RÉOUVERTURE DES ÉCOLES : LE GRAND BLUFF

Continuant à jouer sur les mots et avec nos nerfs, le ministre de l'Éducation nationale a feint, jeudi 28 mai, d'annoncer la réouverture de toutes les écoles dès le mardi 2 juin. Ce n'est pourtant pas ce qu'il a dit, juste ce qu'il espérait que l'on comprenne. Petit décryptage d'un flou bien volontaire, peu artistique mais terriblement politique.

A peine l'intervention ministérielle du 28 mai terminée, parents, professeurs, élus ou médias ont pu reprendre un élément qu'ils ont cru entendre : mardi 2 juin, « toutes les écoles seront ouvertes ». Ah bon ? Il ne resterait donc aux 20 % de communes récalcitrantes, qu'un seul jour ouvré pour élaborer des réponses qui leur échappent depuis un mois et demi ?

Certes, nous commençons à avoir l'habitude des ces déclarations fracassantes qui règlent à coup de sifflet la mise au pas de la vie des Français. Souvenez-vous d'Emmanuel Macron le jeudi 12 mars : « Dès lundi et jusqu'à nouvel ordre, les crèches, les écoles, les collèges, les lycées et les universités seront fermés ». Sachant que généralement ces structures restent closes le weekend, il n'y avait déjà qu'un jour ouvré pour se lancer dans un enseignement à distance pourtant totalement inédit. Même brusquerie d'Édouard Philippe, le samedi 14 mars au soir, quand il annonce la fermeture soudaine et totale, le soir même avant minuit, de tous les lieux recevant du public jugés « non indispensables » à la vie du pays (restaurants, musées, cafés, cinémas, salles de spectacle...).

Pourtant, la formule employée par J-M. Blanquer le 28 mai dans son intervention télévisée n'est pas si brutale que le laisse penser son interprétation : « Dans la phase 2, celle qui s'ouvre à partir du 2 juin, toutes les écoles seront ouvertes et donc les dernières communes qui n'ont pas encore rouvertes (sic) ouvriront. Toutes les familles qui le souhaitent doivent pouvoir scolariser leurs enfants, au moins sur une partie de la semaine ». Au même moment, s'affiche à l'écran l'indication que toutes les écoles rouvriront dès le 2 juin « progressivement ». Le ministre précise que « les règles sanitaires restent en vigueur » « avec des contraintes fortes » et que les élèves seront toujours accueillis dans "des groupes de 15 élèves maximum". On lit aussi à l'écran que « toutes les écoles assureront un accueil systématique des élèves, au moins une partie de la semaine » sans bien comprendre comment l'accueil peut être « systématique » si la réouverture est « progressive » et le retour "volontaire". Toujours est-il que cette réouverture doit se faire "dans la phase 2" dont on ignore le terme tout en imaginant qu'elle nous mènera jusqu'aux vacances d'été.

Donc, loin de s'affoler, résumons ce qui est présenté comme une nouvelle situation : volontariat des parents, protocole sanitaire maintenu, groupes limités à 15 élèves, réouverture progressive... C'est exactement la situation actuelle ! Mais joli coup de comm' et bon coup de pression sur les maires. D'autant plus que le vendredi 29 mai, J-M. Blanquer confirme sur France Info que le protocole sanitaire à l'école ne sera pas allégé avant septembre car "nous sommes toujours en situation épidémique". C'est pourtant la rigidité et la lourdeur de ce protocole qui empêchent les élus de rouvrir. Souvent limités dans leurs moyens matériels et humains, on peut comprendre qu'ils souhaitent éviter d'exposer employés municipaux, enfants et professeurs. On aurait pu s'attendre à un assouplissement du protocole sanitaire. C'est ce que préconise la Société Française de Pédiatrie que le ministre cite - comme il le fait déjà avec le Conseil scientifique - uniquement quand ça l'arrange (la fameuse petite phrase : "Il y a plus de risques à rester chez soi que d'aller à l'école").

Bref, J-M. Blanquer, en faisant comprendre à tous ce qu'il n'a dit à personne, ouvre une nouvelle ère de la communication ministérielle : la transmission de pensée. Assurément, une leçon à méditer.

Sylvain GRANDSERRE

Maître d'école en Normandie
Auteur de « Un instit ne devrait pas avoir à dire ça ! » (coédition ESF / LA CLASSE)

Livre papier ou numérique (mars 2020):
https://www.esf-scienceshumaines.fr/hors-collection/355-un-instit-ne-devrait-pas-avoir-a-dire-ca-.html

Supplément numérique gratuit indépendant (mai 2020) :
https://www.esf-scienceshumaines.fr/pedagogie/361-un-instit-confine-covid-19.html

 

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