SYLVAIN MORAILLON
Président de la Ligue française des droits de l'enfant, président de l'Adua, vice-président de Violette Justice
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Billet de blog 5 juil. 2016

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DROITS DE L’ENFANT, UN ENJEU DE CAMPAGNE MAJEUR

Les droits de l’enfant sont le parent pauvre des politiques publiques. Sujet gênant, parfois tabou, mur de division entre la droite et la gauche, parfaitement absent des programmes politiques d’un extrême à l’autre, et pourtant, enjeu majeur pour le présent et l’avenir.

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Le silence observé sur la problématique des placements abusifs posent évidemment de nombreuses questions : réforme de la justice, gouvernance des institutions sociales, fonctionnement frauduleux d’un système cloisonné dans lequel l’argent public se déverse en l’absence de toute forme de contrôle, abus de pouvoir et chasse à l’enfant à laquelle participent travailleurs sociaux et professionnels de santé, violation de lois et ignorance des procédures légales au sein même des tribunaux… Cet exemple démontre à lui seul la difficulté, réelle, d’aborder politiquement la thématique : autour de l’enfant, de nombreuses autres questions abondent. Mais le scandale du placement abusif, s’il est emblématique, n’est malheureusement pas la seule raison qui impose de définir les droits de l’enfant comme un enjeu de campagne incontournable. La pauvreté des mineurs, en France même, s’accentue d’année en année. Selon un rapport de l’Unicef datant du 9 juin 2015, plus de trois millions d’enfants vivent en dessous du seuil de pauvreté, parmi lesquels au moins 30 000 seraient dans la rue. Ces chiffres ne cessent d’ailleurs d’augmenter.

Le monde dans lequel sont projetés nos enfants en fait des proies faciles : violences quotidiennes, déshumanisation sociale, déni des valeurs de la République, rejet de l’autre, abrutissement par les jeux vidéos et lobotomisation par la téléréalité. L’enseignant, autrefois si respecté, voit son autorité sans cesse remise en cause, et se heurte lui aussi à la dégradation continue des niveaux scolaires.  De maladresse en maladresse, l’école publique finit par s’enliser dans des changements de programmes insignifiants, ou pire, tirant vers le bas au nom de la réussite pour tous. Des réformes stériles sont engagées, pour l’orthographe ou pour l’histoire, parfois abandonnées en cours de route, ou ne menant souvent à rien, sinon à des défaillances intellectuelles qui s’accentuent toujours davantage.

L’éducation doit devenir une priorité qualitative, et non quantitative comme elle l’est depuis plusieurs décennies. Les enseignants manquent de formation pédagogique : il est impossible de transmettre efficacement un savoir face à des classes surchargées, souvent difficiles à gérer, quand on n’est pas armé pour désamorcer les comportements autodestructeurs ou conflictuels, et quand les parents eux-mêmes tendent à se décharger sur l’école publique de leur rôle éducatif. Dans la permanente guerre des chiffres que se livrent les représentants politiques, les effets d’annonce sont monnaie courante. On réduit le nombre de fonctionnaires, on l’augmente, on promet la création de nouveaux postes. Mais nos enfants sont-ils pour autant mieux pris en charge ? Réussissent-ils mieux en sortant du circuit scolaire ? Quand un jeune sur quatre est au chômage, il est permis d’en douter. Il y a ainsi des sujets à réfléchir. L’uniformisation structurelle de l’enseignement, au-delà des diverses matières d’apprentissage possibles, nous fait perdre de vue l’essentiel : l’école publique a pour fonction première d’apprendre à apprendre, d’apprendre à réfléchir, d’apprendre à savoir. En cela, la négation des talents individuels de nos enfants au sein des institutions qui les prennent en charge porte un grave préjudice à notre pays. C’est dans leurs différences qu’il faut accompagner et encourager nos enfants, car elles seules sont sources de création et d’enrichissement. De nouvelles méthodes d’enseignement, basé sur l’épanouissement et l’éclosion des valeurs personnelles, des dons individuels, du potentiel de chacun, se révèlent aujourd’hui nécessaires.

La CIDE, qui reconnaît pourtant les enfants en tant qu’individus à part entière, reste en France un mirage lointain, vidé de son sens par des pratiques ou des idéologies sectaires, et un laxisme politique indécent. L’évolution de la société contemporaine s’accompagne de nouveaux droits pour les homosexuels. Le mariage pour tous existe désormais, et il était nécessaire de l’adopter, enfin, quand bien même il ne concerne d’une minorité. Qu’une personne soit libre d’épouser celui ou celle qu’elle aime ne regarde qu’elle-même, et ce sujet n’aurait jamais dû monopoliser si longtemps l’espace politico-médiatique. Mais dans le même temps, le droits des enfants à être élevé par ses deux parents a été parfaitement ignoré dans le débat public. La cause des enfants de parents séparés n’a guère trouvé d’écho dans l’hémicycle. Une vague loi famille, particulièrement timide, a été amorcée, puis enterrée par le Sénat, et finalement le gouvernement qui l’avait portée lui-même. Malgré la volonté de l’expression populaire, le schéma classique n’évolue donc pas : le parent non gardien a, dans la majorité des cas, son enfant quatre jours par mois et la moitié des vacances scolaires. L’enfant est amputé d’un parent, sans avoir son mot à dire, sans que personne ne prenne en compte ni n’étudie les répercussions à long terme d’une telle absurdité sur sa psychologie. La France fabrique ainsi des adultes hautement fragilisés, mais aucun responsable politique n’a le courage de prendre le problème à bras le corps alors qu’il concerne des millions de foyers, et que, comme le mariage pour tous, cette évolution sociétale est, à terme, inéluctable.

Après l’époque de l’enfant roi, nous vivons aujourd’hui l’époque de l’enfant mime : copiant les comportements des adultes, livré à lui-même dans l’ultra narcissisme des réseaux sociaux, et s’adonnant une réalité virtuelle chaotique et brumeuse pour oublier l’ineptie du monde bâti par ses parents. Le lien intergénérationnel, par nature déjà ténu, n’a jamais été aussi peu existant. Pourquoi nos enfants rejettent-ils avec une telle violence les adultes et tout ce qu’ils représentent ou symbolisent ? Pourquoi près de 55% d’entre eux se sentent-ils si mal à l’école, domaine dans lequel la France est au plus mauvais rang des pays de l’OCDE ?

Il nous faudra, dans les années qui viennent, repenser la corrélation entre mixité sociale et égalité des chances. L’accès à la culture, aux grandes écoles, aux hautes fonctions, dans les entreprises et les administrations, est encore principalement réservé par le milieu de naissance d’origine. Le règne sans partage de l’argent crée la division sociale et la segmentation dès le plus jeune âge, exacerbant les rancunes et les rivalités qui deviendront, des années plus tard, le socle des discriminations et de l’ostracisme.

Tout ce que nous laissons faire dans le champ de l’enfance participe de la destruction intérieure de notre nation. La perte de repères, le manque absolu de confiance inspiré par notre société en déliquescence,  participent à la dévalorisation de notre propre identité.

L’indifférence à la cause de l’enfance est notre ennemi intérieur, celui qui condamne toute possibilité de renouveau, et même de renaissance, pour l’avenir.

C’est pourquoi les droits de l’enfant doivent être mis au centre de la future campagne présidentielle, et l’un de ses principaux enjeux.

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