Qu'il s'en aille

Ces dernières semaines, beaucoup ont refusé de considérer le mouvement indépendantiste catalan pour ce qu'il est : une mobilisation sociale. Aujourd'hui, l'opportunité d'admettre qu'ils s'étaient trompés leur est donnée et ils peuvent dénoncer l'usage disproportionné de la force qui a été fait contre des milliers de gens, dont des femmes, des ancien·ne·s et des enfants.

Barcelone.

Après les perquisitions de l'opération Anubis du 20 septembre, Jordi Porta, président d'Òmnium cultural, avait appelé à la « mobilisation permanente ». Aux protestations d'une part importante des étudiant·e·s se sont alors joint·e·s des lycén·ne·s, des collégien·ne·s, des enseignant·e·s, des dockeurs puis des pompiers, des musicien·ne·s, des magistrat·e·s, et tant d'autres, anonymes, par milliers, devant le Palais de justice de Barcelone, en tracteurs sur les routes, en famille, dans les écoles de Lérida, dans les rues de Gérone et dans la plupart des villages de Catalogne... Beaucoup de gens pensant que tant que le Parlament maintenait la loi sur la tenue du référendum, celui-ci demeurait alors légitime et a fortiori légal selon les lois catalanes.

Ensuite, lors de la réunion de la Junta de Seguritat de jeudi convoquée au Palau de la Generalitat par Carles Puigdemont, les autorités catalanes ont rappelé au ministre de l'Intérieur espagnol que le maintien de l'ordre et les questions de sécurité relevaient de la souveraineté de la Generalitat et des Mossos d'Esquadra, puis, face à l'affluence et à la mobilisation populaire dans plus d'un millier d'écoles qui avaient été occupées pendant l'opération Escoles Obertes à l'initative de plus de 60 000 personnes sur toute la région, les Mossos, confirmant la rumeur qui se propageait la veille au soir dans les rues et sur les réseaux sociaux, ont finalement fait le choix de ne quasiment pas intervenir, pour ne pas mettre en péril la sécurité des citoyen·ne·s. Par conséquent, la plupart des 400 bureaux de vote qui ont été fermés entre samedi soir et dimanche après-midi l'ont été par la police et la Garde Civile (environ 10 000 policiers supplémentaires sont actuellement déployés dans la région). Des agents sous-payés ne connaissant pas les réalités des quartiers dans lesquels ils devaient intervenir, sommés de recourir à la force dans des lieux de vie aussi basiques que des écoles.

Non sans mal, la majeure partie des bureaux de vote ont pu être préservés par les citoyen·ne·s les plus déterminé·e·s et les mieux organisé·e·s, offrant un constraste saisissant entre la réalité de leur implication politique pacifique et la dynamique répressive presque systématique du gouvernement espagnol. Par exemple, pendant qu'à l'École polytechnique de Barcelone, des dizaines de personnes montaient des barricades avec des barrières et des sacs de ciment pour bloquer trois des quatre entrées et se concentrer dans une des cours pour garantir la tenue du vote, des policiers brisaient les vitres d'un collège de Sabadell au marteau, juste pour confisquer une urne, d'autres s'en prenaient à des retraité·e·s de plus de 65 ans à Sant Julià de Lòria, etc. À Barcelone encore, parmis les scènes marquantes, des octogénaires en pleurs après avoir voté, sous une pluie battante et les applaudissements d'une foule réunie au bout d'une queue de plus de 500 mètres, face au Mémorial Démocratique, cette intervention policière brutale dans un bureau de vote de la rue Comte d'Urgell et la fuite par la fenêtre d'un assesseur qui voulait préserver l'inviolabilité d'une urne et y est parvenu, puis ces hélicopères de la police, survolant la ville toute la journée, et partout la résistance face à l'usage indiscriminé de la force...

La violence dont a fait preuve la police espagnole en Catalogne ce dimanche montre au monde ce que le Parti Populaire a fait à l'État espagnol ces six dernières années. Après la corruption des institutions, la nationalisation des pertes de la banque, l'affaire de la caisse noire du trésorier Bárcenas, le refus d'entamer de faciliter les exhumations des fosses de la Guerre d'Espagne et du franquisme, l'austérité autoritaire dans l'ensemble des communautés autonomes, la loi baillon, l'affaiblissement des médias du service public, le clientélisme à toutes échelles de la hiérarchie des cadres du parti, alors que des libertés fondamentales, comme le droit de réunion, la liberté d'expression mais aussi l'intégrité physique de plusieurs milliers de personne ont été méprisées par les agissements des forces de l'ordre sous le commandement du colonel Pérez de Cobos, que peut encore attendre l'opposition de Mariano Rajoy au Parlement ? Avec un total de plus de 800 blessé·e·s légers, les membres du gouvernement du Parti Populaire continuent de faire semblant de contrôler la situation et disent que les forces de l'ordre ont agi en proportion, niant l'évidence de leur incompétence pour réformer le pays dans le bon sens. Le PSOE doit maintenant intervenir et son secrétaire général doit cesser d'être attentiste et demander le départ de Mariano Rajoy, refuser de continuer d'être complice.

D'une part, la droite conservatrice espagnole appartient à cette longue tradition étatique autoritaire, qui n'a jamais négocié l'indépendance des territoires sous contrôle de la Couronne qu'après avoir fait usage de la force et avoir été défait (pendant la colonisation, puis les guerres d'indépendance, de la république de Bolivie à la révolte de Cuba). D'autre part, ce qu'une part importante de la société catalane a démontré, c'est qu'elle ne craignait ni les urnes, ni les coups de matraque des forces de l'ordre, alors que le Parti Populaire, incapable de dégager une majorité absolue à l'échelle nationale, s'est servi de la constitution de 1978 comme d'une béquille pour mieux contenir une région où il est électoralement minoritaire. Bien sûr, ce référendum n’est pas homologable parce que le Tribunal constitutionnel et l'État central ont tout fait pour le perturber, en menaçant, en tentant de propager la peur, mais c’était bien au gouvernement espagnol d’agir pour homologuer la situation politique, et ce bien avant. Or, depuis maintenant 6 ans que le PP est au pouvoir, rien n'a été fait. À la place, l’État a envoyé hier ses forces de police, en nombre, contre des centaines de milliers de leurs concitoyen·ne·s. Un État espagnol piloté par le Parti Populaire depuis 6 ans et qui laisse apparaître aujourd'hui très clairement que les Catalan·e·s qui se sont mobilisé·e·s pour défendre leurs droits auront aussi tenté d'ouvrir les yeux de l'Europe sur la nature du gouvernement du Parti Populaire.

Par ailleurs, bien sûr, les « indépendantistes » veulent une rupture avec la monarchie parlementaire actuelle. Cependant, on peut aussi nommer ce contre quoi ils se dressent : l’immobilisme. De plus, ils·elles sont ouvertement républicain·e·s. Républicain·e·s contre immobilistes, voilà comment nommer une confrontation où chacun de ces deux pôles s'appuient sur des soutiens politiques réels. Par exemple, Podemos est pour le droit de décider alors que le Parti Populaire a son amulette orange, Ciudadanos, et ils sont prêts à tout pour défendre la monarchie telle qu'elle existe depuis la Transition. On peut donc critiquer que certains indépendantistes comme les candidatures d’unité populaire se considèrent révolutionnaires, pointer du doigt les nationalistes catalans qui se sont convertis à l'indépendantisme pour redorer le blason d'un mouvement politique dont la popularité avait été affectée par les scandales médiatiques liés à la corruption, mais il ne faut pas oublier de critiquer les immobilistes qui s'auto-proclament « constitutionnalistes » et ne sont pas même capables d'envisager une réforme constitutionnelle en 6 ans. Parmis ces derniers figurent le PP, Ciuadadanos et le PSOE. Ce sont eux qui bloquent la modernisation des politiques organisationnelles du système étatique espagnol. 

Par conséquent, il faut à présent s'accorder pour reconnaître qu'il n’y a pas deux peuples dans cette confrontation, deux sociétés distinctes ou deux nations qui s’opposent, il y a deux blocs politiques qui se disputent l’orientation de la politique du système étatique, deux blocs politiques qui ont des appuis populaires très hétérogènes et qui prétendent pouvoir orienter les politiques de construction étatique. Le premier bloc politique est souverainiste, ce qui n'est pas nécessairement connoté en Espagne, et réclame sa légitimité des urnes, par la démocratie participative, la mobilisation sociale, voire la désobéissance civile (comme la PAH), tandis que l’autre bloc est involutif, prétend que sa légitimité est façonnée par des lois non réformables et défend le statu quo pour mieux préserver les oligarchies qui appauvrissent le pays. Ainsi, si l’un souhaite changer les règles de la démocratie pour qu’elle soit participative et moins verticale, l’autre estime que la brutalité policière lui permettra de préserver son pré carré, sans jamais offrir d’espace de médiation. L’intransigeance de ce dernier n’est donc pas qu’une affaire interne à l’Espagne (elle fait même la une des journaux), alors que le premier mérite d’être écouté plus attentivement, car les immobilistes ne font qu'empirer la situation et tenteront coût que coûte d'user de tous les dispositifs que prévoient la constitution de 1978 et les lois espagnoles pour continuer d'étouffer le malaise social du pays, l’empêcher de s'exprimer pacifiquement et d'avoir une influence réelle sur le cours de la démocratie espagnole. Il s’agit donc bien d’une crise de régime, justement parce que c’est une crise constitutionnelle, et la mobilisation sociale actuelle doit être soutenue pour permettre de faire évoluer la situation politique en Espagne, et pourquoi pas en Europe. En effet, il ne faut pas oublier que le Partido Popular, co-fondé par des anciens ministres de la dictature franquiste, est aussi la translittération espagnole du Parti Populaire européen.

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