LE CALICE JUSQU'À... L'HALLALI

Rien ne nous aura été épargné. Jusqu'au bout, la gestion à l'école du confinement - puis du déconfinement - se sera faite dans la plus grande confusion. En témoigne la dernière fausse note qui rend bien compte de la cacophonie générale. Mais le chef d'orchestre, abusant de la grosse caisse médiatique, continue de faire croire qu'il a tout bien mené à la baguette. Et si c'était du pipeau ?
  1. Pour que personne ne nous confisque l'histoire que nous venons de vivre dans l'éducation, voici un rapide rappel des faits.

Dimanche 14 juin, le Président de la République annonce : "Dès demain, en hexagone comme en Outre-mer, les crèches, les écoles, les collèges se prépareront à accueillir à partir du 22 juin tous les élèves, de manière obligatoire et selon les règles de présence normale". D'ailleurs, un décret est publié au JO (Décret n° 2020-724) qui indique : « Dans les écoles élémentaires et les collèges, l'observation d'une distanciation physique d'au moins un mètre s'applique uniquement dans les salles de classe et tous les espaces clos, entre l'enseignant et les élèves ainsi qu'entre chaque élève lorsqu'ils sont côte à côte ou qu'ils se font face ».  Mais on aimerait que soit évoqué le sujet qui fâche et empêche depuis un mois un retour plus massif des élèves : le fameux et copieux protocole sanitaire.

En pompier de service, le ministre Blanquer intervient de toute urgence pour calmer les impatiences. D'abord, le lendemain sur Europe 1 pour expliquer qu'à la place des 4 m² obligatoires par élève, "désormais, il y a toujours une distanciation physique mais beaucoup moins contraignante, avec un mètre latéral entre les élèves". Mais toujours rien sur le protocole dans les écoles. Ça trépigne sous les préaux. Alors le ministre apporte une nouvelle précision sur Public Sénat le 17 juin : « On essaye de faire respecter un mètre. Mais dans certaines classes, lorsque nous recevrons tous les élèves, parfois, on sera obligé d’avoir un peu moins d’un mètre donc c’est possible d’avoir un peu moins d’un mètre ». 

Pourtant, quand le nouveau protocole sanitaire arrive sur nos messageries le mercredi 17 juin après-midi, on n'y trouve aucune évocation de l'assouplissement évoqué par le ministre. Il faudra attendre une autre version, envoyée en toute fin de journée, pour que le protocole soit enfin conforme aux annonces de JM Blanquer dans les médias. Il était temps !

Mais, un nouveau problème surgit. Si le protocole est en phase avec les propos du ministre, ça ne correspond toujours pas à ce qu'indique le décret. Ce n'est pas un secret puisque cette situation est même évoquée à la page 3 du protocole : ""les dispositions seront ajustées avant le 22 juin". Avec une allocution présidentielle du 14 juin, voilà qui laissait de la marge. Mais rien n'arrive, ni le 18, ni le 19, ni même le 20 ou le 21. Dans le même temps, nous devons convaincre les parents de remettre leurs enfants à l'école mais sans savoir si nous serons en règle pour ce retour massif que nous organisons. Avec la contrainte de 4 m² par élève, je pouvais en accueillir une petite dizaine. La distanciation d'au moins un mètre, permet de monter à 18 (en rognant sur tous les espaces et en interdisant tout circuit de circulation). Mais avec "un peu moins d'un mètre", je peux espérer grimper à 26 élèves. La nuance est de taille. Mais encore faut-il que ça soit légal.

C'est finalement le 22 juin au matin que l'on apprend la publication du décret qui nous permet de ne pas être hors-la-loi quelques minutes plus tard à l'ouverture des grilles. Jusqu'à la dernière minute, j'ai bien cru que mes élèves allaient passer la journée dans la cour. Cette parution tardive du décret a généré inquiétudes et stress inutiles. Pire, d'autres assouplissements concernant le transport scolaire auraient mérité d'être connus des élus qui venaient justement de tout réorganiser avec des contraintes de distanciation désormais obsolètes. Dans ma petite commune rurale, le transport aurait pu être intégralement assuré par exemple. Les parents apprécieront...

Certains trouveront que c'est là chipoter sur des détails. Mais travailler dans un cadre respectueux de la loi et des règles devrait être une évidence dans l'organisation d'un système scolaire, surtout quand le ministre parle tant d'exemplarité et de responsabilité. Par ailleurs, en pareille circonstance, nous ne sommes pas là pour évaluer nous-mêmes le niveau supposé de danger. La situation aurait été la même si un car dépourvu de ceintures de sécurité s'était présenté pour nous emmener en sortie scolaire. On peut estimer qu'il y a peu de risques d'avoir un accident, que les chauffeurs sont souvent habiles et prudents, qu'une bosse n'a jamais tué personne. Mais la question n'est pas là : a-t-on le droit de faire monter des enfants dans un car sans ceintures ? 

Finalement, tout rentre donc dans l'ordre ce qui rend le ministre euphorique au point de parler, sur France Inter, de "sérénité", de "joie" de "sentiment de bonheur" et de déclarer "je suis heureux". Des sentiments peu contagieux et des mots qui laissent un goût de cendre froide pour qui s'est retrouvé en première ligne de cette politique éducative chaotique et incohérente.

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