ET SI OLIVIER TRUCHOT FERMAIT UN PEU SA « GRANDE GUEULE » ?

« Aujourd'hui, des profs font grève pour être augmenté (sic) pendant que des gens, dans le privé, perdent leur boulot. Un pays, deux univers ». Tweet d'Olivier Truchot de RMC/BFMTV, le 26/01/2021. Au-delà des indignations aussitôt exprimées, reconnaissons qu’il est difficile d’affirmer autant de stupidités en si peu de mots. Pas de bol, RMC, je connais, j’y étais. On en parle si vous voulez.

A peine cette tribune mise en ligne, j'ai reçu d'Olivier Truchot un sms dans lequel il me traite de «petit instit» aigri et lâche qui crache dans la soupe. Il termine en me donnant rendez-vous au tribunal. Je lui rappelle donc,  puisqu'il s'étonne que ma réponse soit aussi publique que son accusation, les propos qu'ils tenaient le 19/09/2018 :  https://twitter.com/gg_rmc/status/1042315888924483584

« Menacer quelqu'un de porter plainte suite à un débat est une façon de faire insupportable.
C'est un excellent moyen de tuer le débat et donc la démocratie ».

Pour éviter d'extraire des propos de leur contexte, j'ai justement fait le choix de montrer de quel écosystème ils provenaient, chose impossible sans y être allé. Alors, crachat dans la soupe ou pavé dans la mare ? A vous de voir...

 

De septembre 2007 (mon recrutement) à juin 2019 (mon éviction), j’ai participé à plus de 300 émissions des Grandes Gueules, diffusées sur RMC (radio), puis, simultanément, à la télévision (Numéro 23, chaîne devenue RMC Story). C’est dire si je connais bien qualités et défauts de cette émission et de ceux qui la font. Simple maître d'école, je me suis retrouvé du jour au lendemain propulsé sur un média national ce qui m'a permis de vivre une expérience inédite dont je conserve d'excellents souvenirs tout en regrettant des désaccords de fond qui n'ont fait qu'empirer. Pour autant, je ne me suis jamais exprimé publiquement quant aux nombreuses polémiques engendrées par la quête absolue du buzz qui justifie parfois l'intervention du CSA. Quand j’ai eu besoin de dire ce que j’en pensais, je me suis adressé directement aux intéressés, encore au printemps dernier.

Or, il se trouve que le tweet diffusé par Olivier Truchot le 26 janvier pour commenter la grève dans le monde de l’éducation, réussit l’exploit, en deux phrases, de dire à peu près tout ce qui suinte et se voit distiller à longueur d’antenne et d’émissions sur les médias où il officie. Le tout en s'en prenant à nouveau à mon métier. 

Pour rappel, Olivier Truchot est journaliste depuis bientôt 20 ans dans le groupe Nextradiotv fondé par Alain Weill et racheté par le groupe Altice de Patrick Drahi en 2015. Se retrouvent ainsi regroupés dans un même ensemble SFR mais aussi plusieurs chaînes de télévision (comme BFMTV), des radios (comme RMC), des titres de la presse écrite (comme L’Express). D'ailleurs, si la liberté de parole est réellement donnée aux intervenants (mais sur des thèmes restreints choisis pour cliver et créer le clash), on évite les sujets qui fâchent comme l'hyper concentration des médias ou l’évasion fiscale. Pour une chaîne qui prétend aimer le débat, il y aurait pourtant de quoi faire si on en croit l’enquête de Denis Robert pour Le Média (1) ou si on écoute Maxime Renahy, ex-administrateur de fonds (2).

S’agissant d’enquêtes, n’en cherchez pas du côté des différentes vedettes de la station : tout le monde travaille enfermé dans les nouveaux locaux parisiens du quartier Ballard. Le groupe Altice a ainsi regroupé dans son bunker ses 7.000 salariés sur un seul site de près de 86.000 m². L’occasion d’un énorme coup financier et immobilier pour Alain Weill et Patrick Drahi si l’on en croit l’enquête de Capital, avec une plus-value de 300 millions d’euros sur la revente de 49 % des locaux avant même leur inauguration (3).

Pour en revenir aux diverses stars qui se succèdent à l'antenne, aucun reportage, aucune enquête, pas de sortie sur le terrain, pas d'investigation ou de révélation, juste, parfois, une anecdote croustillante en allant chercher une viennoiserie à la boulangerie. Ici, le journalisme se fait de façon bureaucratique, assis devant son ordinateur ou en scrutant son smartphone. On arrive le matin pour repartir le soir. Ainsi, Olivier Truchot est à l’antenne en direct de 9h à 12h (RMC, RMC Story) puis de 17h à 19h (BFM TV). Cinq heures de direct par jour : comment peut-on espérer allier une telle quantité avec l'exigence et la qualité sinon en se répétant à longueur d'antenne ?

Mais dans le groupe, la question ne se pose pas. Les consultants passent d’un studio à l’autre, d’un plateau à l’autre, dans cette « rue des studios » au rez-de chaussée de l’immeuble où tout est regroupé. Les invités attendent sagement leur tour. On ne s’étonnera pas de voir tel ou tel expert passer à la radio puis revenir un peu plus tard sur le plateau télé avant d'être à l’antenne pour sa propre émission ou pour présenter son dernier livre dans l'émission de ses collègues (encore récemment, Christophe Barbier au Grand oral des GG **). Ainsi va la vie dans ce petit comité. Les gens sont plutôt aimables et de bonne humeur dans un entre-soi qui s’est construit en mettant une barrière et quelques barbelés avec le monde extérieur. Bref, « un pays, mais deux univers » comme dirait Olivier Truchot.

Mais la sortie sur twitter d’Olivier Truchot est révélatrice de ce mélange des genres, si fréquent dans ce média. On ne sait pas qui parle. Le citoyen ? le journaliste ? L’animateur ? Le père de famille ? Le contribuable ? L’astuce consiste à profiter du statut honorable de journaliste pour ensuite répandre son opinion (76.200 followers). C’est la marque de fabrique de la station : « RMC : votre radio d’opinions ». Ici, on dit ce qu’on pense à défaut de toujours bien penser ce qu’on dit. Il faut dire qu’on traite les informations à chaud, en continue, c’est du hard news qui ramollit quand ça refroidit. Nous avions souvent les sujets peu de temps avant la prise d'antenne. Quant aux sujets envoyés la veille au soir, ils passaient régulièrement à la trappe au point qu'on en  plaisantait entre nous ou que certains ne regardaient même plus. Bref, mieux vaut avoir un avis sur tout, et surtout un avis comme disait Coluche.

Autre problème déontologique : Olivier Truchot a régulièrement pour collègue de plateau Anna Cabana qui n’est autre que la compagne du Ministre de l’Éducation, Jean-Michel Blanquer. Au moins Olivier Truchot pourrai-il rester un temps en retrait sur les questions éducatives puisque cela l’amène à commenter le travail du compagnon d’une collaboratrice. S’agissant de la journaliste, pour Marc-Olivier Fogiel, patron de BFMTV « personne ne peut douter de son professionnalisme". On laissera chacun en juger en relisant le portrait un peu ridicule qu’elle faisait de son futur compagnon dans le JDD en 2017 (4). 

Mais on ne s’embarrasse guère de ce genre de détail dans la station. Les Français sont des veaux, donnons-leur leur ration de foin à mâcher. Ainsi, l’équipe des Grandes Gueules, émission qu’anime quotidiennement Oliver Truchot, a-t-elle recruté Barbara Lefebvre. Celle-ci s’est fait connaître lors de L’émission politique de France 2 en avril 2017 quand, après son échange avec le candidat Emmanuel Macron, elle a été accusée en direct par le journaliste d'avoir caché son engagement politique pour un autre candidat (participation à des tables rondes avec François Fillon). Mais le meilleur est à venir. Le 18 avril 2019, avant son recrutement, Barbara Lefebvre avait d’abord été invitée, dans l’émission qui allait bientôt la recruter, pour présenter son ouvrage « C’est ça la France ». Cela m’avait marqué car je n’avais pas pu lire le livre de l’invitée reçu la veille pour le lendemain (pour la même raison, je n’avais malheureusement pas pu finir à temps  l’ouvrage de François Bégaudeau « Histoire de ta bêtise » ni celui de Laurent Mauduit « La caste »). Mais qu’on se rassure : les livres ne sont quasiment pas lus, ou juste en diagonale, c’est même pour ça que les auteurs sont invités à venir en parler !

Mais le plus surprenant, c’est que Barbara Lefebvre débutait son ouvrage en racontant les raisons de sa démission de l’Education nationale après la nomination de JM Blanquer. Or, depuis, elle est systématiquement invitée comme « professeure » ou « enseignante ». Dans le même genre, ma collègue Fatima Aït-Bounoua, véritable professeure de Lettres sur le terrain en banlieue, intervenante dans l’émission jusqu’en juillet 2020, était depuis longtemps en reconversion quand ce fut enfin dit à l’antenne. Finalement, partie de l'émission, elle est toujours enseignante à plein temps en collège dans la banlieue parisienne*.

Ici, on a une étiquette et on la garde. A l’inverse, certains sont annoncés comme de simples citoyens quand il y aurait d’autres façons plus transparentes de les présenter. On ne dira pas de Zohra Bitan qu’elle était porte-parole de Manuel Valls, ni que Didier Giraud était responsable syndical ou Marie-Anne Soubré - avocate, autrefois engagée dans le mouvement "Ni putes ni soumises" **-la femme du présentateur du journal dans l’émission d’Olivier Truchot sur BFM. Gilles-William Golnadel n’est plus l’ami de toute la Sarkozie pas plus qu’Isabelle Saporta n’est la compagne de Yannick Jadot. Des Français comme les autres on vous dit. Des gens proches de vous (si vous vous approchez de l’écran). Publicité mensongère au moins par omission.

D’ailleurs, les membres des Grandes Gueules sont vraiment séparés en deux catégories, ce qui correspond souvent à leurs revenus. Si certains connaissent ou ont connu des fins de mois difficiles ou des conditions de travail qui peuvent être harassantes, d’autres partagent hors micro les anecdotes de leur quotidien sans même mesurer l’écart social qui les sépare totalement de la vie des gens. Celle-ci était mécontente de son coach personnel. Lui préférait aller à l’hôtel plutôt qu’à son appartement parisien afin de profiter de la salle de musculation. Cet autre ne trouvait pas d’acquéreur pour sa résidence secondaire trop grande sur la Côte d’Azur. Et celui-ci, était prêt à se débarrasser de la sienne à l’étranger si on lui donnait 300.000 €. Des Français comme les autres, avec leurs soucis, comme vous. Le problème n'est pas qu'ils soient riches mais simplement qu'ils tiennent ensuite des discours sur la nécessaire rigueur économique, le refus d'augmenter les minimas sociaux ou le smic par exemple. Le régime sec, c'est toujours bon pour les autres !

Tous ces éléments étant précisés pour donner une idée du milieu professionnel et donc culturel dans lequel évolue Olivier Truchot, venons-en au cœur de l’affaire. Son tweet a suscité de nombreuses réactions au point d’en faire un sujet de débat dès le lendemain dans les Grandes Gueules, mais en insultant les contestataires : « Grève des profs : quand Olivier Truchot se fait troller sur twitter ». Troller, le mot est trop laid. S'en suit un monologue d'Olivier Truchot pour donner ses arguments et non ceux de ses opposants trolls. Monde merveilleux de la pluralité de l’information où le droit de réponse est accordé à celui qui agresse ! Ainsi pourra-t-il tranquillement, en direct à la radio et la télévision dérouler ses arguments bancals et foireux.

A nouveau, qui parle ? Le journaliste ? L’éditorialiste ? L’animateur ? En tout cas, prière de ne pas l’interrompre (phase 1) puis de ne pas le contredire (phase 2 avec les tentatives d’opposition vite moquées de Joëlle Dago-Serry puis d’Etienne Liebig). On s’étonnera presque que soit passé à l'antenne un tweet ravageur de la journaliste Salomé Saqué (boulette du stagiaire ?) : "Aujourd'hui, un journaliste au salaire à 5 chiffres s'indigne depuis son canapé d'une grève enseignante, pendant que des professeurs et des sages-femmes manifestent dans le froid contre les suppressions de postes, et pour le droit à exercer dignement. Un pays, deux univers."

Heureusement, Gilles-William Goldnadel, compagnon de route de l’UMP, avocat de Patrick Buisson, partisan de la droite extrême, vient, en bon avocat, au secours du journaliste en nous faisant le coup du « Ya des métiers où on ne peut pas critiquer » (il parle des enseignants, pas des journalistes) ! Avant cela, Olivier Truchot avait concocté une pelote d’arguments stupides et impossibles à démêler : la baisse du niveau des écoles (il confond avec la baisse du  niveau des élèves, lapsus intéressant car les problèmes révélés à l’école ne sont pas forcément les problèmes de l’école), les fonctionnaires catégorie protégée  (il me semble que des dizaines de milliards sont aussi dépensés pour « protéger » fort justement les emplois du privé tandis que le CAC 40 flambe !), les étudiants aux Restos du cœur (justement, ils faisaient partie de ceux appelés à manifester !), le non-respect des gestes barrières au moment où sont clos stades et salles de spectacles, et même des regrets quant à la baisse de considération des enseignants, tout cela venant du même Olivier Truchot qui affirmait au printemps qu’une "majorité de professeurs" n’avait pas travaillé pendant le confinement. De toute façon, à l’écouter, ce n’est jamais le moment de contester ou protester. Lui n’a pas besoin vous me direz. Son salaire gonfle tout seul et le met largement au-dessus de n’importe quel responsable politique auquel il parle directement sans risquer les coups de matraque ou les jets de lacrymogène.

Ce journalisme de bureau permet donc de gagner très, très confortablement sa vie. Ici, les vedettes à l’antenne ont des salaires à cinq chiffres et pas sûr que le premier soit un 1 ! Il faut dire que le modèle économique est redoutable : d'un côté, les stars au micro grassement payées, de l'autre, les petites mains en coulisse bien moins rémunérées. D’ailleurs, dans le dispositif des Grandes Gueules, un poste à temps plein est constamment occupé grâce au renouvellement des stagiaires (voir leur compte twitter, ce n’est même pas secret !). Forcément ça ne coûte pas cher. L'entreprise fournit les tuyaux, les émissions le fluide qui va circuler et ainsi faire tourner les petits moulins de la publicité. Les Grandes Geules sur RMC : pub ! La même émission à la télé : pub ! La rediffusion : pub ! Les podcasts : pub ! Le replay : pub ! Les vidéos en ligne : pub ! Ainsi, un même extrait peut être rentabilisé plusieurs fois. Et quand un livre est écrit sur l’émission, c’est en réalité le journaliste Michel Taubman qui tient essentiellement la plume, même si, par la suite, de nombreuses séances de dédicaces sont organisées avec les deux animateurs vedettes. Voilà pour la déontologie. Faut quand même être sacrément culotté après ça pour venir nous donner des leçons de morale.

Pour en revenir aux motifs de la grève dans l’éducation, si Olivier Truchot avait voulu faire preuve d’honnêteté, il lui était pourtant très facile de connaître les nombreux motifs de mécontentement. Certes, l’univers des luttes sociales lui est totalement étranger, même quand cela touche son propre groupe (5). La grève dans l’éducation ne concernait pas que les professeurs puisqu'on y trouvait par exemple les infirmières scolaires ou les AESH qui accompagnent des enfants handicapés (6). Elle ne portait pas que sur les rémunérations pourtant fortement limitées après 11 ans de gel du point d’indice qui permet de les calculer. La radio du « pouvoir d’achat » si cher à Jean-Jacques Bourdin pourrait d’ailleurs s’intéresser à la baisse continue, et finalement spectaculaire, de celui des professeurs, au point qu’on peine à recruter désormais. Olivier Truchot ne peut ignorer que Jean-Michel Blanquer, si souvent dans l’immeuble où il travaille, a multiplié les promesses en direction des enseignants, parlant de « revalorisation historique » pour que les professeurs français fassent partie des mieux payés d’Europe. Or, au bout de quatre ans, c’est toujours la récession, chaque fois la régression. N’y aurait-il pas là un bon sujet d’émission ? 

Les enseignants, mais aussi les infirmières scolaires ou les étudiants se plaignaient également de la pénurie qui fait qu’on gère avant tout le manque, et parfois la misère des dotations. Ils pouvaient se plaindre aussi légitimement de la gestion de la pandémie dans tous les établissements : opacité, revirements, communication ministérielle dans les médias (ça, ça arrange bien BFM !), manque d’anticipation, absence de stratégie lisible… A tout cela, les enseignants peuvent ajouter le ras-le-bol devant les attaques contre la maternelle, et toujours le manque de considération, de moyens de remplacement ou d’aides spécialisées aux élèves en grande difficulté. Il y a aussi la récurrente question des fermetures de classes au primaire et de dotations horaires dans le secondaire. Bref, on est loin de la vision tronquée diffusée telle une fake news par Olivier Truchot qui essaie de faire passer ces luttes pour du corporatisme et de l’égoïsme en temps de crise. Bizarrement, s'agissant des dépenses publiques, personne dans la station ne dira du mal du gouffre financier du CICE ni de tout ce qui permet d’alléger les « charges patronales » (ne parlez surtout pas de cotisations !).

L’autre vision sous-jacente qui apparaît là au grand jour, c’est la tentative d'opposer public/privé pour que les pauvres se battent entre eux plutôt que penser à la lutte des classes et au partage des richesses. Sur RMC, les vrais gens travaillent dur pour financer ces feignasses de fonctionnaires. « Fonctionnaires » est le terme qui évite de désigner clairement les métiers visés. Quand on demande des précisions, forcément on nous dit « Mais non, je ne parle pas de vous les instits, ni des infirmières, ni des flics, ni des…, etc. ». Pour Olivier Truchot, et beaucoup d'autres dans la station, les fonctionnaires sont une espèce de corporation, qui vit dans l’entre-soi, coupés du monde et des réalités, en bénéficiant de nombreux avantages et passe-droits. Amusant de voir comme il décrit… son propre univers. Toujours la paille chez le voisin et la poutre dans l’œil...

Quand il parle des gens qui perdent leur boulot, Olivier Truchot oublie bien sûr de signaler les efforts considérables de l’Etat pour venir en aide aux différents secteurs avec un plan de relance de 100 milliards. De la même façon, il essaie de faire oublier que les fonctionnaires sont eux aussi concernés par les récessions économiques. D’abord par le gel du point d’indice depuis plus de dix ans. Mais aussi tout bêtement parce que chacun, travaillant dans le public ou le privé, peut être conjoint ou parent de personnes en difficulté ! Nos enfants font partie des étudiants qu’on voit en détresse et qui ont perdu leur petit boulot et leurs chances de stage (sauf à RMC) ! Notre conjoint peut être cette personne qui ne peut plus exercer son travail depuis la fermeture de son commerce. Mais pour comprendre cela, encore faut-il sortir un peu au contact de la population et non, comme beaucoup de cadres parisiens, alterner semaines dans la capitale et weekends sur la côte normande** (à 5.000 € le m², un couple d’enseignants mettrait 25 ans pour acheter un petit 40 m²…). Un pays, deux univers on vous dit.

Pour éteindre l’incendie que le journaliste pyromane avait lui-même allumé, Olivier Truchot a tenté, trois heures après son premier tweet, de jouer les maîtres d’école sifflant la fin de la récré : « « Selon le ministère de l’éducation, seulement 12,6 % des professeurs sont en grève. Fin du débat ». Il commet une première faute en reprenant tels quels les chiffres du ministère qui participent à la propagande de désinformation du conjoint de sa collègue. Nul ne peut connaître le taux réel le jour-même (6) ! Ce n’est pas comme le nombre de manifestants et c'est matériellement impossible. Il faut plusieurs jours pour que les éléments soient rassemblés.

L’autre erreur concerne le jugement sur ce taux de 12,5 %, peut-être le double. Dans le contexte actuel c’est un exploit et un sacré signal envoyé au ministre le plus détesté depuis Allègre ! Les enseignants sont assaillis de mille préoccupations, doivent se préparer à un éventuel confinement sans même savoir s’ils pourront continuer à faire classe ou s'il faudra basculer en distanciel depuis chez soi, avec son propre matériel et sa propre connexion. Chaque jour, ils doivent exercer leur métier avec le masque (contrairement à Olivier Truchot) mais aussi faire appliquer les gestes barrières aux élèves, notamment le port du masque aux enfants dès 6 ans. Au-delà de leurs cours, ils continuent à évaluer, à se réunir, à suivre des formations en distanciel, à échanger avec les parents, à rédiger le projet d’école, à chercher des ressources variées. Ils tentent de trouver quelques projets à mener au milieu de toutes les restrictions et interdictions. Souvent isolés, mangeant parfois seuls dans leur salle de classe, loin des relations humaines habituelles qui permettent de se mobiliser, ils ont donc tout de même été nombreux à protester de la sorte (même si on pouvait discuter de l’opportunité tactique d’une telle initiative avant d’avoir suffisamment préparé les esprits à cela). Et qu'Olivier Truchot se rassure : les grévistes perdront, comme à chaque fois, une journée de salaire ! Qu'il demande alors au gouvernement de reverser cet argent aux "gens du privé" !

Mais de tout cela, Olivier Truchot s’en contrefiche. A titre personnel, comme tous ceux de sa catégorie sociale, il sait parfaitement qu’il lui sera très facile financièrement de recourir à l’enseignement privé si le public est ainsi délabré. Dans ce milieu, pour trouver un stage à un enfant, c'est réglé en deux coups de fil. Et puis, il travaille dans un secteur ultra concurrentiel où l’audimat est roi. Peu importe que le buzz soit bon ou mauvais tant qu’on parle de l’émission ! Rappelons que face aux Grandes Gueules il y a Pascal Praud, qui éructe sa haine comme d’autres vomissent leur bile ou déversent leur diarrhée. Chez les sumos médiatiques du clash trash, pas facile de lutter sans s'abaisser. Alors, on descend les profs pour faire grimper l'audimat. Et le soir, Olivier Truchot sait que sa chaîne doit, juste après son émission, faire face au multirécidiviste Zemmour... Le même Zemmour que Gilles-William  Goldnadel défend aux Grandes Gueules (pareil pour Trump), émission où le condamné pour incitation à la haine a d'ailleurs été invité avec, pour privilège, l'extension inédite de la durée d'interview prévue (21/09/2018) !

L’autre concurrence vient de la nouvelle génération de journalistes de terrain qu’exècre Olivier Truchot, les Gaspard Glanz, Taha Bouhafs et autres Rémy Buisine. Il essaya même d’en faire dire du mal à la grande reporter Martine Laroche-Joubert dès le début de l’interview (08/05/2019) mais rata son coup quand elle reconnut leur travail. Quand on vous dit que la concurrence est rude !

Finalement, il y a mieux à faire que demander à Olivier Truchot de fermer sa « Grande Gueule ». Simplement se tourner vers des médias davantage indépendants, faire connaître ceux qui savent rester honnêtes tout en étant engagés, sans rien devoir aux grands patrons, sans conflits d'intérêts, sans sujets tabous à traiter, sans connivence avec le pouvoir mais avec des journalistes d'investigation rémunérés convenablement pour la qualité de leur travail et leur apport à la vie démocratique, à notre culture. C’est le seul moyen de limiter les terribles dérives médiatiques auxquelles nous assistons et qui ont montré la preuve de leur malfaisance outre-Atlantique. Forcément, ça restreint considérablement le choix, mais ne tardons pas tant qu’il est temps !

 Sylvain GRANDSERRE
Maître d'école en Normandie,
Auteur de "Un instit ne devrait pas avoir à dire ça !" (Coéditions ESF / La Classe)

 

1 - Article de Télérama à ce sujet : https://www.telerama.fr/medias/bfmtv-a-t-elle-ete-financee-par-de-la-fraude-fiscale-cest-ce-que-demontre-une-enquete-du-media,n6334071.php

2 – Interview sur Thinkerview : https://www.thinkerview.com/maxime-renahy-lespion-le-covid-et-le-truand/

3 – Capital - https://www.capital.fr/economie-politique/comment-patrick-drahi-et-alain-weill-se-sont-enrichis-avec-limmeuble-de-sfr-bfm-tv-et-liberation-1371940

4 – JDD - https://www.lejdd.fr/Societe/Education/jean-michel-blanquer-le-ministre-qui-caresse-les-platanes-3395870

5 – Le Monde - https://www.lemonde.fr/actualite-medias/article/2020/06/23/bfm-tv-rmc-appel-a-une-greve-de-24-heures-mercredi-contre-des-suppressions-d-emplois_6043911_3236.html

6 - Voir le reportage photo de Baptiste Dupin qui répond en images aux insupportables accusations mensongères de corporatisme et d'égoïsme : https://blogs.mediapart.fr/911020/blog/260121/greve-du-26-janvier-paris (ajouté le 30/01)

7 – Article du Monde expliquant tout le problème de la comptabilisation du nombre véritable de grévistes : https://www.lemonde.fr/education/article/2021/01/26/comment-sont-calcules-les-taux-de-grevistes-dans-l-education-nationale_6067694_1473685.html

 * précisions apportées le 28/01/2021 
** précisions apportées le 29/01/2021

 

 

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