L'école en VO sous-titrée

Regardant en version originale un film étranger, nous nous amusons parfois du décalage entre les propos tenus et leur traduction sous-titrée en français. Une impression semblable, mais bien moins aimable, peut atteindre qui observe notre système scolaire. Car il est à craindre que les termes officiels employés - et rapidement repris - servent à confisquer la restitution fidèle de la réalité vécue.

Le Ministre de l’Éducation nationale a pris l’habitude de saupoudrer ses interventions médiatiques d’éléments de langage, comme d’autres leurs fraises de sucre. Peut-être par souci de masquer le manque de saveur et l’amertume générale si souvent constatés. Les formules employées sont suffisamment creuses pour résonner longtemps après, au point de couvrir l’écho d’autres paroles bien plus authentiques et contradictoires. Retour sur une dizaine d’expressions récurrentes qui méritent qu’on les traduise. 

- « École de la confiance » [1] - VO : « Méfiance générale ». Seuls 5 % des enseignants du premier degré semblent à peu près en phase avec les choix ministériels (Baromètre UNSA 14/05/2019). Un sur vingt. Une sale note, assurément. Quant à une véritable adhésion à la politique éducative, elle ne concerne que 0,7 % des maîtres et maîtresses, soit environ 1 sur 140. Comme si un professeur des écoles était en accord avec ce qu'on lui demande de faire un jour de classe par année scolaire. Normal avec une politique ministérielle qui cherche moins à convaincre qu’à soumettre. Mais troublant si on se souvient de l’importance du vote des enseignants en faveur du candidat Macron : en première place et surreprésenté au primaire (33 %) - et plus encore au collège (52 %) -  pour un score final de 24 %.

 - « Souplesse locale » [2] - VO : « Débrouillez-vous ! ». Puisque professeurs et élus doivent appliquer les consignes du Conseil scientifique pourtant opposé à cette réouverture, les voici tiraillés, en grand écart entre le respect des élèves et celui du protocole. Il faut donc une grande « souplesse locale ». Comme le ministre n'avait aucune solution pratique à proposer, il s’est alors mis à compter sur l'intelligence locale pour combler le manque d'intelligence globale du dispositif.

 - « Pragmatisme » [3] - VO : « Amateurisme ». Les enseignants se retrouvent soudain à devoir appliquer tout un tas de mesures sanitaires sans grand rapport avec la nature initiale de leur métier (au contraire des courageux personnels soignants qui sont restés globalement, non sans souffrances, dans leur champ de compétences professionnelles). Pendant que le ministre fait son cinéma face caméra, les professeurs s’essaient au théâtre d’improvisation protocole en main. En amateurs.

- « Bon sens » [4] - VO : « Arrêtez de vous plaindre ! ». Face à la contestation liée à ces réouvertures à marche forcée, le ministre en appelle au bon sens notamment quand il explique qu'il faut consoler un élève qui pleure en le prenant dans les bras, ce qui est précisément interdit par son protocole. Voilà, le sens interdit, c'est du bon sens ! Faites ce que je fais, pas ce que je dis. Ou l’inverse.

- « Personnaliser » [5] - VO : « Il y aura peu d'élèves ». Eh oui, le ministre a beau s’être vanté d'un retour en classe réussi, le mardi 12 mai, il y avait au mieux 15 % des écoliers présents, soit 8 % du total des élèves si on compte ceux du secondaire en attente de reprise. 92 % des élèves sont donc restés à quai quand le TGV médiatique a démarré. On peut effectivement personnaliser quand il n’y a personne.

- « Considération sociale » [6] - VO : « On va vous culpabiliser ». Le ministre le sait bien, les enseignants sont sensibles aux injustices sociales dont les effets se font particulièrement sentir en France dans les résultats scolaires. Dès lors, J-M. Blanquer joue sur la corde sensible en justifiant le retour surprise en premier des écoliers avec cet argument. Bizarrement, les collégiens, les lycéens et les étudiants n'ont pas droit, eux, à la « justice sociale ».

 - « Le décrochage scolaire » [7] - VO : « Ce ne sont pas les bons qui reviennent ! ». Il s'agit de faire croire que les élèves les plus jeunes, donc ceux les moins à même de respecter les gestes barrières, doivent reprendre pour éviter le « décrochage scolaire ». Argument étonnant car cette expression est le plus souvent utilisée à propos du secondaire, notamment quand les élèves sont en âge de ne plus se soumettre à l'obligation scolaire. Ce sont justement ces collégiens et lycéens que le ministre ne fait pas reprendre. Pire, les enquêtes montrent que la volonté de remettre son enfant en classe est bien moins élevée chez les parents défavorisés. S'ils étaient réellement la cible, c'est donc une balle dans le pied.

- « Civisme » [8] - VO : « Obéissance ». Quand il apparaît évident que le respect du protocole dépasse la question des lingettes, des masques et de l'eau de Javel, pour davantage se recentrer sur les élèves censés le supporter, vient la question du non-respect. Que faire si un enfant déroge aux règles sanitaires ? Eh bien, il faut compter sur son « civisme » ou sinon le « gronder ». Car le bon citoyen éternue dans son coude et se lave bien les mains. Rappelons que pour J-M. Blanquer les quatre fondamentaux à l'école sont lire, écrire, compter et respecter autrui. Atchoum.

- « Continuité pédagogique » [9] - VO « Continuité démagogique ». Il s'agit de faire croire que l'on peut faire l'école à la maison et poursuivre les progressions, comme si l'enseignement à distance n'allait pas mettre à distance de l'enseignement les plus fragiles. Le président Macron condamnera ce dispositif en appelant le 13 avril à reprendre l'école dès le 11 mai tant la discontinuité s'est logiquement imposée.

- « Nous sommes prêts » [10] - VO : « Mais qu'est-ce qui se passe ? On ne m’a rien dit ! ». Le 12 mars, le ministre semble avoir appris la fermeture de toutes les structures éducatives en même temps que tout le monde. Quelques heures plus tôt, il expliquait avec conviction que cela n'avait jamais été envisagé car ce serait paralysant et contre-productif. Désarçonné, J-M. Blanquer remonte en selle dans les médias en annonçant que tout était prêt alors que cette hypothèse, disait-il encore quelques jours plus tôt, ne faisait partie d'aucun scénario.

- « Dialogue avec les familles » [11] - VO : « Répondez vite à mon mail ». Le ministre a bien compris qu’il ne convainc absolument pas les parents (sondage Odoxa du 23/04 pour France Info et Le Figaro indiquant que les deux tiers ne veulent pas remettre leurs enfants en cours). Dès lors, il prétend entamer un dialogue. Concrètement, cela se traduit par un mail reçu dans les écoles le 26 avril, à transmettre aux parents pour qu’ils répondent au plus tard le 27. Une qualité de dialogue comparable à celle d'un échange avec un horodateur.

Chacun trouvera sans doute facilement d’autres termes en vogue dans la communication ministérielle. Mais au-delà du jeu, l'enjeu est de limiter l’expansion de cette novlangue dont la généralisation signerait le succès d’un travestissement de la réalité. Pour éviter tout risque de confiscation de la parole, le mieux est encore de la prendre.

Sylvain GRANDSERRE
Maître d'école en Normandie
Auteur de « Un instit ne devrait pas avoir à dire ça ! » (coédition ESF / LA CLASSE)

Livre papier ou numérique (mars 2020):
https://www.esf-scienceshumaines.fr/hors-collection/355-un-instit-ne-devrait-pas-avoir-a-dire-ca-.html

Supplément numérique gratuit indépendant (mai 2020) :
https://www.esf-scienceshumaines.fr/pedagogie/361-un-instit-confine-covid-19.html

 

[1] Loi du 28/07/2019

[2] Le Figaro, 01/05/2020

[3] Audition Assemblée nationale, 21/04

[4] France Inter, 08/05 

[5] [6] [7] BFMTV/RMC29/04

[8] France 2 le 14/04, France 4 le 06/05

[9] Vidéo site Ministère, 18/03

[10] Conférence de presse, 14/03

[11] France 2, 14/04

 

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