SYLVAIN MORAILLON
Président de la Ligue française des droits de l'enfant, président de l'Adua, vice-président de Violette Justice
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Billet de blog 3 oct. 2016

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FN: le grand sabotage

La rhétorique du « tous pourris » est un mensonge politique. S’il est vrai qu’un certain nombre d’élus, d’ailleurs condamnés par la justice, ont failli à leur devoir par manquement à la probité, force est de constater que le taux de délinquance dans l’ensemble de la classe politique est très largement inférieur à celui observé dans le reste de la population.

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Illustration 1

Il n’y a là ni naïveté ni pêché d’ignorance, mais simplement des faits, actés par les chiffres, toujours plus éloquents que les discours. Et les faits sont têtus : la France compte environ 620 000 élus. Elle bat peut-être des records dans ce domaine, mais pour ce qui est de la corruption, seuls une poignée d’entre eux, c’est-à-dire 1200, ont été déclarés coupables par un tribunal. Ce chiffre couperet est donné par ceux-là mêmes qui se font les hérauts de l’éthique en politique. On est donc sur un ratio de 0,19 % d’élus condamnés, alors dans la population normale, nous sommes à plus d’un million de condamnations pénales chaque année, sans compter les affaires de mineurs et commerciales. On atteint quoiqu’il en soit un taux de délinquance avoisinant les 10%. Donc, même si l’on prend en compte que certains élus échappent peut-être aux sanctions, le pas vu pas pris pouvant toujours opérer à mauvais compte, certaines affaires pouvant aussi être étouffées, on reste sur un taux extrêmement faible, pour ne pas dire dérisoire.

La question se pose : devant une telle réalité, d’où vient que désormais, l’ambiance générale est à la chasse aux élus, tous convaincus par avance de malversations, clientélisme, détournements de fonds ou autres délits d’initiés ? À qui profite ce crime qui n’existe pas ?

Avant d’aborder les éléments de réponses possibles, il convient de préciser qu’il arrive aussi aux élus, comme aux justiciables « communs », d’être l’objet de condamnations abusives, voire de procès truqués ou joués d’avance pour servir les intérêts de leurs adversaires. Tous ceux qui ont eu affaire, un jour ou l’autre, à la justice familiale ou aux tribunaux pour enfants savent de quoi il retourne, et peuvent en témoigner preuves à l’appui. Triste constat, concédons-le, il existe encore à notre époque des formes de procès politiques, certes bien déguisés, mais réels. Tout cela pour dire qu’il faudrait encore retirer ces condamnations fabriquées de toutes pièces au 0,19% d’élus sanctionnés pour obtenir un ratio approximativement cohérent sur le sujet. De toute façon, l’instrumentalisation de la justice est un secret de polichinelle, même s’il faut reconnaître que le mandat de François Hollande a nettement amélioré les choses sur ce point.

Venons-en cependant à l’essentiel. Cette rhétorique, qui engendre le rejet, sinon la haine de nos élus, sert principalement deux protagonistes dans la lutte sans merci pour le pouvoir en France : d’abord la justice, qui l’utilise pour exiger à cor et à cri toujours plus d’indépendance, toujours plus de puissance, toujours plus de moyens, et dont le rêve suprême est de mettre la politique hors-jeu pour décider, seule, du droit et de la loi, du bien et du mal, de la morale et du reste, sans qu’aucun contrôle sur son action ne soit plus permis, malgré les ignominies constatées dans la protection de l’enfance ou les tribunaux de commerces, ces derniers sévissant toujours en roue libre malgré l’immense travail d’Arnaud Montebourg à leur sujet.

Mais aussi et surtout, le « Tous pourris » est le principal instrument idéologique du Front national pour décrédibiliser l’ensemble de la classe politique et s’emparer du pouvoir. C’est son crédo depuis toujours, car plus les électeurs se défient de leurs représentants, plus ils se tournent vers lui. Comportement inepte et suicidaire : le taux de délinquance dans le Front National apparaît bien plus important que dans les autres partis, à plus de 15 % d’ailleurs. En termes de probité, où est la leçon ? Où est l’exemplarité ? Or, là où tout devient réellement plus dangereux, c’est quand l’extrême-droitisation de la société gagne, au nom d’une soi-disant éthique à rétablir, tous les pans de la société : les électeurs, bien entendu, mais également les médias, peu à peu, lentement, comme une mauvaise herbe rampante ; pire encore, le Fn infiltre des structures ou des associations qui prétendaient autrefois lutter contre la corruption des élites et se retrouvent aujourd’hui à s’acharner sur les représentants du peuple pour asservir ensuite ce dernier à sa toute-puissance, lorsque, convaincu que tous les autres sont « pourris », il l’aura porté au pouvoir.

Le sabotage est grossier, mais efficace, parce qu’il trouve une résonnance dans toutes les couches de la population, des classes les plus populaires aux élites mondaines. C’est l’instauration du fascisme par le contre-exemple, le voyou réussissant à faire croire au tribunal que sa victime est en réalité le coupable et exigeant, pour rétablir justice, de devenir lui-même le juge.

Ainsi, pour un élu condamné, tous ses homologues héritent de la qualité de probable délinquant auquel on ne peut ni faire confiance, ni confier les responsabilités.

Pourtant, en terme de responsabilité, celle du Front national est plus que jamais en cause. En prétendant rendre à la France ce qu’elle n’a d’ailleurs jamais perdu, il la détruit de l’intérieur par un mensonge hideux, contagieux et dangereux. Les électeurs, à cause de cette rhétorique fallacieuse, se détournent de leurs élus, qui sont pourtant dans leur immense majorité à leur service. Ils se dressent également les uns contres les autres, les réflexes partisans s’exacerbant face à la défaillance supposée de leurs représentants. Et surtout, pendant que Philippe Pascot porte sur la place publique l’image d’une République agonisant sous la corruption de ses élites politiques, le renoncement et le chaos s’ajoutent à la crise et à l’anxiété générale dans une époque où les troubles, innombrables et multilatéraux, nous assaillent de toutes parts.

Rompre le lien entre le citoyen et les élus, ce n’est pas servir la France. Saborder la confiance du peuple dans la capacité de la politique à travailler au bien commun, ce n’est pas servir la République. C’est œuvrer pour instaurer le fascisme et soumettre ensuite la nation toute entière à sa propre dictature de la corruption.  

La duperie a fait long feu.

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