29 avril 2007). Pourtant, imaginerait-on le Général de Gaulle divorcer une fois à l’Élysée, puis se remarier avec une ex-mannequin ?

Mais méfie-toi de l’attirance des médias pour les jeunes vieux. On y perd vite sa fraîcheur et peut-être un peu de son âme. Regarde l’entre-soi qui te permet de publier ton livre grâce à l’éditrice que tu côtoies dans l’émission de RMC. Que dire de ce « débat » du 9 mars sur RMC où était invité face à toi et Barbara Lefebvre, Michel Onfray, celui qui dirige la revue à laquelle vous collaborez tous les trois ? Que penser de cette autre émission dès le lendemain où Michel Onfray et toi vous retrouviez à nouveau côte à côte face à Zemmour ?

 Ce copinage, cette connivence, cette consanguinité, cet entre-soi, n’est -ce pas déjà un truc de « vieux cons » ? Je te laisse y réfléchir. De mon côté, je resterai solidaire de cette jeunesse sacrifiée, tant qu’elle ne désignera pas comme responsables de tous ses maux celles et ceux qui lui ont ouvert la voie pour s’exprimer librement. Peut-être tiendras-tu compte de ces conseils. Allez, « soyons réalistes, demandons l’impossible » !

Sylvain GRANDSERRE
Maître d'école
Auteur de "Un instit ne devrait pas avoir à dire ça !" (ESF / La Classe)

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