LA CRISE N'EXISTE PAS

Et lorsqu'ils eurent pris tout l'argent aux peuples qui succombaient à la famine, ils se dévorèrent entre eux pour devenir encore plus riches, puis moururent de faim à leur tour, car il n'y avait plus personne pour les engraisser. Ainsi périt l'humanité, vaincue par le capital.

 

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En 2007, on a voulu nous faire croire qu’une crise économique dont le seul précédent remontait à 1929 s’abattait sur la planète mondialisation. Subprimes, emprunts toxiques, bulle immobilière, chute des cours,  risque d’effondrement monétaire, faillites de groupes prétendument indestructibles, défaut de solvabilité, récession… Le champ lexical de la catastrophe financière a envahi l’espace public et les medias jusqu’à devenir la source génératrice d’une inertie permanente dans l’économie réelle. Alors, pour éviter que le système ne s’effondre sur lui-même, telle une supernova devenant un trou noir cannibale, il a fallu sauver les banques – avec l’argent public, naturellement. L’expression en elle-même prête à sourire : sauver les banques, qui pourtant s’accaparent allégrement l’argent des déposants et des épargnants en leur imposant, depuis la création de l’Union européenne et en accord avec la politique américaine, des conditions de gestion toujours plus contraignantes et toujours plus onéreuses. Peu importe : elles avaient failli à leurs devoirs, manqué à leur vigilance, ruiné des millions de citoyens américains et européens, mais toutes les instances dirigeantes du G20 se sont accordées pour les « sauver ». Lehman Brothers fut bien liquidé, à titre d’exemple pour l’aléa moral, mais d’autres furent mieux servis : la FED mit quand même sur la table 182 milliards de dollars pour éviter le même sort à AIG. Lorsque plus de 3 millions d’américains se retrouvèrent dans l’impasse, incapables de rembourser leurs emprunts immobiliers, un vent de panique souffla néanmoins dans les bureaux des banques et des institutions financières, se propageant jusqu’au cœur des places boursières.

Mais en réalité, ce fut le triomphe du shadow market, qui enrichit davantage encore ceux-là mêmes qui avaient créé cette situation d’assèchement : l’argent capté ne fut jamais rendu par quiconque et les actifs, travailleurs de tous les pays, en subirent les conséquences. Pire, quelques perfides avaient eu la pertinence de parier sur la toxicité des produits qu’ils vendaient à leurs propres clients, et amassèrent des fortunes colossales sur la misère qu’ils avaient propagée. En récompense des bons et loyaux efforts des banques centrales et des États pour avoir mis grassement la main à la poche afin de restaurer un semblant de cohérence dans l’ordre économique mondial, les principaux bénéficiaires, de crainte que l’histoire ne se reproduise, coupèrent les robinets du crédit aux particuliers et les mannes de l’investissement aux entreprises. Une nouvelle fois, l’argent injecté au nom de l’intérêt général fut capté par une poignée d’initiés dont les bonus et les privilèges continuèrent d’exploser, alors que la vie quotidienne de tous s’enlisait dans le marasme et la précarité. Défiance citoyenne, incompréhension politique, repli sociétal : la réalité changea, le modèle devint d’un seul coup obsolète pour des milliards d’humains. C’est-à-dire pour les autres. Ceux qui permettaient aux loups des affaires et de la finance de s’enrichir jusqu’au dégoût grâce à leur travail et leur foi en l’appétence d’un libéralisme effréné pour leur offrir une qualité de vie à la hauteur de leurs sacrifices et de leur investissement.

Cette crise, qui perdure depuis lors malgré les considérables efforts des grands dirigeants pour nous convaincre qu’elle est terminée, que la reprise est là, que la récession, comme les fantômes, n’existe pas, n’est pas une crise. C’est une arnaque sociale, humaine et politique. Ce n’est pas une crise, mais un nouveau modèle de société que l’on impose par la force aux peuples du monde. Nous vivons l’accélération d’un processus de néo exploitation de l’homme par l’homme, dans lequel tous les moyens sont bons pour faire accepter aux actifs de travailler plus longtemps, plus durement, pour moins de revenus. L’intention est de faire du travail un tel privilège que les uns et les autres soient prêts à subir toutes les humiliations, et  tous les mépris, toutes les restrictions et tous les sacrifices pour conserver leur emploi, même s’il ne leur permet plus de vivre décemment. Les courbes de profit, à ce seul prix, pourront continuer leur parcours ascendant, les premiers devenant toujours plus riches tandis que les autres deviendront toujours plus pauvres. La violence avec laquelle les revendications des salariés sont désormais écartées, la répression des voix citoyennes et l'étouffement des initiatives alternatives, la lente et inexorable destruction des acquis sociaux, le silence complice des syndicats, la réforme innommable du code du travail envisagé aujourd’hui par la France ne laissent plus aucune place au doute : l’économie mondialisée tente de créer des troupeaux d’esclaves travaillant pour des salaires de misère, dans des conditions déplorables, pour accroitre indéfiniment les profits des cerveaux les plus cyniques à défaut d’être les plus brillants.

 

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