Le théorème de Thalès.

Les Pays-Bas ont voté un embargo sur les ventes d'armes destinées à l'Arabie Saoudite le 17 février dernier. C'est à ce jour le seul État du monde à prendre une telle mesure vis-à-vis de la monarchie théocratique, actuellement à la tête d'une coalition de neuf pays qui bombarde épisodiquement le Yémen.

En 2012, après une année de mouvements révolutionnaires ayant rassemblé des centaines de milliers de manifestants pacifiques réprimés dans le sang avec plus de 2.000 civils abattus par le régime du Président Ali Abdallah Saleh, au pouvoir et soutenu par l’Arabie Saoudite depuis 33 ans, l’Union européenne, les États-Unis et le Conseil de Coopération du Golfe sont parvenus à placer au pouvoir Abd Rabbo Mansour Hadi, maréchal formé en Grande-Bretagne et en Égypte notamment et vice-Président du pays depuis alors quasiment 18 ans.

Seul candidat, Hadi a ensuite été élu Président de la République yéménite pour un mandat de deux ans, qu’il est parvenu à prolonger jusqu’en 2015 et le coup d’état des milices chiites houthis, qui veulent instaurer un Conseil présidentiel intégrant les forces de sécurité et les comités populaires et révolutionnaires pour étendre leur influence. Exilé et protégé par l’Arabie Saoudite, Hadi fait dorénavant l’objet d’une enquête lancée à l'encontre de cadres de son gouvernement, dont son conseiller et l'ancien Ministre des Affaires étrangères, pour « corruption » et « conspiration contre le peuple ».

Depuis lors, une coalition menée par l'Arabie saoudite et composée de Bahreïn, du Koweït, du Qatar, des Émirats Arabes Unis, de l'Égypte, de la Jordanie, du Maroc et du Soudan, a entamé une campagne de bombardements aériens prétendument contre les forces houthistes et leurs alliés, qui luttent eux-mêmes contre Al-Qaïda et l’EI. Cependant Human Rights Watch rapporte qu’au moins 36 frappes aériennes ayant eu lieu entre mars 2015 et janvier 2016 ont été menées illégalement, de manière indiscriminée ou disproportionnée, visant des marchés, des champs, des écoles et des hôpitaux.

Les pilotes saoudiens bénéficient pourtant d’une technologie dernier cri, fournie notamment par les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France. En effet, la part d’investissement de la monarchie saoudienne dans le marché de l’armement a augmenté de 275% entre 2006 et 2015, et au même titre qu'ils fournissent munitions, systèmes de missiles et de défense anti-aérienne, blindés, frégates, hélicoptères, avions, fusils automatiques, etc., ces pays déploient également du personnel destiné à former les forces de sécurité saoudiennes.

Protégée dans la presse britannique par Phillip Hammond, Ministre des Affaires étrangères du Royaume-Uni, la monarchie absolue saoudienne commet pourtant de grossières approximations. Par exemple, selon Human Rights Watch, 60 civils sont morts lors d’une frappe sur le marché du village de Zabid, à l'est du pays, le 12 mai 2015, et en juillet, des frappes visant des marchés du nord du pays tuaient au moins 95 civils. Selon le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme, 3 200 civils ont perdu la vie depuis le début des opérations militaires de la coalition, ceci n’étant qu’un début.

Pour sa part, le Lieutenant-Général Charles Brown, chef du Commandement Central de l'Armée de l'Air américaine soutient que l'U.S. Air Force déploie du personnel au sein des opérations afin d'aider à « coordonner les activités ». Voyant l’issue de la guerre en « Syrak », qui sait à quoi s’attendre ? Au Yémen, la guerre est en partie liée à l’accès direct à la Mer Rouge, indirectement au canal de Suez et au détroit de Bab-el-Mandeb, par où transite par l’eau une bonne part du gaz et du pétrole du Golfe Persique vers l’Europe.

C’est pour cela que le Conseil de Coopération du Golfe, formé par les pétromonarchies sunnites que sont l'Arabie saoudite, Oman, le Koweït, Bahreïn, les Émirats Arabes Unis et le Qatar, souhaite intégrer le Yémen, tout comme il étudie l'intégration de l’Irak depuis la chute de Saddam Hussein, qui avait lui-même créé le Conseil de Coopération Arabe, réunissant alors la Jordanie, l'Irak, le Yémen du nord et l'Égypte comme contre hégémonie aux pouvoirs monarchiques et sunnites dans la région, lesquels ont en 2007 inauguré un marché commun soutenu par les États-Unis et l’UE.

Ce soutien définit clairement le contexte géopolitique actuel. Les fonds souverains issus de cette région du monde n’ont pas fini d’absorber certaines activités économiques, notamment en France. De plus, pour 16 milliards d’euros de contrats d’armement obtenus par les firmes françaises en 2015, les trois quarts concernent le Moyen-Orient. Ainsi, en plus de 23 hélicoptères Airbus H145 fraichement acquis qui servent les opérations en cours, l’Arabie Saoudite devrait bientôt s’offrir des satellites-espions et du matériel de télécommunications fournis par le groupe Thales.

Tant que cette coopération industrielle et militaire durera, laquelle est subrepticement en train de se transformer en dépendance, les Saoudiens continueront sans doute de bombarder le Yémen et d’en faire leur arrière-cour. Pourtant, nombreux sont les Yéménites qui continuent de manifester contre les bombardements dont ils sont victimes bien malgré eux, même quand aucun média grand format européen ou arabe n’en parle. Récemment encore, ils étaient des milliers dans la rue selon Russia Today.

Depuis 2011 et les printemps arabes, les populations civiles yéménites tentent de s’organiser pour s’émanciper, mais selon l’UNICEF et Amnesty International, le tiers des enfants ne vont plus à l’école depuis mars 2015 et plus d’un millier d’écoles ont été détruites, souvent bombardées, comme les hôpitaux ou les champs céréaliers, domaine d’activité représentant 20% du PIB yéménite et employant la moitié de la population du pays, qui vit dorénavant sous la pression d’un blocus naval imposé par la coalition menée par l’Arabie Saoudite.

Ahmed Benchemsi © Human Right Watch

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