Le mur aveugle de la rationalité

Elle n'a pas été impitoyable, simplement froide, distante et rationnelle. Oui c'est ça, froide, distante et rationnelle. Le mur aveugle de la rationalité auquel je me suis heurté de si nombreuses fois.

Elle était comme je l'avais imaginée: grande, svelte, de longs avant bras finement musclés, des lunettes surdimensionnées comme on faisait dans les années 70, un cou effilé portant un visage presque émacié, pas un gramme de superflu, une sphère démesurée de cheveux bouclés. Elle m'a fait penser à une espionne de la RDA, je ne sais pas pourquoi, je n'y connais rien en RDA ni en espionne d'ailleurs. J'ai aussi vu passer une militante des Black Panthers. Mon inconscient charriait de vieilles images de film d'actions, j'ai noté les battements de mon coeur.

J'ai tout de suite perçu un caractère, un système de pensée, des convictions, des idées voire des idéologies, avant de voir un être humain. Elle m'a fait peur, je me suis vu en face d'un système de sécurité sociale soviétique, un monde kafkaïen personnifié. Evidemment elle n'était pas comme ça, ça n'était pas elle, ce n'était que mes projections, mes préjugés, mes peurs qui s'exprimaient dans le désordre de ma chair. Qui était cette femme?

J'ai essayé de reprendre mon calme, de mettre en marche une autre partie de mon cerveau, j'ai décidé d'accueillir ses paroles de la manière la plus ouverte et objective possible en considérant qu'elle n'était pas désignée pour attenter à ma personne. J'ai mis de côté mon ego, je suis devenu adulte quelques minutes.

Cependant, je ne pouvais m'empêcher de voir que c'était une métisse, d'origine guadeloupéenne ou martiniquaise peut-être. Elle avait dû travailler plus dur que tout le monde pour en arriver là. Devenir présidente de cour d'assises quand on est une femme et de surcroît métisse, c'est comme atteindre le sommet de l'Everest ais-je imaginé, ça demande du courage et de l'abnégation. J'ai songé que cela allait être dur, qu'elle ne ferait qu'une bouchée de ma petite vie bourgeoise.

Elle n'a pas été impitoyable, simplement froide, distante et rationnelle. Oui c'est ça, froide, distante et rationnelle. Le mur aveugle de la rationalité auquel je me suis heurté de si nombreuses fois.

- Bonjour Monsieur.

- Bonjour Madame.

- Bonjour Madame le président de la cour d'assises me renvoya-t-elle d'un ton sec.

- Bonjour Madame la présidente de la cour d'assisses répondis-je sans broncher.

- Le président, pas la présidente précisa-t-elle.

- Ah oui, le président dis-je ne comprenant pas la distinction.

- Vous avez souhaité me rencontrer, c'est inhabituel, nous n'avons pas vocation à recevoir les futurs jurés, toute ce fait par courrier. Vous avez insisté auprès de la greffière et j'ai accepté de vous recevoir mais n'y voyez là en aucun cas une prédisposition à aller dans le sens de vos revendications. Quelles sont vos requêtes Monsieur?

- Madame la présidente…

- Le président.

- Madame le président, comme je l'ai exposé dans ma lettre, je suis en incapacité de pouvoir remplir ma mission de juré d'assises.

- Pourquoi? C'est un devoir que chaque citoyen est tenu de remplir ou sinon il s'expose à une amende d'un montant de 3750 euros en application de l'article 288 du code de procédure pénale.

- Laissez-moi quelques minutes pour tout vous expliquer.

- Dépêchez-vous, je n'ai pas beaucoup de temps.

Elle a ajusté son chemisier pour cacher un léger décolleté qui avait attiré mon regard pendant un dixième de seconde. Faute lourde me suis-je dis intérieurement, elle me le fera payer.

Son bureau était fade, sans objets personnels, le strict minimum, une toile d'art contemporain accrochée au mur défraichis,  un cercle orange flottant dans l'espace, un porte document, un sous-main en cuir vieilli, de vieilles armoires en bois tout autour de la salle, un feutre noir posé à l'horizontal devant elle. Une pièce extrêmement bien rangée contrairement aux autres que j'avais aperçu dans les couloirs du palais de justice et qui étaient dans un capharnaüm invraisemblable.

Froid, distance et rationalité, c'est ça.

J'ai pris mon courage à deux mains et j'ai démarré mes explications.

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