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Billet de blog 1 nov. 2020

Confinement 2.0

J'ai balancé mes chaussures, j'ai remis du gel hydro, j'ai attrapé une lingette imbibée d'alcool et je l'ai passée sur les contours de mon téléphone, sur mes lunettes, sur ma carte bleue et sur la poignée de la porte d'entrée.

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J'ai ouvert l'appli TousAntiCovid pour vérifier pour la cinquième fois de la journée que je n'avais pas été "exposé à un risque détecté " et j'ai prié mon fils de BIEN se laver les mains mais déjà il s'était enfermé dans sa chambre.

Je me suis allongé sur la méridienne du salon avec la télécommande du grand écran dans la main droite, une position que j'affectionnais tout particulièrement depuis mon licenciement. En pressant les chiffres un et cinq, je vis apparaître Bruce Toussaint sur BFM TV avec son air bonhomme et sa barbe de nain de jardin. Je l'aime bien Bruce. Doit avoir mon âge et mon poids.

Isabelle surgit au même moment dans le salon.

- Xavier, tu exagères, tu aurais pu faire les courses au lieu d'aller perdre du temps à la FNAC.

- Tu plaisantes, c'est important d'avoir de quoi lire, on ne sait pas combien ce truc va durer. On en a mini pour trois mois.

- Et le papier cul, tu en auras besoin dans combien de temps ?

Il était 19h15 et la France venait de rentrer dans son deuxième confinement. Heure à laquelle mon épouse me demandait si j'avais fait des réserves de papier toilette. Ça devenait pavlovien chez elle: le mot confinement déclenchait "achat de PQ".

J'écoutais agacé le talk show de Bruce d'une oreille et Isabelle de l'autre.

Il faut une semaine pour avoir les résultats. Ca sert à rien de polémiquer répondit son interlocuteur.  Si ça sert, on a réduit les coûts dans les centres de test, c'est la faute au libéralisme, à Macron et à sa clique, ils veulent privatiser tout le système de santé. Qui "ils" interrogea l'animateur. Les banquiers, vous n'avez pas compris, c'est de là qu'il vient.

Bruce Toussaint sentant en bon professionnel que la discussion allait déraper proposa une page de publicité. Je zappai aussitôt en appuyant sur la touche P+ et tombai sur un chroniqueur CNews qui s'indignait: "On ne peut pas parler de faible intensité lorsqu'on parle de terrorisme. La terreur est antinomique à la faible intensité".

En choisissant le deux et le six, je retrouvais mon chouchou chez LCI, David Pujadas. Son art de déployer ses mains en réponse à un invité qui s'enlise dans son argumentation, pour résumer en une phrase cristalline ce qu'il vient de dire et pour réorienter le débat.

Isabelle me mit son smartphone sous le nez: "Tu vois le wifi ? Encore en rade. Il ne fallait pas changer la box. Tous les jours c'est la même chose. Comment se fait-il que ta putain de télé fonctionne?". Ça passe par Ethernet précisais-je. Comprends rien répondit-elle.

Mon mobile vibra sur le velours du canapé. Celui dont l'assemblage avait poussé des dizaines de chinois au bord du suicide pour que je puisse au gré de mes envies consulter la météo m'informait qu'un appel inconnu arrivait. Je n'aime pas les appels inconnus.

- Xavier Beaujon?

- Euh, oui, bonjour...répondis-je.

- Je suis Odile Blanckler.

- Comme le ministre?

- Oui, enfin non, je n'ai rien à voir avec lui. Bon peu importe, vous m'écoutez?

- Oui, oui.

- Je travaille au cabinet du ministre de la santé.

- Ah ! fis-je stupidement.

- On va avoir besoin de vous.

- Moi, pourquoi?

- Vous avez suivi l'affaire des masques lors du premier confinement? Le manque de masques, tout ça, tout ça.

- Oui, enfin un peu. Mais il paraît que ça sert à rien de toute façon.

- Disons qu'il y a débat, il y a des pros & cons…

- Hein?

- Vous parlez anglais monsieur Beaujon?

- Yes

- Evidemment que c'est utile les masques. C'est juste que le gouvernement était en short. Plus un masque à l'horizon, on avait tout balancé trois mois avant le début de l'épidémie.

- Je vois je vois mais quel est l'objet de votre appel ?

- Les gants médicaux. Les masques à côté c'est de la roupie de sansonnet.

- Les gants médicaux?

- Oui les gants médicaux, les gants en caoutchouc quoi, ceux qu'utilisent les personnels soignants, dans les hôpitaux, dans les cabinets d'analyse médicale. Là on va au devant d'un désastre, on peut pipeauter que les masquent ne servent à rien mais les gants, les gens y sont pas débiles quand même.

- Il n'y a plus de gants médicaux?

- Si mais le fournisseur n°1 de l'état français, une multinationale en Malaisie, est accusé d'esclavage et de conditions de travail inacceptables par les ONGs. Les américains ont déjà mis la société sous embargo mais la France n'a pas encore réagi. Ça va nous péter à la gueule d'un instant à l'autre. Vous voyez les titres: "Les gants utilisés dans les hôpitaux français sont fabriqués par des petits nenfants asiatiques".

- Vous ne pouvez pas changer de fournisseur?

- ça prendrait des mois de trouver une alternative, ils nous livrent des centaines de millier de gants chaque semaine, c'est le plus grand producteur mondial. On n'a rien vu venir. Un journaliste va forcément découvrir qu'on s'approvisionne chez ces gros dégueulasses.

Mon épouse faisait des gestes interrogateurs, je lui fis signe de me laisser tranquille.

- Ah bah c'est un problème.

- Bah oui c'est un problème Monsieur Beaujon.

- Et pourquoi vous m'appelez?

- Vous êtes auditeur social?

- Oui

- Vous êtes au chômage?

- Oui.

- Vous connaissez la Malaisie?

- Non.

- Les plantations d'hévéas?

- Non.

- Vous êtes libre dans les trois prochains jours?

- Non.

- Comment ça non?

- Bah je suis confiné comme tout le monde.

- Bien, on va vous dé-confiner, vous partez ce soir pour Singapour.

Je restai muet, j'entendais les gargouillis de cette Odile Blanckler qui tirait comme une brute sur sa cigarette électronique à l'autre bout du fil et qui rejetait la fumée dans un long râle voilé.

- Un instant Monsieur Beaujon, j'ai quelqu'un sur l'autre ligne, je vous reprends tout de suite.

Je décollai le combiné de mon oreille et scrutais mon portable comme si je tenais mon interlocutrice dans mes mains inertes. Puis je tournai mon visage vers Isabelle qui attendait d'en savoir plus. Isabelle m'envoya un signal de détresse. Je ne réagis pas.

- Allô Monsieur Beaujon, vous êtes toujours là?

- Je vous rappelle dans une demi-heure avec le directeur des achats de la sûreté nationale, on vous expliquera tout.

- Vous avez dit Singapour?

- Oui

- Attendez, attendez…

- Pas le temps de réfléchir Monsieur Beaujon. Faites votre valise, on passe vous chercher dans deux heures. A Très vite conclut Odile Blanckler.

 C'est qui demanda Isabelle.

- Le cabinet du ministre de la santé

- Qu'est-ce qu'ils veulent?

- Me dé-confiner.

- Hein? Mais pourquoi?

- Ils veulent m'envoyer à Singapour ce soir?

- Hein? Mais c'est quoi cette histoire?

- Je ne sais pas, un truc de gants médicaux, de mauvaises conditions de travail, de Malaisie, de plantations d'hévéas, de scandale à venir…

- Singapour c'est en Malaisie?

- Non, c'est à Singapour.

- Quoi?

- Oui Singapour est au bout de la péninsule malaise, ça appartenait à la Malaisie avant mais plus maintenant.

- Ah bon, première nouvelle. Ils ont le virus à Singapour?

- Oui je crois mais ils sont super strictes, plus personne ne peux y rentrer.

- Comment ils vont t'y envoyer alors?

- Je n'en sais rien, elle a dit qu'elle me rappellerai dans une demi-heure.

 A ce moment, mon fils déboula dans le salon avec son casque noise cancelling en agitant ses bras de manière désordonnée.

 - Papa, le wifi ne marche plus

- Et ta musique?

- C'est du bluetooth Papa fît il exaspéré.

- Ah oui okay…bah pour le wifi, tout le monde est confiné, donc y pompent tous sur le machin comme des dingos, qu'est-ce que tu veux que j'y fasse lui répondis-je en braillant.

- Arrêtes Xavier, il n'y est pour rien lança Isabelle.

- Bah si, lui aussi il tire sur le wifi, donc il contribue à l'engorgement des télécoms.

- Et toi alors? Répondit-elle

- Moi je suis sur la 5G.

Mon fils roula les yeux vers le ciel. Isabelle roula à son tour ses yeux vers le ciel en agitant la tête de gauche à droite.

- et bah oui, je suis sur la 5G madame fis-je en me dirigeant vers la dernière box – qui paraît-il fonctionne beaucoup mieux que la précédente - pour la redémarrer comme je faisais à peu près dix fois par jour.

Il était 19h25 et la France était re-confinée depuis exactement vingt cinq minutes.

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