Covid: la pédagogie asphyxiée

Malgré leur progressif allègement, les protocoles sanitaires successifs ont considérablement limité l’étendue des possibilités pédagogiques. Or, cette conséquence fort dommageable a été très peu évoquée, preuve que l’École souffre davantage de conservatisme que de modernisme. Entrons pour une fois en classe pour mesurer concrètement l’impact direct de ces restrictions.

Depuis l’allocution présidentielle du jeudi 12 mars, l'École française vit donc au rythme de l'épidémie. Les conséquences ont été largement discutées, questionnant la prétendue « continuité pédagogique » vantée par un ministre de l’Éducation finalement désavoué quand la réouverture progressive des écoles, à partir du 11 mai, fut officiellement justifiée par la fracture numérique qu’il était bien le seul à ne pas percevoir. Mais nous avons peu entendu dire combien le cadre sanitaire impacte directement les modalités d’apprentissage. Il faut préciser qu’il est couramment admis que c’est en immobilisant les corps qu’on mobilise les esprits. En dehors du sport, il est difficilement accepté que la mobilité puisse favoriser la construction des savoirs. La représentation populaire est souvent confirmée par l’observation lointaine des pratiques professorales. Car généralement, surtout dans le secondaire, les élèves entrent et s’assoient face au tableau avant d’écouter l’enseignant, de faire (en principe) ce qu’il indique et éventuellement d’interagir avec lui autour de la notion étudiée ou d’un résultat trouvé. Ce dispositif a ses avantages mais aussi ses limites (chahut, ennui, indifférenciation). Toujours est-il qu’on représente ainsi le travail scolaire au cinéma, à la télévision ou dans les albums de jeunesse. Demandez à quelqu'un de dessiner une salle de classe et il y a fort à parier qu’il placera des tables façon « autobus » avec des rangées face au tableau. Pour l’enseignant ressentant le besoin de rompre avec cette configuration, les obstacles sont nombreux. Il y a peu de chances que les professeurs aient eux-mêmes vécu autre chose quand ils étaient élèves et il est rare d’observer d’autres manières de faire lors des stages. Les innovations peuvent être plus suspectes qu’encouragées, tant du côté de l’institution, des collègues que des parents. Enfin, la structure même des établissements du secondaire date d’une époque où seuls les élèves convenablement calibrés étaient invités à poursuivre leur chemin dans la tuyauterie scolaire. Un héritage particulièrement pesant mais heureusement moins marqué au primaire. 

Car existent d’autres pratiques pédagogiques – dites modernes même quand elles ont plus d’un siècle – qui acceptent et provoquent plus de mouvements, d’interactions et de déplacements mais sans confondre geste intentionnel et gesticulation pulsionnelle. Ce sont ces façons de pratiquer, malheureusement marginales, qui pâtissent le plus des restrictions qu’édictent les protocoles sanitaires. Après tout, tant qu’ils sont immobiles et face à un interlocuteur, les élèves peuvent facilement être installés dans le respect du cadre protecteur. Une fois qu’on a réussi à caser, en les distanciant suffisamment, une trentaine d’élèves dans l’espace restreint de la classe, plus question de bouger. Voilà pourquoi dans une pédagogie plus active, où sont offertes d’autres possibilités d’échanges, les choses se compliquent. Pour bien être compris, voici donc concrètement, à hauteur d’enfant, quelques exemples de ce qui devient plus difficile, voire parfois impossible à faire, quand les règles sanitaires de prévention demandent port du masque, distanciation physique minimale d’un mètre, et limitation du brassage et des partages entre élèves :

  • Se lever pour consulter les différents affichages muraux (cartes, frises, etc.)
  • Faire une arrivée échelonnée en classe sur le temps d’accueil du matin
  • Circuler librement dans les locaux pour aller aux sanitaires ou prendre du matériel et des jeux
  • Aller chercher soi-même ce dont on a besoin : dictionnaire, livre, cahiers, fiches du plan de travail, petit matériel (compas, équerre, scotch…)
  • Se prêter des affaires, du matériel, partager des jeux, des outils
  • Demander l’aide d’un camarade, répondre à cette demande
  • Aller s’installer à une table pour s’entraider ou faire du tutorat
  • Travailler à plusieurs dans un atelier, sur les mêmes documents ou objets
  • Apporter son travail à l’adulte, solliciter individuellement une correction ou une explication
  • Manipuler, mener une expérience
  • Aller ponctuellement dans une autre classe pour lire une histoire ou aider
  • Effectuer une recherche documentaire (bibliothèque, internet)
  • Travailler avec des intervenants extérieurs (sport, chorale)
  • Inviter des parents (encadrement, présentation de métiers, tenue d’ateliers…)
  • Accueillir une autre classe, recevoir ses correspondants
  • Assister à un spectacle, effectuer des visites (musée, ferme), aller au cinéma
  • Présenter un concert ou un spectacle en public
  • Prendre les transports en commun
  • Comprendre une histoire lue par un adulte masqué

On le voit, sont fortement impactées les possibilités de découvertes directes, d’autonomie, d’expérimentation, de coopération entre élèves mais aussi de socialisation du travail scolaire (savoir-faire puis faire savoir en exposant, montrant). Pour l’enseignant, plus rien n’est fluide ni évident. Surtout, il est difficile d’engager la classe dans des projets - pourtant mobilisateurs - quand on peine à mesurer les chances réelles d’aboutissement. On apprend tout le répertoire, mais pourra-t-on l’interpréter sur scène ? On écrit à nos correspondants mais va-t-on les rencontrer ? On prépare activement la sortie, mais aura-t-on le droit de visiter la ferme ? On s’entraîne sur le stade, mais fera-t-on la journée des olympiades ? Que de lourdeurs, de freins, d’incertitudes, voire d’impossibilités dans le quotidien des classes ! Voilà qui entame considérablement les possibilités de travail, de mobilisation et d’apprentissage des élèves.

Qu’une réduction si pénible de nos potentialités soit si peu évoquée publiquement et médiatiquement est vraisemblablement révélateur de conceptions de l’apprentissage obsolètes et du peu de place qu’occupent en réalité les pratiques novatrices dans un système scolaire français pourtant souvent accusé d’être allé trop loin dans l’innovation (Brighelli, Finkielkraut…) quand il souffre au contraire d’un conservatisme et d’une inertie dont il faudrait interroger les causes : histoire de structures, représentations des processus d’apprentissage, formation initiale, procédures de recrutement, inculture des décideurs, peurs et conservatismes… Mais plus que jamais, tant pour des raisons sanitaires qu’éducatives et malgré les contraintes évoquées, priorité doit être donnée à la reconnexion des enfants à l’environnement naturel pour enfin comprendre le vivant : sorties, visites, rencontres, jardinage, élevage, classes de découverte, expérimentations, observations sur le terrain. Le mépris de ces connaissances et l'atténuation de nos sensibilités ne sont pas pour rien dans l’émergence d’une pandémie que nous ne devons pas prendre pour une surprise ou une fatalité. Bonne rentrée et belles sorties !

Sylvain GRANDSERRE
Maître d’école en Normandie
Auteur de « Un instit ne devrait pas avoir à dire ça ! » (coédition ESF / La Classe)

 

 

 

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