TRI DES ÉLÈVES HANDICAPÉS : ON EN PARLE ?

Beaucoup s'inquiètent d'une éventuelle saturation des structures hospitalières qui provoquerait alors un tri des patients. C'est ce qui justifie, officiellement, les mesures imposées actuellement. Mais que croyez-vous qu'il arrive dans nos structures scolaires pour l'accueil des élèves en situation de handicap ? Eh bien, on trie, mais sans bruit et sans cri. La preuve ici.

Dans quelques semaines, on fêtera l'anniversaire de la loi du 11 février 2005 « pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées ». Et comme chaque année, on en parlera comme d'une grande avancée, et pour cause : en matière d'éducation, chaque enfant est désormais attendu dans l'établissement de son secteur. A la structure locale de garantir les conditions d'accueil nécessaires. Pour nous convaincre que tout va bien, le ministère va encore nous assommer de chiffres et nous éblouir de courbes montrant la progression du nombre d'élèves admis tout comme celle du recrutement des accompagnatrices pour ces enfants. Bravo, chapeau, champagne... et gueule de bois !

 D'abord, les progrès relèvent souvent du tour de passe-passe et du trompe-l’œil. Tour de passe-passe car la hausse du nombre d'élèves concernés est souvent le fait de la reconnaissance de certains handicaps au sein même de nos effectifs habituellement scolarisés. Les élèves sont déjà dans nos classes depuis la maternelle, mais en analysant les causes de leur échec considérable on a pu constater de profonds troubles de l'apprentissage qui ont pu mener jusqu'à la reconnaissance d'un handicap. Quant au trompe-l’œil, il concerne l'immense retard qui avait été pris depuis des décennies et donc le rattrapage considérable auquel il a fallu procéder.

 Mais tous ces petits arrangements habituels avec la réalité ne sont rien comparés à ce qui suit. Pour les parents, vouloir scolariser son enfant en situation de handicap s'apparente à faire le parcours du combattant... en fauteuil roulant. D'emblée, les parents sont cueillis à froid par l'incroyable lourdeur paperassière à laquelle on les soumet. Ils doivent obtenir divers rendez-vous, se déplacer, puis produire nombre de documents, de bilans, de comptes-rendus, de rapports, de conclusions. Il faut imprimer, photocopier, scanner, transmettre. Tout doit être fait dans le respect d'un timing serré. Une pièce manquante ou un délai dépassé et tout est à recommencer. Si le handicap n'était pas connu en début de scolarisation, il faudra passer par les habituels rendez-vous avec les enseignants successifs, puis ça sera le PPRE, les APC, et enfin le PAP, un Gevasco, avant de saisir la MDPH, participer à une ESS ou une Équipe éducative.

 Bref, une sélection par la paperasse qui laisse déjà du monde sur le carreau. Comment obtenir un bilan d'orthophonie quand les délais d'attente dépassent un an ? Comment s'y retrouver dans toutes ces démarches quand les enseignants eux-mêmes s'y perdent ? Il arrive parfois que les parents soient à ce point découragés qu'ils finissent par abandonner la procédure. Cela empêchera non seulement d'accéder à certaines structures et aides humaines, mais aura des conséquences financières (prises en charge des séances spécialisées d'un professionnel en libéral, achat d'équipements adaptés).

Parfois, le renoncement vient du fait de l'absence de structures locales. Dans mon secteur rural, pour qu'un enfant puisse aller dans certaines classes spécialisées, il lui faut prendre le car des lycéens dès 7 heures du matin. Seul, à 11 ans ! Voilà ce qui s'appelle « porter une attention particulière » pour reprendre un de ces termes fourre-tout dont abuse notre hiérarchie.

 Mais quand bien même les parents surmonteraient ces épreuves, ils ne seraient pas au bout de leur peine. Imaginons qu'ils aient pu faire reconnaître le handicap de leur enfant et obtenir la garantie qu'il sera bien accueilli dans l'école du quartier ou du village. Comment assurer un accueil individualisé dans une classe de trente élèves en cours double comme la mienne ? Les locaux sont-ils adaptés ? Comment va pouvoir intervenir l'enseignant puisqu'il n'aura reçu, et ne recevra, aucune formation spécifique ? Que chacun le sache ici : c'est bien dans pareilles conditions déplorables que sont scolarisées les enfants en situation de handicap, entre improvisation et inadaptation, bricolage et bidouillage.

 Vous me rétorquerez que l'enfant a certainement dû se voir octroyer une accompagnatrice, une AVS ou AESH. Effectivement. Mais là encore rien n'est automatique puisque l'on a même vu des parents sur des grues (francetvinfo.fr 28/02/2020) ou devoir démarrer une grève de la faim (Paris-Normandie, 06/11/2018 par exemple) pour être enfin entendus de l'administration. Pour avoir idée de l'écart entre ces annonces généreuses et leur traduction concrète sur le terrain, voici une anecdote personnelle. Mme B., AVS, suit un enfant depuis le CP. A la fin du CM1, il ne reste qu'un an à cette dame avant la retraite. Heureux hasard puisque cela correspond justement à la dernière année que doit effectuer l'élève à l'école primaire. On ne pouvait pas mieux tomber. Or, l'été passe sans que Mme B. soit rappelée jusqu'au jour où on lui annonce, peu avant la rentrée, le non-renouvellement de son contrat. Là, comme ça, sans reproches ni remarques, sans explications. Au revoir Madame. Bon courage pour la dernière année avant votre retraite.

 Forcément, parents, enseignant et enfant attendent la nouvelle accompagnatrice mais personne n'est nommé à la rentrée, et ce malgré les notifications indiquant la nécessité absolue pour l'enfant d'être accompagné. Septembre passe, puis octobre. Et ça n'est qu'en novembre, après de nombreux messages de relance, que le poste est enfin pourvu. Par une AVS prise... à une autre école. Et nommée seulement à mi-temps auprès de cet enfant. Quant à son autre mi-temps, cette dame devra le faire dans le collège voisin. Problème, il y a déjà quelqu'un ! Vite, l'administration modifie l'affectation pour nommer la nouvelle AVS à mi-temps dans un village... qui n'a plus d'école ! Ce n'est qu'à la troisième tentative que la solution sera trouvée pour un problème qui, rappelons-le, ne se posait pas au départ.

Et c'est ainsi qu'il faut des mois, parfois des années, pour que l'élève ait enfin à ses côtés la personne promise. Mais là encore, il faut savoir de quoi on parle. Les Accompagnateurs et Accompagnatrices d'Élèves en Situation de Handicap (AESH) étaient il y a peu appelés AVS (Auxiliaires de Vie Scolaire). Ce sont les descendants des Emplois de Vie Scolaire (EVS) créés en 2006 par... Jean-Louis Borloo ! Ces emplois ne viennent donc pas du ministère de l'Éducation nationale mais de celui de la Cohésion sociale. Une nuance considérable. 

En effet, le but n'était pas de recruter des agents formés et qualifiés mais au contraire de réussir à ramener dans le monde du travail des personnes en rupture avec le monde de l'emploi. C'est donc une logique inverse à celle, officielle, de l'Éducation nationale qui réclame des qualifications supplémentaires pour qu'un enseignant soit spécialisé. Ici, c'est quasiment le manque de qualification et de formation qui va justifier le recrutement.  Cela n'empêche pas ces personnes courageuses, parfois diplômées, de faire de leur mieux sur des postes vraiment très difficiles. En prétendant que chaque enfant est accompagné, n'est-on pas là dans le mensonge par omission

 Fin de l'histoire ? Même pas. Car même reconnu dans son handicap, convenablement scolarisé et enfin accompagné, il reste encore quelques tromperies à subir pour notre élève. Ainsi, la tendance actuelle, pour répondre quantitativement à la demande, est de « mutualiser » les accompagnatrices, euphémisme pour dire « partager ». Cette semaine encore, j'observe le cas d'une AESH recrutée en semaine de quatre jours, généralement pour 700 € par mois. Or, elle doit répartir son emploi du temps entre trois écoles. C'est donc à chaque enseignant(e) de prouver que son élève est bien le plus handicapé ! Un enfant qui nécessite un accompagnement sur les quatre jours d'école ne voit ainsi son accompagnatrice qu'un seul jour par semaine et doit se débrouiller le reste du temps... tout comme son enseignant. Gestion inhumaine des ressources. Mais intériorisée par la plupart des acteurs, ce qui est peut-être le pire.

 Voyons encore un autre piège : l'enfant peut très bien avoir intégré une Unité Localisée pour l'Inclusion Scolaire (ULIS, même si le parcours relève plutôt de l'Odyssée). Cela permet la scolarisation dans une école ordinaire d'enfants en situation de handicap. Or, quand ils partent en sixième, bien des élèves, faute de places, n'accèdent pas aux structures ULIS du collège ! J'avais connaissance l'an dernier de huit cas : un seul a été admis ! Les sept autres sont repartis en enseignement ordinaire... Ces structures, qui accueillent peu d'élèves, sont saturées ce qui engendre liste d'attente et forcément... du tri d'enfants handicapés. On y est, qui va le nier ? 

 On se souvient comment, sous la présidence de Nicolas Sarkozy, l'école était passée en semaine de quatre jours, faisant dégringoler les jours de classe à 140 quand la moyenne dans l'OCDE est de 185 jours. Tout cela pour réclamer aux enseignants du primaire de rattraper les heures du samedi matin sous la forme de soutien scolaire avant ou après la classe et ainsi démanteler les Réseaux d'Aides Spécialisées aux Élèves en Difficulté (explication confirmée par l'ancien ministre de l'Éducation nationale Luc Ferry, Europe 1, 02/09/2008). Voilà la vraie politique contre l'échec scolaire menée par la droite. Pourrait-on savoir ce qu'en pense Monsieur Blanquer ? 

 C'est bien contre les élèves les plus faibles, voire les enfants handicapés, que se mènent les politiques d'austérité. La Secrétaire d’Etat Sophie Cluzel avait promis des masques transparents pour tous les enseignants de maternelle ou avec enfants sourds pour la fin du mois de septembre (JDD 05/09/2020). Or, on les attend toujours ! A Eu (76), une école privée en est enfin dotée, mais c’est l’association de parents d’élèves qui  a fourni ces masques (Actu76, 17/11) ! A l'école choyée, vive la charité ! Pour les autres, le Père Noël est sûrement plus fiable. On pourrait aussi rappeler comment les professeurs des écoles débutants ont régulièrement été nommés - souvent la veille pour le lendemain comme ce fut mon cas - sur des  postes de l'enseignement spécialisé, sans la moindre formation. Bizutage administratif pour mieux se faire maître.

Combien de temps va-t-on encore accepter cette politique éducative ? Tolérer que les procédures administratives excluent les familles les plus en difficulté ? Quand aura-t-on enfin le nombre suffisant de médecins et psychologues scolaires, de maîtres spécialisés, d’orthophonistes, de classes ULIS et d’AESH ? Bref, quand va donc tomber le masque de toute cette mascarade ? On aimerait des cris, mais parents, enfants et enseignants ont souvent appris à souffrir en silence. Aidons-les à se faire entendre. 

Sylvain GRANDSERRE
Maître d'école en Normandie
Auteur de "Un instit ne devrait pas avoir à dire ça !" (mars 2020, ESF / La Classe)

 

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