LA TRAQUE DES LANCEURS D'ALERTE : LE PRIX DE L'INTÉGRITÉ

LA PAROLE À STÉPHANIE GIBAUD À l'occasion de la sortie de son nouveau livre, La traque des lanceurs d'alerte, paru aux éditions Max Milo, Stéphanie Gibaud a répondu à quelques-unes de mes questions. De la finance à la protection de l'enfance, tous les secteurs sont concernés.

 

41jfuuu-cml-sx349-bo1-204-203-200

LA TRAQUE DES LANCEURS D’ALERTE

Précarité. Harcèlement. Blacklistage. Absence de reconnaissance institutionnelle. Persécution judiciaire. Telle est la vie, dans la grande majorité des cas, des lanceurs d’alerte. Pourtant, ce sont en général des gens brillants, comme Stéphanie Gibaud, qui vient de publier La traque des lanceurs d’alerte aux éditions Max Milo. Des surdoués, souvent, à l’instar d’Edward Snowden, auquel la France, de façon assez scandaleuse, a refusé l’asile politique.

Pour n’importe quel profane qui n’a jamais été confronté aux dérives médiatiques, sociales et institutionnelles visant à la destruction lente et inexorable des lanceurs d’alerte, le livre de Stéphanie Gibaud fait froid dans le dos. En levant le voile sur les pratiques criminelles auxquelles sont exposés tous ceux qui, dans l’intérêt général, dénoncent au grand jour la corruption, les fraudes, ou les dérives affairistes d’industriels, de hauts fonctionnaires, ou encore de personnels mandatés par l’autorité publique (liste non exhaustive), elle replace l’éthique au centre du débat public. Et celle-ci faisait jusqu’alors furieusement défaut.

Je me souviens d’avoir été extrêmement choqué, suite à la diffusion de l’émission Cash investigation, de la réaction de Michel Sapin, alors ministres des finances, face à la situation de la lanceuse d’alerte – ou plutôt, par son absence de réaction et son refus de prendre le moindre engagement vis-à-vis d’elle, alors que l’État était en passe de récupérer plusieurs milliards d’euros grâce à elle dans l’affaire UBS. Ce silence exposé au grand public en dit long sur le chemin qu’il reste à parcourir pour rénover nos démocraties, tombées entre les mains de puissances financières cyniques et toutes puissantes. Dans la même émission, Elise Lucet déclarait à Michel Sapin que les poursuites judiciaires n’effrayaient d’ailleurs pas les banques impliquées dans la fraude fiscale.

Ce livre est passionnant, parce qu’il montre l’envers du décor d’affaires retentissantes, et d'autres plus anonymes ; nécessaire, parce qu’il est, en soi, une alerte à l’éthique ; utile, enfin, parce que l’auteure ne dénonce pas simplement mais propose des solutions et des alternatives auxquelles notre société se doit de réfléchir d’urgence sous peine de disparaître dans les méandres de ses propres corruptions. Au fil des pages, nous découvrons cependant que, malgré quelques points de variabilités anodins, les mêmes forfaitures sont commises dans les pays étrangers : les lanceurs d’alerte sont tout autant assassinés socialement en Suisse, aux Etats-Unis, en Angleterre, en Espagne, en Allemagne ou en Italie. C’est presque une internationale de la destruction sociale. La punition est la même, pour tous ceux qui ont osé parlé au nom de l’intérêt général. Certains sont passés à la postérité, tels que Julien Assange ou Edward Snowden, mais d’autres, comme Christian Dezegue, le cheminot qui a dénoncé des recrutements familiaux et des détournements de fonds au sein de la SNCF, ont longuement tenté de se faire entendre sans jamais être écouté. La liste des héros de l’ombre est longue, en effet, mais la plupart meurent socialement au combat face à l’assourdissante omerta d’une ploutocratie décadente. Quand on sait que la persécution d’Edward Snowden a coûté 12 millions de dollars, on a compris l’ampleur des moyens qui peuvent être mis en œuvre à l’encontre d’un lanceur d’alerte qui dénonce un système de corruption organisé ou un mensonge d’état.

On pourrait se poser la question de savoir pourquoi, une fois que, de toute façon, l’alerte est lancée, une telle débauche de moyens humains, matériels et financier, est employée contre son auteur. Stéphanie Gibaud apporte la seule réponse pertinente : faire un exemple, pour décourager quiconque d’en faire autant, car le prix à payer pour avoir écouté sa conscience, et rempli son devoir de citoyen, est de se retrouver subitement exclu de tout système de droits, à commencer par celui de travailler. On traque les lanceurs d’alerte non pour les faire taire eux-mêmes, car c’est trop tard, mais pour faire taire les autres. Briser l’omerta, c’est renoncer à sa carrière. Voici le message que nous adressent les multiples réseaux de corruption de l’oligarchie financière. Banques, laboratoires, services sociaux, industries, partout où l’argent abonde, le silence doit régner par le chantage, la force ou l’intimidation judiciaire.

Car, et c’est bien la leçon à tirer de cet ouvrage hautement citoyen, c’est, en bout de chaine, la justice qui assassine les lanceurs d’alerte : par les procédures baillons, d’une part, le plus souvent au travers de diffamations largement fantaisistes, mais également par les dénis de justice empêchant les lanceurs d’alerte de faire valoir leurs droits ou d’obtenir réparation de leur préjudice. Dans presque tous les cas de figure, les juges bafouent les lois au détriment des lanceurs d’alerte afin de contribuer à leur assèchement financier et à leur déstructuration sociale. Certains les envoient même en prison. Si par miracle l’un d’eux obtient, parce qu’il a bénéficié d’une exposition médiatique suffisante, une décision de justice favorable, le montant des réparations liés au préjudice subi sera tellement dérisoire qu’il en annulera le sentiment de la victoire judiciaire. Par ailleurs, jamais aucun lanceur d’alerte ne réussit à faire condamner qui que ce soit pour le harcèlement criminel en réseau intense qu’il subit. Ainsi, au vu et au su de tous, les lanceurs d’alerte sont victimes de pratiques criminelles destinées à les conduire au suicide ou à la maladie chronique sans que personne ne réagisse, ni ne prenne leur mise en danger en considération. Le cynisme pousse même certains à prétendre qu’ils ne rentrent pas dans la définition « légale » du lanceur d’alerte : c’est d’ailleurs ce qui a été répondu à Stéphanie Gibaud, comme elle en témoigne. Elle n’est pas la seule dans ce cas. La lanceuse d’alerte Yasmina Kerrouche, présidente de l’association Violette Justice, s’est entendu répondre dans les mêmes termes par Transparency International, alors qu’elle est l’objet d’une procédure bâillon qui la condamne à 12 000 € d’intérêts civils pour un simple mail envoyé à des élus départementaux pour dénoncer une association en illégalité d’exercice dans la protection de l’enfance, qui a produit des faux en écriture publique dans la procédure passés sous silence par les juges. La loi Sapin II, censé protéger les lanceurs d’alerte, ne protège au final que la corruption et son opacité. En réduisant le périmètre du lancement d’alerte à l’entreprise, en consacrant le principe de l’escalade avant de pouvoir informer le public et les médias, elle favorise en réalité l’omerta autour des pratiques frauduleuses de toutes sortes.

Oui, Stéphanie Gibaud, et bien d’autres moins connus, devraient recevoir la légion d’honneur. Oui, les lanceurs d’alerte devraient, au lieu de sombrer dans une précarité organisée à leur intention, se voir offrir des postes stratégiques dans les affaires publiques ou la compliance. Mais nos démocraties tournent à l’envers, exsangues pour le plus grand nombre car spoliées par une minorité à son seul profit. Le seul rempart est une chaine de solidarité citoyenne, un contre-réseau de soutien permettant aux lanceurs d’alerte de retravailler normalement et de continuer à vivre décemment pour défendre l’intérêt général. Nous pouvons tous y participer, et commencer par un geste simple et fortement symbolique : acheter La traque des lanceurs d’alerte et en parler au plus grand nombre.

LA PAROLE À STÉPHANIE GIBAUD

Bonjour Stéphanie. Comment allez-vous aujourd’hui, et comment vivez-vous ? La sortie de ce livre a-t-il un impact positif sur vous ?

 Aujourd’hui et depuis trois années, je m’évertue à fédérer les lanceurs d’alerte. Plusieurs tentatives ont eu lieu, elles se sont soldées par beaucoup de questions mais on sent aujourd’hui que les choses arrivent dans le bon sens. Malgré la stigmatisation subie, la situation de notre pays (et des autres pays) est tellement catastrophique au niveau économique et éthique que les citoyens ne se laissent plus duper.

L’écriture de ce livre m’a permis d’aller à la rencontre de femmes et d’hommes que je n’aurais jamais été amenée à croiser dans une vie « normale ». Ces entretiens ont renforcé ma conviction que nous (citoyens) nous devons d’agir pour l’intérêt général et le bien commun puisque nos dirigeants (politiques, économiques entre autres) ont perdu toute légitimité. Ils ont le pouvoir et les moyens d’agir mais se retrouvent pris par des conflits d’intérêt d’ampleur. Cela donne un nouveau sens à ma vie.

Dans votre livre, vous évoquez le harcèlement criminel en réseau. Pensez-vous en avoir été, ou en être encore victime ? Quelles précisions pouvez-vous nous apporter sur cette forme d’assassinat social ?

J’en suis toujours victime puisque je suis très surveillée, à tous les niveaux. C’est un véritable assassinat pour quelqu’un d’honnête et d’intègre d’avoir en permanence à se justifier vis à vis des administrations, par exemple. Je l’ai souvent expliqué : recevoir à intervalles réguliers des courriers expliquant que vous ne rentrez pas dans le cadre des lois par les administrations concernées par votre situation, ou des courriers du Défenseur des Droits vous indiquant que vous ne rentrez pas dans les cases, ou des non-réponses aux nombreux courriers envoyés au juge d’instruction dans une affaire pénale de grande ampleur, de recevoir des courriers de Ministres ou du Président en poste vous assurant que la situation des lanceurs d’alerte les préoccupe, c’est pourquoi des lois vont être passées, etc. Tout cela est fait pour vous maintenir la tête sous l’eau. Les autres lanceurs d’alerte connaissent les mêmes réponses à leurs courriers. Aucun n’a été remercié par les pouvoirs publics, embauché pour son intégrité, son dévouement à l’intérêt général. Chacun de nos interlocuteurs se dit être « impuissant ». Sans compter l’agression que certains politiques ont à notre égard (je vous renvoie à mon livre et à mon propre cas). Sans compter le silence du monde du travail, des cabinets de recrutement, la lenteur de la justice, l’in-justice de la justice.

Comment expliqueriez-vous, au vu de votre expérience et du savoir que vous avez acquis ces dernières années, que les parents victimes de l’Ase dans le cadre des placements abusifs subissent les mêmes méthodes de destruction que les lanceurs d’alerte ?

 La seule chose que je puisse attester, au vu des relations nouées pendant ces 3 - 4 dernières années, est un dysfonctionnement total de la justice. Tout est à remettre à plat. Car ce qui pose problème n’est pas la loi, ne sont pas les lois ni leurs contenus mais leur application. Et nos dossiers ont prouvé que nous n’étions pas égaux devant la Justice. Si la justice ne répare pas, n’a-t-on pas le droit de se demander si nous sommes en démocratie ? Chacun des citoyens qui peut gêner est traité comme un paria, quelque soit le sujet.

 Je pense comme vous que le seul moyen de reconnaître le droit d’alerte est de le rendre constitutionnel. J’ai été très heureux de retrouver cette idée dans votre livre. Avez-vous des pistes pour que nous puissions y parvenir ?

 Les référendums apporteraient beaucoup à notre démocratie. Ils permettraient un éveil des citoyens et orienteraient vers de véritables causes communes. Le droit d’alerte est, de facto, inscrit dans notre constitution par le biais de la liberté d’expression. Cela ne suffit malheureusement pas puisque nous souffrons tous de plaintes en diffamation dites plaintes baillon. Le droit d’alerte est un droit que chacun doit s’approprier.
Une autre idée serait de soumettre ce droit d’alerte à l’Assemblée. Hélas, nous voyons aujourd’hui que la loi Sapin II n’est pas appliquée à celles et ceux qui devraient rentrer dans ce cadre. On en revient à la refonte complète de notre système de Justice.

Comment renforcer l’engagement citoyen en faveur des lanceurs d’alerte ?

 Tout d’abord, on a fait croire que les lanceurs d’alerte n’étaient pas des hommes comme les autres. Un peu comme si nous étions tombés d’une autre planète avec un but, une idée, une stratégie de « faire le mal ». Nous avons été ostracisés et, forcément, les citoyens ont longtemps pensé qu’il valait mieux se ranger du côté du plus fort, donc de l’entreprise pourvoyeuse d’emplois, d’accélérateur de carrières, etc. Les affaires financières sont complexes pour les citoyens puisqu’on y parle de milliards d’euros, de technicité de produits financiers, etc. Or aujourd’hui les Alertes concernent l’environnement, les médicaments, les laboratoires de bioéthique, l’administration. Bref, chaque secteur est concerné. Des parents qui entendent que du lait pour bébé tue des enfants (Nestlé), que des médicaments tuent au lieu de soigner (Mediator), que des laboratoires manipulent des paillettes (affaire Alain Robert) ou encore que des enfants handicapés sont transportés chaque jour par les voitures de collaborateurs d’une entreprise financée par des fonds publics qui perd beaucoup d’argent alors que leurs actionnaires s’enrichissent, etc, etc… Ça fait beaucoup, ça fait trop. Les lanceurs d’alerte bénéficient d’une certaine médiatisation et d’un soutien de la presse indépendante, des hackers et des acteurs du changement ; ils sont donc plus proches des citoyens qu’ils ne l’étaient.

Pour renforcer l’engagement citoyen : que des lanceurs d’alerte soient invités à des conférences, des tables rondes, dans des lycées, des écoles de commerce, des universités pour témoigner de l’importance de l’éthique au sein de nos gouvernements, de nos entreprises, de nos administrations. Que chacun a plus à gagner avec la transparence qu’avec l’opacité. Car avec la transparence, tout le monde gagne. Avec l’opacité, seul un petit nombre gagne.

 Comment expliqueriez-vous que certains lanceurs d’alerte aient accès aux médias et que d’autres soient complètement blacklistés (comme par exemple dans la protection de l’enfance) ?

 J’ai posé la question à plusieurs lanceurs d’alerte pour écrire le livre. Certains expliquent qu’ils n’ont pas le réseau avec un R majuscule. D’autres sont malheureusement dans des histoires où les propriétaires des médias sont proches du pouvoir ou sont directement concernés. Je ne connais pas très bien la protection de l’enfance mais pense que certains dossiers doivent « gêner » ; sinon les médias seraient intéressés de les publier.

 Pensez-vous comme moi qu’il faille élargir la définition du lanceur d’alerte à tout citoyen inconditionnellement même en dehors de l’entreprise ?

 Un lanceur d’alerte est un citoyen. Par la loi Sapin II, il a été « enfermé » dans l’entreprise, ce qui est une erreur. La liberté d’expression est primordiale dans les démocraties, elle doit être accessible à tous et à chacun pour le bien de tous et le bien de chacun. Pour le vivre ensemble. Pour l’éthique et pour le monde que nous laisserons aux générations futures.

 Avez-vous des regrets ?

 Le seul regret que je puisse avoir est celui d’avoir été d’une naïveté absolue concernant la connectivité de nos élites qui permet les dérives de la justice. Jamais je n’aurais imaginé que 10 années plus tard, le procès UBS n’aurait toujours pas eu lieu, que les coupables seraient libres et que ma vie aurait basculé.

Quels sont désormais vos espoirs ?

L’espoir est celui de construire un monde différent en communiquant sur les aberrations que sont devenues nos démocraties, les conflits d’intérêt de nos dirigeants politiques et la connivence du monde du travail pour nous avoir mis de côté. L’espoir est porté par la génération des 20 - 30 ans qui comprend que notre planète est en danger, que les espèces animales et végétales disparaissent à des fins économiques. Ce sont les acteurs du changement, moteurs de renouveau grâce aux nouvelles technologies dans lesquelles ils sont experts : blockchains, entre autres. Ceux qui ont le pouvoir sont ceux qui détiennent l’information. À nous de faire évoluer les mentalités pour que les citoyens aillent vers l’information et non pas vers la communication des médias mainstream.
J’ai consacré le dernier chapitre de mon livre à laisser la parole à ceux qui oeuvrent en ce sens afin que plus personne ne puisse dire qu’il ne peut ni ne sait quoi faire. Des solutions citoyennes sont nombreuses, j’en ai relaté quelques-unes qui ne sont que des préconisations pour un monde meilleur.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.